Les visions apocalyptiques de Greg Ross
Après avoir consacré une décennie au streetwear, le designer de Los Angeles vole de ses propres ailes.
- Texte: Max Berlinger
- Photos: Austin Banks
- Stylisme: Sofia Andrade

Qu’est-ce que le gout et d’où vient-il?
Pour le designer Greg Ross, ça aurait très bien pu être forgé dans les allées poussiéreuses des boutiques caritatives qui bordent Main Street à Ventura, une ville de surf débraillée au nord de Los Angeles (Patagonia y est basée). Adolescent, ayant grandi dans l’étendue de béton blanchi par le soleil des banlieues de la ville, Ross se retrouvait souvent dans ce genre de magasins; sa mère, institutrice, adorait chiner des antiquités et elle emmenait souvent Ross et sa sœur avec elle. Là-bas, à environ une heure plus haut sur la 101, on ne trouvait pas l’élégance soignée des boutiques vintage haut de gamme d’Hollywood, ni même les trésors ordinaires des friperies comme Goodwill, mais quelque chose de plus hirsute, de plus crasseux, dépourvu de tout glamour ou attrait. Ross adorait ça.
«Les vêtements étaient une source d’inspiration pour moi», a déclaré le designer lors d’un appel depuis son domicile au centre-ville de Los Angeles, qui lui sert également de studio. «Je pense que regarder de vieux vêtements m’a aidé à définir mon propre style. Ils ont éveillé en moi un intérêt pour la mode – j’adorais les textures, les couleurs. J’adorais porter des choses déchirées, et c’est toujours le cas, je pense parce que c’était l’opposé de ce que ma mère voulait que je porte et l’opposé de ce que les gens autour de moi portaient. Ça m’a amené à aimer les vêtements davantage, à ne pas les voir simplement comme un genre de fournitures pour l’école.»
Ross, qui est d’origine latino, a grandi dans un monde majoritairement blanc de skateurs et de surfeurs. Dans ces vêtements délavés par le temps et en désintégration, il voyait un peu de lui-même – quelqu’un d’extérieur, mais peut-être fièrement ainsi. Ils l’ont aidé à comprendre sa place dans ces espaces. «Ç’a beaucoup contribué à façonner mon identité, parce que j’essayais constamment de m’intégrer avec des gens auxquels je ne ressemblais pas. Les vêtements m’ont aidé à me sentir à l’aise avec moi-même.»
Ross a atteint l’âge adulte à l’apogée de Tumblr et de son flot d’images éphémères. C’était aussi une période passionnante pour la mode, et il a découvert alors des designers comme Helmut Lang et Raf Simons qui, avec un même amour que lui pour les looks subversifs antiluxe, ont pris l’esthétique effilochée typique des friperies qui l’attirait tant et l’ont mise en vedette sur les passerelles de Paris et New York. C’est à cette époque que Ross, qui envisageait une carrière d’artiste plasticien, s’est réorienté vers le design de mode. Des institutions comme Parsons ou Central Saint Martins semblaient hors de portée, physiquement, oui, mais aussi financièrement, alors il s’est inscrit secrètement à Otis, l’école de design située à Los Angeles, en ne le disant à sa mère que quelques semaines avant le début du semestre. Là, il a acquis les fondements de la conception vestimentaire – couture, patronnage – tout en se rebellant contre les travaux scolaires, comme celui de faire un haut inspiré de l’Halloween en octobre (il souligne qu’il est profondément reconnaissant des apprentissages qu’Otis lui a fournis malgré leurs divergences d’opinion). C’est-à-dire que Ross effectuait les travaux demandés, mais à sa façon, en créant toujours des vêtements surdimensionnés à l’aspect usé, avec un fil directeur entre chaque création, construisant petit à petit une collection. «Ça m’a servi au final, de ne pas pouvoir faire ce que je voulais, explique-t-il. J’ai fait en sorte d’intégrer mon gout et mes idées autant que possible.»

Le modèle porte: blouson Greg Ross et minijupe Greg Ross. Sur l’image du haut, le modèle porte: pantalon de survêtement Greg Ross.

Le modèle porte: t-shirt Greg Ross, minjupe Greg Ross et bottes ALAÏA boots.
Après un moment, Ross a changé de spécialisation sur le conseil du designer néerlandais Walter Van Beirendonck, qui avait été invité par l’école pour parler aux étudiant·es. Il est donc allé en design de produits sans toutefois trop s’éloigner de la mode, en choisissant de travailler sur des articles comme des sacs, des chaussures et des bijoux.
Son destin s’est précisé pendant ses études grâce à son amie Elizabeth Hilfiger, la fille de Tommy, qu’il avait rencontrée lors d’un stage chez Libertine, une griffe basée à Los Angeles. (Ross avait postulé sur Craigslist, aimant le fait que la marque défilait à la Semaine de la mode de New York, et se rappelle que l’une des principales responsabilités du poste était d’apposer de grandes quantités de cristaux et de fourrures sur les vêtements.) Hilfiger et Ross travaillaient ensemble sur des projets extrascolaires chez elle, où elle avait un studio, et un jour, son père est passé et a mentionné nonchalamment qu’il allait rencontrer Kanye West plus tard dans la soirée. Elizabeth a fait remarquer que Ross était un fan, et quelques jours plus tard, Tommy a appelé Ross pour lui faire savoir que West le contacterait.
«J’étais à la maison, en train de regarder la télé avec ma mère, et je lui ai dit: “Maman, le père d’Elizabeth vient de me téléphoner pour me dire que Kanye allait m’appeler”, se souvient-il. Elle m’a dit: “Quoi??”.»
Kanye a en effet téléphoné et parlé à Ross pendant une heure à propos de vêtements et de ses idées, concluant l’appel avec une invitation à venir au studio de YEEZY, la marque de streetwear apocalyptique dont il assurait la direction artistique pour adidas.
Ainsi a commencé la contribution de Ross à la marque YEEZY, contribution qui allait s’étendre sur une décennie. Que le propre gout de Ross – sa prédilection pour les silhouettes massives, les teintes terreuses délavées, les bords effilochés – coïncide avec celui de West et que, grâce à Otis, il possède les compétences techniques pour concrétiser ces idées chimériques, est l’œuvre du destin. Ross a travaillé en étroite collaboration avec le designer, dans une position fluide. Sa mémoire regorge d’anecdotes fascinantes, assez pour en remplir un livre: comme cette fois où il a dû s’envoler vers une petite ville du Texas pour faire fabriquer des vêtements et des accessoires dans une usine spécialisée dans le vestiaire militaire, lesquels seraient ensuite utilisés dans un défilé pendant la semaine de la mode; le fait d’avoir été recruté pour aider West avec sa garde-robe personnelle, ou d’avoir été choisi pour travailler en personne avec West pendant ces étranges premiers jours de la pandémie, allant même jusqu’à voyager avec lui au Wyoming.

Le modèle porte: débardeur Greg Ross et pantalon de survêtement Greg Ross.

En vedette sur cette image: pantalon de survêtement Greg Ross.
Ross garde beaucoup de cette période pour lui, ce qui est compréhensible, surtout compte tenu de la propension de son ancien employeur à tweeter sans filtre. Quand Ross et moi avons parlé l’été dernier, il m’a dit que lui et West étaient toujours amis, et j’ai senti qu’il ne voulait pas trahir leur relation, tant personnelle que professionnelle. Pourtant, quand il racontait cela, on pouvait presque entendre une certaine admiration s’insinuer dans sa voix. «Kanye m’a tellement appris, explique-t-il. Tant de gens sont venus et repartis, mais j’étais là de manière assez constante parce que je le comprenais et je comprenais ce qu’il aimait. Je pense que j’ai pu apporter quelque chose à son équation. Je ne pourrais pas avoir [ma propre marque] maintenant si je n’avais pas travaillé là-bas. Il a un don incroyable pour organiser les choses, et pour élaborer des collections, et j’ai appris ça avec lui. Il travaille avec la crème de la crème, des gens de renom international arrivaient chaque jour, comme [la styliste] Lotta [Volkova], Carine Roitfeld. Il exigeait le meilleur pour chaque aspect de la confection de vêtements.»
Mais à un certain moment pendant la pandémie, vers 2021, Ross a su que s’il voulait créer sa propre gamme – et il le voulait, ça avait toujours été son objectif – le moment était venu. «Ça me semblait plus réaliste, et j’étais fatigué d’attendre», raconte-t-il. Alors il s’est mis au travail, concevant sa première collection sous son propre nom. Au lieu d’essayer de créer quelque chose d’absolument différent de YEEZY, il a fait le contraire, afin de montrer que, d’une certaine manière, lui et YEEZY étaient inexorablement liés. «Je voulais montrer aux gens ce que j’avais apporté à la marque, à quel point ça faisait partie de moi.»

Le modèle porte: bandeau Greg Ross et bottes ALAÏA.
Ross maintient sa production limitée, et la propose en petits lots. Ce n’est pas un jeu de rareté, mais la réalité d’une petite entreprise dans l’économie actuelle. Il n’est pas encore assez grand pour être aspiré dans le tourbillon du calendrier de la mode ou la cadence des gros joueurs de la vente au détail. Pour l’instant, ça ne semble pas l’intéresser. Il est capable, à sa taille, de livrer ce qu’il peut quand il le peut. «Je suis d’accord, en ce moment, au moins, pour montrer un ensemble de choses à la fois, précise-t-il. J’ai des idées tout le temps, j’en ai assez pour plusieurs saisons, mais ce que je peux offrir, c’est une collection dans laquelle j’ai investi beaucoup de temps et d’idées.» Les vêtements qu’il crée n’ont rien de grandiloquent ni d’exalté. Il n’est pas un designer conceptuel; il est un designer de produit, de métier, et un styliste. Un pragmatique obsédé par les vêtements, leur matière et la façon dont ils tombent sur le corps.
Il commence souvent avec une image de référence ou, plus souvent encore, un article tiré des portants de vêtements vintage qu’il garde dans son studio. Il est souvent attiré par les chandails à capuche et les t-shirts parce qu’ils sont familiers et facilement manipulables sur le plan de la silhouette et de la fabrication.

Le modèle porte: débardeur Greg Ross et pantalon de survêtement Greg Ross.

Le modèle porte: pull Greg Ross.

Le modèle porte: pull à capuche Greg Ross.
Malgré leur familiarité, ils proviennent d’un lieu de connexion personnelle profonde pour Ross. «Je pense que j’ai toujours utilisé les chandails à capuche et les grands vêtements comme une couverture de sécurité pour me protéger de ce que je pensais que les gens pensaient de moi», me répond-il quand je l’interroge sur son penchant pour les silhouettes surdimensionnées. «Et en vieillissant, c’est devenu normal pour moi. Quand je ne me sens pas à ma place, je veux m’habiller comme j’aimerais me sentir: à l’aise. Et quand je porte une grande veste ou un chandail à capuche, je me sens mieux.»
Ainsi, les silhouettes surdimensionnées et les coupes «cocon» peuvent conférer à ses vêtements – si communs, si reconnaissables – un peu de théâtralité. Certains de ses vêtements, en particulier la façon dont ils sont superposés sur le corps dans ses catalogues, prennent parfois une apparence sculpturale, jusqu’à sembler quelque peu surréalistes. C’est possiblement ce que je préfère des créations de Ross – qu’elles soient à la fois si bien adaptées au quotidien, et si étranges. Il n’est pas étonnant que Drake, Travis Scott et Future aient tous porté ses vêtements sur scène (sans compter Kim Kardashian et Justin Bieber qui ont été vu·es portant du Greg Ross en dehors de la scène).
Cet exercice d’équilibriste – entre l’extrême et le quotidien, entre l’utilité et l’inhabituel – est ce qui donne aux vêtements de Ross toute leur puissance. Prenez, par exemple, son assortiment actuel, en partie inspiré par un blouson de moto qu’il a trouvé sur eBay et porté pendant la majeure partie de 2022. Cette trouvaille l’a conduit à fabriquer des chandails à capuche avec de robustes épaules matelassées, et la collection, pour ainsi dire, s’est déployée à partir de là. «J’ai simplement pris des choses normales, des formes normales de vêtements que je porte tous les jours, et je les ai exagérées, explique-t-il. Mais elles sont familières. Il y a un sentiment de familiarité et de confort, mais aussi une exagération de la forme – et je ne pense pas que ça va changer. Je ne serai jamais Iris van Herpen, il y aura toujours un réalisme et un ancrage dans mes vêtements. Je veux que les gens portent ces vêtements et les portent pendant des années.»
- Texte: Max Berlinger
- Photos: Austin Banks
- Stylisme: Sofia Andrade
- Coiffure et maquillage: Emilia Deprisco
- Production: Suzanne Zielinski
- Modèles: Gavin De Graaff, Ashtyn Williams
- Assistance photo: Luis Reyes
- Traduction: SSENSE
- Date: 15 mai 2025

