Cette fille cool de l’Inde
Comment Diya Joukani, créatrice streetwear autodidacte de Mumbai, s’impose comme une nouvelle référence mondiale.
- Par: Shona Sanzgiri
- Photographie: Simone Gandhi

Si vous avez passé du temps sur Instagram ces derniers mois, vous l’avez très certainement déjà vue : une jeune femme indienne stylée, légèrement distante, aux cheveux noirs jusqu’à la taille, avalant rapidement une tasse de chai ou un plat servi dans une assiette en acier avant de se lever pour saluer d’un signe de la main un conducteur de pousse-pousse, puis flâner au milieu d’une rue animée de Mumbai, vêtue d’un gilet brodé et d’un jean assortis, le tout sur « Nights » de Frank Ocean.
Ou peut-être avez-vous vu une autre de ses vidéos : elle guidant une chèvre dans une ruelle, sur fond d’un morceau d’Esdeekid, buvant à même une noix de coco, descendant pour faire du skateboard tout en étant tirée par un pousse-pousse, ou, plus inquiétant encore, grimpant à l’intérieur d’un chariot élévateur — comme un mannequin sur un podium improvisé, sauf que ses podiums sont les trottoirs des quartiers stylés de Bandra et les trains locaux surchargés, et que c’est elle-même qui crée les vêtements.
Elle, c’est Diya Joukani, 25 ans, créatrice de streetwear autodidacte dont les vidéos de street-style sont devenues incontournables sur les réseaux sociaux et ont placé, même brièvement, l’Inde au cœur des conversations mondiales sur la mode. Ces contenus ont aussi engendré une armée d’imitateurs·ices — la fille cool d’Égypte, la fille cool du Kazakhstan, le mec cool du Brésil — chacun·e proposant sa propre interprétation de la carte postale digitale de Joukani : un regard voyeuriste sur le quotidien qui devient aussi une nouvelle grammaire du lieu.
Tout le monde n’est pas convaincu. Le contraste entre les pièces de Joukani — majoritairement vendues entre 150 et 400 dollars — et la classe ouvrière de Mumbai qui donne à ses vidéos leur texture a suscité des critiques, accusant une esthétique du quotidien transformée en support marketing. Une lecture entendable. Mais elle occulte une dynamique plus trouble : la xénophobie réflexive dirigée contre les Sud-Asiatiques en ligne, où le contrôle de l’« authenticité » et le mépris pur et simple ont tendance à aller de pair.
Voir l’Inde ainsi, sans fard même si c’est à travers le prisme de la mode et du commerce, est quelque peu surprenant, surtout pour les Américain·es d’origine indienne de la diaspora comme moi, qui ont perdu le contact avec leurs racines. Et les collections épuisées, la récente collaboration avec Nike et le soutien de Rihanna suggèrent qu'elle a trouvé la bonne formule. Mais laquelle exactement ? Nous lui avons posé la question.


Shona Sanzgiri
Diya Joukani
Tu as toujours voulu créer des vêtements — qu’est-ce qui t’a finalement poussée à te lancer ?
Il y avait tellement de vêtements que je pensais devoir exister, mais qui n’existaient pas encore. Je passais mon temps à dire à mes amis : je devrais le faire, non ? Et ils m’ont répondu : girl, fais-le, point. Alors je me suis réveillée un matin et j’ai commencé à regarder des vidéos YouTube sur le patronage et tout le processus de création. J’ai littéralement fait ma première veste à partir d’un tutoriel et j’ai adoré, instantanément.
Combien de temps t’a pris cette première veste ?
Trois semaines — ce qui paraît fou aujourd’hui, parce que je peux créer deux vestes en une journée si je veux vraiment. Celle-là, je l’ai faite entièrement seule. J’ai utilisé la machine à coudre de mon amie, mais c’est tout.
Ton travail s'inscrit dans une longue tradition — des broderies qui évoquent l’époque moghole. Tu te sens faire partie de cette tradition, ou fais-tu quelque chose de différent ?
Plus que tout, si j’utilise des broderies traditionnelles et des techniques artisanales indiennes, c’est parce qu’il y a un talent immense dans ma ville et dans mon pays. Mon équipe est incroyablement douée, et il y a ici un savoir-faire que le reste du monde ne connaît pas. En matière de confection et de création de vêtements, on est en réalité très en avance — et on l’a toujours été. J’ai juste envie de mettre ça en lumière à ma manière.
Tu peux parler de certaines de ces techniques ?
Tous mes tissus, à l’exception d’un denim en velours japonais, sont filés ici en Inde. Au-delà de la broderie, on utilise l’impression au bloc, et toutes les techniques de couture sont locales — y compris des méthodes issues des villages de pêcheurs de Bombay. Les nœuds, les attaches, tout. C’est profondément ancré ici.


Il faut qu’on parle des vidéos. Mais commençons par les vêtements. On y voit l’atelier, les gens au travail. À mesure que la marque grandit, comment fais-tu pour que celles et ceux qui fabriquent restent visibles ?
Je les ai tous équipés et ils sont à mes côtés. En réalité, il ne s’agit pas de moi — ce sont les personnes les plus cool que j’aie jamais rencontrées. Mon projet, c’est montrer de l’amour à ma ville et à mes gens, et avancer avec tout le monde. C’est ça l’intention, c’est ça l’objectif.
Tu es née et tu as grandi à Mumbai. Comment la ville se manifeste dans tes vêtements ?
On est des gens très exubérants. La culture est exubérante. Les vêtements sont exubérants. Tout est brillant, tout est glamour. J’ai pris les meilleurs aspects de ça. Mumbai, c’est l’énergie — c'est la ville des rêves. Je voulais reprendre cette intensité des vêtements traditionnels indiens, toute la brillance, les diamants, et l’intégrer à mon travail. Capturer l'ambiance de la ville dans les vêtements, puis me promener en les portant.
Comment les gens réagissent-ils dans la rue ?
Tout a commencé avec un simple fit check — mon téléphone levé, un petit spin — et les gens sont venus me demander ce que je faisais. Je disais : je filme une vidéo, j’ai fait ces vêtements. Et ils me demandaient s’ils pouvaient apparaître dans la prochaine. Je disais oui, bien sûr. Les gens ici sont tellement ouverts, tellement chaleureux. À chaque fois que je marche dans la rue, on vient me dire qu’on aime ce que je fais. C’est très naturel. Je ne connais aucune autre ville avec cette énergie.
Qu’est-ce qui, spécifiquement à Mumbai, crée cette énergie ?
L’Inde est le pays le plus accueillant au monde. Tu rencontres quelqu’un, tu vas chez lui — on t’offre de l’eau, de la nourriture. On prend soin les uns des autres. La ville fonctionne dans un chaos total — tout est en construction, il y a des voitures en panne partout — mais on voit toujours des gens qui s'entraident. C'est là l'essence même de cette ville.
Comment décrirais-tu la scène de la mode à Mumbai aujourd’hui ?
La scène indienne est incroyable, surtout à Bandra — je la comparerais à Soho ou Hackney à l’est de Londres. Il y a une scène de friperie et de vintage en plein essor, que j’adore personnellement. Je m’inspire beaucoup des archives vintage, donc c’est cool de voir ça émerger ici. Il y avait autrefois une véritable stigmatisation en Inde autour des vêtements de seconde main, mais ma génération est en train de la briser. Et il y a tellement de boutiques, tellement de petites marques — chacune a son public. L’économie autour de tout ça est en pleine expansion.
Le niveau de travail dans ces pièces n’est pas toujours évident dans les vidéos. Qu’est-ce que tu veux que les gens comprennent ?


Le niveau de travail dans ces pièces n’est pas toujours évident dans les vidéos. Qu’est-ce que tu veux que les gens comprennent ?
Dans les vidéos, on voit les vêtements très vite, mais il y a énormément de détails et de réflexion derrière chaque pièce. Il y a au minimum 100 000 perles sur chaque veste — et c’est un minimum. Chaque perle : tu la prends, tu la mets sur l’aiguille, tu la fais passer dans le tissu. 100 000 fois. C’est ça, le travail. C’est lent, intentionnel, et je ne changerais ça pour rien au monde. Une veste peut être cousue en une journée, mais la broderie prend trois à cinq jours par pièce.
Quel est ton processus de création ?
Il n’y a personne d’autre impliqué. Je me réveille littéralement au milieu de la nuit en me disant : je veux faire cette veste, et je la fais. Beaucoup de designers ont un processus très formel — moi, je ne fonctionne pas comme ça. Tout repose entièrement sur l'instinct.
Comment la ligne évolue-t-elle ?
Il va y avoir beaucoup de collections cette année, des pop-ups, des défilés. On va emmener l’Inde dans le reste du monde et ramener le reste du monde en Inde. Et aujourd’hui je peux vous donner un petit aperçu — vestes, sacs, ceintures, chaussures. Tout ça arrive très bientôt.
La première vidéo — celle du pousse-pousse — a explosé. Tu t’y attendais ?
Je savais qu’elle allait marcher. Dès qu’on l’a fait, je me suis dit : ok, c’est fort. Je ne pensais pas que ça exploserait autant, mais je savais qu’il se passait quelque chose. Ce qui m’a le plus surprise, c’est à quel point les gens connaissaient peu l’Inde. C’était ça, le plus surprenant. J’ai eu la meilleure trajectoire possible pour une marque en si peu de temps.
Comment choisis-tu ce que tu montres dans les vidéos ?
Je ne choisis pas — je sors, tout simplement. Je vis ma journée, je passe d’un endroit à un autre, et ce que vous voyez, c’est ce qui se passe réellement devant moi. Je m’insère dedans. C’est la ville la plus cool du monde.


Est-ce que certains lieux ont explosé grâce aux vidéos ? Comme le bar à chai ?
Oh mon Dieu, oui. Je ne peux même plus y aller — il y a toujours des gens qui filment. Mais shoutout Auntie G et Uncle G — leur chai est incroyable, et maintenant ils cartonnent. Plusieurs endroits ont explosé : le stand de jus Gandhi, ce jus de canne à sucre. Il y a aussi un petit dhaba où je mange toujours au début d’une vidéo — je ne peux plus y filmer. Mais c’est vraiment ça qui compte. Ce n’est pas seulement les vêtements, c’est toute la communauté. On avance tous ensemble.
Que penses-tu des vidéos d’imitation — la fille cool à Beyrouth, la fille cool à Kingston ?
C'est légitime. Il y a des filles cool partout dans le monde. J’adore voir ce qui se passe ailleurs — chaque culture est mise en avant. C'est vraiment tout ce que je pouvais espérer. Le monde entier est en train de découvrir les cultures des autres juste parce que j’ai fait des vêtements et décidé de me promener avec. C’est fou. Je suis juste reconnaissante.
Pharrell a créé ce pull à capuche brodé pour Louis Vuitton et tu as réagi en disant que c'était une expression de la conscience collective. Est-ce que tu as l'impression de devoir protéger ta vision ?
Le fait que j’aie une idée ne veut pas dire que Pharrell ne peut pas avoir la même. Au contraire, ça m’a fait du bien — comme si on était connectés. Et puis regardez, vous pouvez essayer, mais vous ne serez jamais moi. Au-delà de l’influence — Nike l’a déjà dit.

Tu disais que Mumbai est sous-estimée. Qu’est-ce que le monde comprend mal ?
De l’extérieur, les gens pensent probablement : yoga, nourriture, musique, saris. Pas beaucoup plus. Mais on a des villes incroyables ici. Il se passe énormément de choses. Tout le monde devrait savoir ça. Venez en Inde.
Qu’est-ce que tu veux que les personnes qui ont grandi à Mumbai ressentent en voyant ton travail ?
De la fierté. C’est tout. Et c’est le cas — j’ai toute ma ville et tout mon pays derrière moi. J’ai le cœur trop plein.
D’où viens-tu chercher ton inspiration en dehors de l’Inde ?
La musique est mon deuxième amour après la mode. C’est là que je puise une grande partie de mon inspiration. Et les archives vintage — surtout la mode européenne d’autrefois. Galliano, Jean Paul Gaultier, Tom Ford chez Gucci. Chez les designers plus récents, Pharrell chez Louis Vuitton est incroyable. J’aime beaucoup Martine Rose, Wales Bonner — elles apportent quelque chose de très frais.
La musique est centrale dans tes vidéos. Qu’est-ce que tu écoutes ?
Ici tout le monde est connecté. Tu n’as plus besoin d’être à New York ou Londres. Le hip-hop indien est en train d’exploser — Divine, AP Dhillon, Diljit Dosanjh. Ils ont une audience internationale énorme. Et oui, je suis prête pour des collaborations. Ce sont mes gens.

Les réseaux sociaux semblent jouer un rôle central dans ta façon de travailler — tu as rencontré ton manager via Instagram. Tu t'imagines faire tout ça sans internet ?
Je suis contente qu’on ait internet, mais je pourrais aussi m’en passer. Ce que j’aime, c’est qu’avant il fallait vivre dans une capitale de la mode — New York, Londres, Paris, Milan. Ce n’est plus nécessaire. Tant que tu as une vision et que tu restes fidèle à toi-même, tu peux construire une marque depuis n’importe où.
Que pensent tes parents de tout ça ?
Ils sont vraiment fiers, vraiment heureux pour moi, et ils me soutiennent énormément. Parfois, j’hésitais à publier quelque chose et eux me disaient : vas-y, fais-le. J’ai beaucoup de chance qu’ils soient comme ça.
Shona Sanzgiri est écrivain, rédacteur et photographe à Los Angeles. Il est l'auteur de « A Time of Gifts », une infolettre consacrée, entre autres, aux voyages et à l'art de bien vivre.
- Par: Shona Sanzgiri
- Photographie: Simone Gandhi
- Date: 29 Avril, 2026

