Sous le vent
Comment collaborer
avec une force de la nature?
- Artiste: Daniele Frazier
- Photographie: Todd Oldham

Dans sa démarche artistique, Daniele Frazier écrit que le vent est une «force surnaturelle»; invisible et inarrêtable, il peut prendre la forme d’une douce brise dans nos cheveux ou de rafales qui balaient tout sur leur passage. Produit par les machines ou par le déplacement de l’air, un vent léger est porteur de soulagement, comme s’il nous indiquait que la planète était d’humeur à jouer. Dans le projet Air Dancers, qui figure sur l’une des couvertures de notre magazine, les sculptures de Frazier arborent des vêtements choisis par la styliste et rédactrice mode Sydney Rose Thomas et ajustés sur place par le designer Martin Keehn. L’air soulève gracieusement ces ensembles et donne aux œuvres l’apparence de géants de contes de fées, d’enfants empilés sous un trench ou de versions très sophistiquées des personnages gonflables qui nous saluent devant les lave-autos. Plus les sculptures dansantes s’approchent du ciel, plus elles bougent; ces grands balancements leur permettent de rester sur place au lieu de s’envoler. Dans les mots de Frazier, ces explorations de l’impact de l’air sur les objets sont «simplement des cordes de cerfs-volants élaborées».

En vedette dans cette image: chemise Georges Wendell. Image précédente: t-shirt AAPE by A Bathing Ape, chemise Martine Rose, robe Dries Van Noten, col roulé Raf Simons, chemise Mr. Saturday, pantalon Marshall Columbia, jupe Dries Van Noten, t-shirt Saks Potts, chemise de pyjama Versace Underwear et chemise Charles Jeffrey Loverboy.

En vedette dans cette image: chemise BEAMS PLUS, t-shirt VETEMENTS et t-shirt Saks Potts.

En vedette dans cette image: chemise de pyjama Versace Underwear et chemise Charles Jeffrey Loverboy.
Alors qu’elles tentent de parvenir à un équilibre, les figures vertigineuses voient leurs tenues prendre de toutes nouvelles proportions. Les pièces deviennent bien plus imposantes qu’elles le sont normalement, même si elles sont fixées au sol de Forest Park, à Queens, et maintenues par une équipe de neuf personnes. L’effet ludique qui est capturé dans ces images résulte d’une planification soignée et d’éléments techniques réfléchis. Après tout, l’un des défis les plus éprouvants pour un artiste est de donner l’impression qu’une œuvre s’est produite sans effort. Par exemple, les sculptures sont doublées d’une structure hermétique en plastique transparent créée sur mesure pour correspondre à leur composition. Frazier a superposé deux couches de Mylar provenant de protège-matelas et moulé la silhouette sur une feuille de métal à l’aide d’un fer à souder. Cette tâche lui a rappelé la scène dans Peter Pan de J.M. Barrie où Wendy propose de recoudre une ombre qui s’est libérée: la doublure agit ici comme l’ombre de la sculpture.
Au moment de photographier les œuvres, l’artiste et designer Todd Oldham a pu faire ce qu’il fait le mieux: s’amuser avec les matériaux. Son amour de la mode est né lorsqu’il a transformé une taie d’oreiller en une robe pour sa sœur. Plus tard, tout au long des années 90, la génération MTV l’a connu en tant qu’animateur du segment de bricolage de l’émission House of Style, dans lequel il apprenait à des enfants comment fabriquer toutes sortes de choses avec les objets et les matières qu’ils avaient sous la main. Dans ce cas-ci, faute d’un vrai mannequin, les personnages de Air Dancers laissent place à l’interprétation. Que veulent ces grandes beautés? Elles ont chacune un look du tonnerre et sont remplies de cette miraculeuse mixture atmosphérique qui entoure invisiblement notre planète. Elles débordent de possibilités. Sous leurs hauts ballonnés et leurs pantalons ondoyants se cache l’ingéniosité, voire l’espièglerie qui distinguent toutes les créations d’Oldham: de la haute couture faite maison par une personne à l’esprit taquin.

En vedette dans cette image: chemise Charles Jeffrey Loverboy, chemise de pyjama Versace Underwear, t-shirt Saks Potts, jupe Dries Van Noten et pantalon Marshall Columbia.

En vedette dans cette image: t-shirt VETEMENTS, pantalon Homme Plissé Issey Miyake et chemise Dries Van Noten.

En vedette dans cette image: blouson Essentials, pantalon de survêtement MSGM, chemise BEAMS PLUS, t-shirt VETEMENTS, t-shirt Saks Potts et pantalon de pyjama Tekla.
Dans une entrevue de 2016 sur le design intérieur de son domicile new-yorkais, Oldham a comparé son approche à la décoration au jardinage; il a aussi mentionné cette philosophie lors d’une exposition de son archive au musée RISD. À l’instar de ses œuvres ultramodernes, tout ce qu’Oldham conçoit possède un caractère saisonnier, et comme les saisons, ses projets se succèdent sans exactement se terminer. Le contrôle qu’exerce Frazier sur une véritable force de la nature me renvoie cette idée. En envisageant l’environnement comme notre collaborateur, on finit inévitablement par recevoir une leçon d’humilité: la toute-puissante météo se contrôle elle-même. Pendant ses études, Frazier a filmé un ventilateur couvert de guirlandes en papier de toilette à son école, un genre de tornade intérieure qui a été, après réflexion, sa première tentative de domptage du vent. En effet, la légèreté et la souplesse de certains matériaux nous permettent de réaliser de grandes idées dans de petits espaces. Même les œuvres créées à l’extérieur, dans des lieux publics et avec des matériaux banals, doivent respecter une longue liste de critères tant techniques que légaux («Avant de creuser dans le sol, dit Frazier, je dois me procurer un contrat d’assurance-responsabilité civile.»)
En matière de responsabilité contractuelle, une force majeure, ou un «acte de Dieu», désigne un événement d’une puissance si incontrôlable qu’aucun être humain sur cette sphère tournante ne pourrait le prédire ni le prévenir. Frazier reconnaît que ce terme a quelque chose d’ironique «étant donné la richesse de preuves montrant que les anomalies climatiques sont directement reliées aux interventions humaines dans la nature». Pourtant, cela n’exclut toujours pas la possibilité d’un pouvoir divin. C’est un exercice spirituel que d’entrer en communion avec les éléments naturels au lieu d’essayer de les définir. Quand Frazier observe ce qu’elle a accompli, elle voit des choses célestes et éphémères: «des brins de blé incrustés dans l’écorce d’un arbre comme des fléchettes, une poutre en acier se soulevant d’un tronc, des bougies neuves nettement emboîtées dans des murs en plâtre, ou une fleur pressée dans le grain d’une planche de bois.» En résumé, «des artéfacts naturels mais dénaturés évoquant le travail d’un artiste» flottent à travers ces pages, ainsi que dans notre environnement.
- Artiste: Daniele Frazier
- Photographie: Todd Oldham
- Stylisme: Sydney Rose Thomas
- Retouches vestimentaires: Martin Keehn
- Assistance stylisme: Sofia Amaral
- Production: Hens Tooth Productions
- Lieu: Forest Park, NYC
- Remerciements spéciaux à: Vivid Kid NYC
- Traduction: Liliane Daoust
- Date: 1er octobre 2021

