Les confessions de Cameron Winter

L’artiste insaisissable a gagné des légions de fans après le succès surprise de son premier album, «Heavy Metal». Il apprend désormais à conjuguer avec la célébrité tout en alimentant sa propre légende avec désinvolture.

  • Texte: Matthew Schnipper
  • Photos: Adam Powell

Ce soir, quand Cameron Winter présentera le premier de ses deux spectacles à guichets fermés à l’église luthérienne St. John’s à Greenpoint, dans Brooklyn, il n’y aura pas de première partie. Winter ne sera pas non plus accompagné de musiciens. Il sera seul. Le spectacle est dans quelques heures. Pour l’instant, Winter est dans la cour arrière d’un bar vide, son grand corps plié dans une petite chaise en métal. Il semble tourmenté. Il est peut-être nerveux. Ou peut-être est-il toujours comme ça.

Ça fait quatre mois que Winter a sorti son premier album solo, Heavy Metal. L’album est magnifique et sans compromis, une collection singulière et passionnée de chansons mélancoliques qui mettent en valeur la voix grave et légèrement chevrotante de Winter, qu’accompagne surtout du piano. Heavy Metal a immédiatement touché le public comme seules les choses bizarres qui viennent directement du cœur peuvent le faire. De temps en temps, un pianiste captive notre imagination collective, suscitant la même dévotion que le ferait un devin. Pensons à Tom Waits, Leonard Cohen, Randy Newman, Tori Amos, Fiona Apple. Des excentriques hors du temps qui chantent à pleins poumons, avec une gravité qui leur est propre. C’est au tour de Winter maintenant.

Depuis la sortie de l’album, Winter s’est produit sur la scène du talkshow de Jimmy Kimmel, a été célébré par Nick Cave et a donné une entrevue sur les ondes de la BBC. En tant que leader du groupe rock brooklynois Geese, Winter n’est pas étranger à la reconnaissance – le groupe, formé en 2018 alors que tous les membres étaient adolescents, a trouvé son public en assurant la première partie de groupes comme Vampire Weekend et King Gizzard and the Lizard Wizard. Mais Heavy Metal n’a que très peu à voir avec la guitare éclatante de Geese. C’est vraiment un album solo. Son lyrisme décalé est charmant, bien qu’inhabituel. Comme une ode d’amour, il chante: «I need your feet more than you do.» [J’ai besoin de tes pieds plus que toi tu en as besoin.] Parfois, son écriture est impressionniste, étonnamment bizarre. «Cancer of the ’80s/I was beat with ukuleles/Songs are a hundred ugly babies I can’t feed» [Cancer des années 80/On m’a battu avec des ukuleles/Les chansons sont des centaines d’horribles bébés que je ne peux pas nourrir], chante-t-il sur «Cancer of the Skull». À chaque personne d’y trouver un sens. C’est un album indulgent, mais de la même manière qu’écrire dans son journal intime est indulgent. Il est singulier et brut, mais parfois obscur. En personne, Winter est pareil. Il est direct sur tout. Mais comme il alterne entre sérieux et badinage, difficile de distinguer le vrai du faux.

Par exemple, une certaine Nina apparait dans deux des chansons de Winter. D’abord dans «Nina + Field of Cops», dans laquelle Winter chante de manière quelque peu opaque que «Nina knows the reason, and she’s seen into the mouth of what it is to be a mountain» [Nina connait la raison, elle a vu de l’intérieur ce que c’est que d’être une montagne]. Elle revient dans «$0», dans laquelle Winter hurle que «Nina knows why, Nina knows why» [Nina sait pourquoi, Nina sait pourquoi]. Alors, qui est cet oracle? Que sait-elle?

«Elle est dans les parages», dit Winter quand je lui demande qui elle est. Je vois les rouages de son esprit tourner tandis qu’il cherche une réponse. «Elle va parfois à Coney Island.» Est-ce une réponse littérale? Une blague? Nina est-elle une vraie personne? Winter hoche à moitié la tête, ses cheveux hirsutes encore mouillés par la douche flottant comme un rideau devant son visage.

Pendant notre conversation, Winter essaie à la fois de répondre honnêtement aux questions et de plaisanter, mais il ne semble apprécier ni l’un ni l’autre. Avant de commencer, il me donne, impassible, la directive suivante: «Ne parlons pas de Santiago.» Je suppose que c’est une référence à un contexte d’espionnage imaginaire. Quand je lui dis que je viens de lire un livre sur Santiago, il répond platement: «C’est mon autobiographie.» Quand je lui demande comment il se sent, il dit qu’il est «hydraté». Voit-il des similitudes entre les caractéristiques de Cameron la personne et Heavy Metal l’album? «On a la même face.»

Winter a dit qu’il avait enregistré des parties de l’album dans un taxi, même si on peut lire dans l’album que l’enregistrement s’est fait dans deux studios. Il a dit qu’il avait engagé des musiciens sur Craigslist pour l’accompagner, alors que l’album indique qu’il a joué la plupart des instruments lui-même, avec l’aide d’un producteur, Loren Humphrey, et du multi-instrumentiste James Richardson. Pourquoi faire des affirmations si faciles à démentir? Peut-être justement parce qu’elles sont si faciles à démentir. Ce n’est pas un mensonge si tout le monde sait que ce n’est pas vrai. C’est quelque chose de plus flou, une sorte de réalité parallèle ludique où Winter semble être le plus à l’aise.

Winter était relativement en retard pour cette entrevue, et après un bref échange, son attaché de presse lui signale qu’il doit se rendre à la balance sonore. Nous marchons ensemble et continuons notre conversation dans la rue, mon enregistreur tenu devant son visage comme si je pourchassais un politicien dans les couloirs du Congrès. Alors que nous approchons de St. John’s, j’aperçois une file de gens qui attendent pour entrer. Il n’y a pas de places assignées et ces personnes se sont pointées plusieurs heures à l’avance, espérant avoir une bonne place. En voyant ses fans, Winter se tend. Je lui demande en plaisantant s’il veut s’arrêter et discuter avec la foule. «Non», dit-il, soudain profondément anxieux, son ton trahissant ce qui semble être la première véritable émotion dont je suis témoin ce soir-là. Son attaché de presse l’incite à continuer.

Winter avait très peu d’attentes au moment de faire paraitre Heavy Metal. «Depuis que le groupe avait commencé à percer, je montrais aux gens les chansons que je faisais juste pour moi. Il n’y avait généralement pas beaucoup d’intérêt pour celles-là, confie-t-il. Pendant longtemps, je les ai faites passivement, en parallèle.» En le voyant regarder le public qui l’attend, une file de gens qui le fixent pendant qu’il passe, on sent le monde réel qui vient percuter son univers privé.

Winter est un musicien aux multiples talents. Mais il a 23 ans. Il n’est pas allé à l’université, choisissant, avec ses camarades de groupe, de se concentrer sur Geese. Sa jeune vie, du moins la partie publique, a été vécue sur scène avec ses amis à jouer de la musique forte devant des publics bruyants. Recevoir ce nouveau type d’adulation feutrée est quelque chose de très différent. C’est comme si un champion de camion monstre devenait soudainement aimé pour ses sonnets. Il est donc tout naturel qu’il ressente un contrecoup.

Une phalange de gens affairés, dont plusieurs tiennent des porteclés bien chargés, attend Winter à la porte de l’église: son gérant, son gérant de tournée, un gars chargé de l’éclairage, un gars chargé du son, un gars envoyé par le promoteur du spectacle, plusieurs photographes. Ils l’encerclent brièvement avant que ne l’emmène en vitesse la pasteure de l’église, Pasteure Foster, une femme vive à l’enthousiasme évident qui monte en courant au balcon de l’église pour montrer à Winter comment fonctionne l’harmonium. Le do central est brisé et il y a un problème avec la circulation de l’air – il devra être délicat. «Il faut qu’on fasse réparer ça, dit la pasteure. On n’a tout simplement pas l’argent pour le faire tout de suite. Mais il joue bien.» Winter se dirige pesamment vers le banc. «Installe-toi confortablement, l’invite l’ecclésiastique. Amuse-toi.» Pendant qu’il se familiarise avec l’instrument, son gérant plaisante avec la pasteure à propos des gens qui tomberaient du balcon. «Personne ne va se souler à un spectacle de Cameron Winter», affirme-t-il. «Hier, c’était le 4/20», répond la pasteure.

Quand le spectacle de Winter commence une heure plus tard, les lumières sont tamisées et d’un bleu profond, et des chandelles brulent sur le manteau de cheminée derrière l’artiste. Il porte un jean noir et une chemise noire, avec aux pieds des Air Jordan bleu pâle et blanc, un choix de chaussures comiquement surréaliste pour une performance aussi céleste. Quand, pendant «Drinking Age», il chante à propos d’un «sac d’élastiques», la profonde résonance de sa voix évoque l’image de ces élastiques; celle-ci flotte dans l’avant-toit de l’église où elle plane comme un nuage. Jamais des élastiques n’ont été aussi beaux. Quand, pendant «Try as I May», le système de sonorisation lâche, Winter continue de chanter, sans perdre la mesure. Sa voix non amplifiée est si tendre qu’il est dommage que l’équipement se remette à fonctionner. Winter termine le spectacle au balcon, jouant «$0» à l’harmonium. Les gens se tiennent debout sur les bancs et se pressent autour de lui, beaucoup de types en Carhartt, plusieurs Britanniques, Phoebe Bridgers, Lucas Hedges. «Fuck these people» [Qu’ils aillent se faire foutre], chante-t-il, en jouant d’un instrument habituellement réservé au culte.

L’après-midi après le spectacle, j’ai reparlé avec Winter, cette fois-ci au téléphone. Il était dans la rue, se promenant sur la Sixième Avenue à Brooklyn. En arrière-plan, le hurlement d’une sirène a éclipsé sa réponse formulée à voix basse. Il restait quelques heures avant qu’il ne retourne à l’église pour donner son deuxième spectacle à guichets fermés. Comment se sentait-il par rapport à la prestation de la veille? «Je me sens bien par rapport au spectacle, c’était assez standard, dit-il. Je suis content que la pasteure m’ait laissé jouer de l’harmonium. C’était cool.»

J’avais lu quelque part que Winter avait subi plusieurs commotions cérébrales étant enfant, mais je ne connaissais aucunement le contexte de ses blessures, et je voulais aborder ce détail personnel avec lui sans trop savoir comment amener le sujet. J’ai soulevé la question vers la fin de notre conversation. Je pensais que quelque chose de très spécifique pourrait provoquer une réponse. Winter a semblé surpris que je demande. «Comment sais-tu ça?» a-t-il dit. C’était dans une entrevue avec NME à la fin de l’année dernière. Avait-il oublié qu’il s’était ouvert? Ou me trollait-il? Les commotions cérébrales, m’explique-t-il, sont liées au football juvénile. «J’ai presque été recruté pour l’école intermédiaire. Mais j’ai vraiment usé mon corps. Mes parents ont eu peur et m’ont obligé à arrêter. J’étais vraiment amoureux du football de la quatrième année jusqu’au début du secondaire. La dernière grosse commotion cérébrale que j’ai subie a en quelque sorte coïncidé avec ma découverte de la musique.» Il me vient à l’esprit que sur «Try as I Might», Winter chante à propos de ses «gros bras poilus de footballeur». Comme il est un adepte du mouvement Beat, je pensais qu’il s’inspirait de celui-ci pour écrire dans une forme de charabia formidablement imagé. Mais peut-être raconte-t-il à travers ses chansons sa version de la vérité.

«Je veux me donner entièrement», dit-il à propos de sa musique. Son élan d’émotion sur scène a complètement captivé le public qui était présent à l’église. Apprendre à le connaitre est secondaire, voire inutile. Pourtant, en regardant ces centaines de personnes qui elles regardaient Winter, je me suis demandé ce qu’il souhaitait qu’elles sachent de lui. Rien? «Je suppose que je n’y ai jamais pensé, dit Winter au téléphone. Je comprends que c’est dans la nature humaine de vouloir du contexte. Mais je ne pense pas que ce soit si important que ça, ajoute-t-il. Je fais de mon mieux pour que ça ne fasse pas partie de l’équation.» Là-dessus, il n’y avait aucun doute qu’il était honnête.

Matthew Schnipper vit à New York. Il est l’auteur de l’infolettre Deep Voices et ses mémoires, intitulées Rise Above, paraitront chez Random House l’année prochaine.

  • Texte: Matthew Schnipper
  • Photos: Adam Powell
  • Traduction: SSENSE
  • Date: 1 mai 2025