Observation des oiseaux à Tokyo

Guide pour s’y initier.

  • Texte et photos: Chris Danforth

La première règle de l’observation des oiseaux, c’est de ne pas l’appeler ainsi.

Chez les initié·e·s, on parle plutôt de « birding » — un terme moins axé sur l'observation, plus actif, plus intentionnel.

Plonger suffisamment loin dans une sous-culture révèle toujours un lexique riche en jargon, et l’observation des oiseaux ne fait pas exception. On y croise des termes comme « twitching », qui désigne le fait de parcourir de longues distances pour apercevoir un oiseau rare. Ces observations viennent souvent alimenter ce qu’on appelle une « liste de vie », une sorte de Pokédex ornithologique.

Avec l’expérience, certain·e·s se lancent dans ce qu’on appelle une « grande année ». Combien d’espèces peut-on identifier entre le 1er janvier et le 31 décembre ? Les plus aguerri·e·s en recensent plus de 750 en une année. L’auteur et aventurier Olaf Danielson a marqué les esprits en réalisant une « grande année » entièrement nu, identifiant 594 espèces au passage.

Les ornithologues au Parc des oiseaux sauvages du Port de Tokyo.

Au printemps dernier, je suis parti à Tokyo pour m’immerger dans la communauté locale. Mon objectif : rencontrer des ornithologues expérimenté·e·s et, idéalement, commencer ma propre liste de vie. Je voulais comprendre pourquoi le birding est si en vogue, comment cette sous-culture prospère fonctionne — où les observations se partagent via des coordonnées GPS dans des chaînes de courriels confidentiels, et où des passionné·e·s quasi obsessionnel·le·s vivent en van et parcourent des kilomètres dans l’espoir d’apercevoir des chouettes, des geais, des coqs et des fous. Une approche lente ; un antidote à la vie moderne.

Mon premier arrêt est à la Wild Bird Society of Japan, ou WBSJ, une organisation de conservation fondée en 1934. Elle possède sa propre « boutique d’ornithologie », proposant tout le nécessaire, des livres et cartes à des équipements spécialisés comme des bottes en caoutchouc conçues pour traquer les oiseaux en terrain boueux. (Il ne s’agit pas de chasse, bien sûr.) Certain·e·s ornithologues japonais·es recommandent aussi la marque de plein air Montbell, dont les pièces, comme les gilets à multiples poches et les casquettes imperméables, conviennent parfaitement aux expéditions.

Les oiseaux du Parc des oiseaux sauvages.

Les bottes à la Société japonaise des oiseaux sauvages.

Les vestes personnalisées de « Flock Together. »

Les membres de « Flock Together » Tokyo.

Une fois équipé, je rejoins la section tokyoïte du collectif Flock Together. Fondé à Londres à l’été 2020, le groupe rassemble aujourd’hui une centaine de membres dans la capitale japonaise. Pas encore prêt pour ma « grande année », et toujours habillé, je me retrouve à Yoyogi Park, la tête levée, tandis que mon guide et co-responsable du groupe à Tokyo, Miles Davis, m’indique un bruissement dans les branches.

Selon lui, la combinaison entre le fait d’être en plein air au sein d’une communauté et la gamification du birding donne lieu à une activité qui séduit immédiatement les gens. « La technologie, l’IA, la culture du travail… tout cela peut être source de stress ; il y a trop de numérisation », explique-t-il. Il oppose « les arbres, l’eau et le chant des oiseaux » aux « téléphones, ordinateurs et klaxons de voitures ». Le fondateur londonien de Flock Together, Ollie Olanipekun, m’explique quant à lui que « la nature est la scène ultime pour la créativité », un terrain d’inspiration infini dans un monde chaotique.

Chloe Kibble, membre du groupe à Tokyo, a quitté Nashville, où elle a grandi, pour s’installer dans la métropole. « Ma motivation principale, c’était de me connecter à d’autres personnes noires et issues de la diversité à Tokyo, et de le faire dans la nature », dit-elle. Elle évoque aussi le sentiment d’isolement que peut provoquer la ville, et l’importance de se retrouver entre personnes qui lui ressemblent.

Les yeux vers le ciel.

Avec l’envie de partir en solo et d’affiner mes compétences, je me lève tôt un matin pour me rendre au Tokyo Port Wild Bird Park. Objectif du jour : enregistrer une espèce sur eBird, le Strava de l’ornithologie, développé par le Cornell Lab of Ornithology. C’est sans doute l'application la plus utilisée par la communauté. Les utilisateur·rice·s y consignent et partagent leurs observations, et intégrer le « Top 100 eBirders » fait figure d’accomplissement.

C’est le printemps. La saison idéale pour le birding. Parmi les espèces les plus singulières du parc de 66 acres : un héron, un martin-pêcheur et le petit gravelot. Le Tokyo Port Wild Bird Park joue un rôle essentiel : préserver un espace comme sanctuaire pour la nature. Que l’on cueille des champignons, collectionne des pierres, pratique le géocaching ou observe les oiseaux, le principe reste le même : ne laisser aucune trace.

Ce jour-là, accroupi dans un observatoire, je réalise que le birding est avant tout une invitation à prêter attention, tant aux autres qu'à la puissance réparatrice de la nature. Une pratique à la fois étrangement analogique et profondément contemporaine, qui impose de ralentir et de regarder autour de soi.

Je quitte le parc quelques heures plus tard avec quatre espèces enregistrées. La plus fascinante : la discrète bergeronnette grise, un oiseau minuscule aux plumes noires et blanches, rapide et difficile à repérer à moins d’être totalement concentré. J’ai le sentiment que je ne lèverai plus jamais les yeux de la même manière.

Chris Danforth est un auteur et journaliste basé à Berlin.

  • Texte et photos: Chris Danforth
  • Date: 7 Mai, 2026