Étude de marché: les lunettes de soleil rondes «L’Aveugle Par Amour» de Gucci

Michael the III n’est pas aveuglé par l’amour (ni par la lumière hivernale)

  • Texte: Michael the III

Mes lunettes de soleil sont faites par Gucci. Elles viennent dans un étui en velours violet qui leur donne une allure prometteuse. Elles rappellent une relique ancienne transmise de génération en génération, avec des pouvoirs magiques inconnus – jusqu’à ce qu’ils se manifestent, sans qu’on s’y attende. J’ai vu une photo d’Elton John où il les porte, lui aussi.

Les lentilles révèlent le monde dans un dégradé sombre. Le livret d’information inséré entre le sac en soie prune et le certificat d’authenticité sont traduits en 34 langues. On y précise que le niveau de protection solaire est «cosmétique», ce qui me paraît plutôt glam. Leur caractéristique la plus frappante? Les mots «L’Aveugle Par Amour» inscrits sur la monture autour des verres.

L’aveugle par amour, ou comme dit le proverbe, l’amour est aveugle. Quoique la structure est moins poétique, le sujet est l’amoureux, et non l’amour. L’expression suggère que ce n’est pas la raison qui gouverne, mais le cœur. Vous comprenez, il s’agit d’un état et non d’une étape de la vie.

L’idée d’être aveuglé par l’amour ne me semble toutefois pas très excitante. Ça va pour la partie amour, mais quelque chose dans le fait de ne pas avoir le contrôle de ses actions m’inquiète. Ça ressemble au titre d’un conte de fées avec une morale, pas du tout le genre de Disney: l’histoire d’une personne sur laquelle on a posé le voile de la passion qui rend les défauts imperceptibles, ou pire, pardonnables. Quatre rencarts plus tard et le protagoniste n’a toujours pas réalisé qu’il y avait des ananas sur la pizza. Non, je ne suis pas fait pour ça.

Si je pouvais choisir le message que je porterais sur mon visage – sur un présentoir de lunettes de soleil rotatif que l’on trouve dans les magasins de souvenirs – mon message serait plutôt quelque chose comme «farceur de profession» ou «coquin de nature». Je pourrais même me contenter de «paroles et musique de Cole Porter».

Michael the III porte lunettes de soleil Gucci.

Mais sérieusement. Si les yeux sont une fenêtre sur l’âme, pourquoi les orner d’un message? Pourquoi s’arrêter à la fenêtre? Changeons la couleur des murs, peut-être. Une moquette mauve pour le plancher de mon âme. Une lampe. Une bibliothèque. Un de ses appuis-pied dans lequel tu peux ranger des couvertures et des télécommandes et d’autres trucs du genre. Sur l’étagère, près du Warhol, ça ne me déplairait pas d’avoir un diffuseur à l’eucalyptus. Mais pour la fenêtre de mon âme, je ne suis pas certain que ce soit le bon message. Je serais aussi bien de tenir une affiche qui dit «chiots gratuits.»

Le matin suivant la réception de mes lunettes de soleil, je me suis réveillé dans un état d’irritabilité qui ne m’est pas caractéristique. C’était le genre d’humeur maussade provoquée par les mauvais rêves, un état qui ne devrait normalement pas vous contrarier, mais qui vous contrarie quand même. Comme je n’avais personne à blâmer, j’ai quitté mon amant endormi pour aller faire une promenade hivernale – j’ai agencé ma toute nouvelle devise déconcertante avec l’article le plus romantique de ma garde-robe: un col roulé noir sur lequel est brodée une grande rose rouge nichée au centre de ma poitrine, mon cœur.

Une fois à l’extérieur, je devins conscient de l’absurdité de mes lunettes. Les lunettes de soleil sont souvent utilisées pour camoufler une forme de communication non verbale. Tu les vois sur une Anna Wintour en première rangée, sur un joueur de poker professionnel, sur une Paris Hilton en route vers la prison. L’idée est de ne pas dévoiler sa pensée. Les lunettes de couleur rose créent un monde plus optimiste, les miennes font elles donc croire aux gens que je me préoccupe vraiment de ce qu’ils pensent?

Plus loin, j’ai découvert un parc couvert d’une fine couche de neige, de gros écureuils sautaient entre les arbres. Je ne me suis pas contenté d’agencer mes lunettes de soleil et mon col roulé, j’ai poussé la carte du style un peu plus loin avec mes écouteurs blancs. Et le destin a voulu que j’entende le single de 1988 de Kylie Minogue, «Turn It Into Love», ce hit numéro un (au Japon), avec un refrain élastique dont vous ne vous souvenez probablement pas. Une jeune Kylie Minogue m’a chanté ce qui suit :

If you can look inside your heart
And understand what's tearing you apart
You gotta trust someone
Don't let hate get in the way
Just turn it into love, turn it into love
And open up your heart
And you'll never feel ashamed
If you turn it, turn it, turn it into love

[Si tu peux regarder à l’intérieur de ton cœur
Et comprendre ce qui te bouleverse
Tu dois apprendre à faire confiance
Ne te laisse pas abattre par la haine
Tu n’as qu’à la changer en amour, changer en amour
Et ouvrir ton cœur
Et tu n’auras jamais honte
Si tu la changes en amour, la changes en amour]

Une semaine plus tard, je me suis réveillé tout heureux en recevant le texto d’un ami qui voulait aller bruncher: dim sum. J’en étais au point où accessoiriser mon accessoire principal commençait à tester ma patience. Je les aurais sans doute rageusement jetées au bout de mes bras si ce n’était pas de Gucci et de Kylie Minogue. J’ai tenté de créer une harmonie stylistique entre mes lunettes de soleil, un foulard de soie et un chapeau de pêche vieux de trois saisons, mais ce n’était pas tout à fait le bon agencement. Tu dois comprendre ce qui te bouleverse. L’ancien moi se serait sans doute plié en deux pour pleurer, mais le nouveau moi a plutôt plié le rebord de son chapeau de pêche. La ligne de mon chapeau me souriait maintenant. Tu n’as qu’à le changer, changer, changer en amour, me suis-je rappelé.

Après le dim sum, je me suis fait percer les oreilles. C’était mon premier piercing, je n’ai pas de tatous. Peut-être que j’étais aussi «aveuglé par la mode»? J’ai fait pénétrer du métal dans ma chair pour pouvoir agencer un bijou à une paire de lunettes de soleil. C’est peut-être simplement de l’amour propre. Est-ce que l’amour propre est le seul amour qui est réellement aveugle? J’aurai la réponse à cette question quand j’aurai adopté un chat ou un enfant ou une autoroute du nord de l’Ontario. Mais pour l’instant, mes lunettes de soleil dangereusement optimistes avec leur monture dorée s’agençaient avec les nouveaux studs dorés reposant délicatement dans mes oreilles.

En un rien de temps, mes lunettes et moi sommes devenus une équipe. Si je voulais voir plus clairement, il me suffisait de lever le nez vers le ciel pour que mon champ de vision se pose sur la partie la plus claire du dégradé de la lentille, révélant le monde exactement tel qu’il est. Les lunettes attiraient également le regard des autres, ce que j’aime particulièrement. Le soir venu, j’enfilais mes lunettes de soleil et j’écoutais du Tchaikovsky. Je flânais dans la ville, dans les parcs et dans les rues endormies et illuminées, dans les ruelles secrètes, puis je fermais les yeux sans que personne ne le sache. J’observais de magnifiques hôtes dans les restaurants déserts, qui tâchaient désespérément d’avoir l’air occupés. Je me tenais dans les boîtes de nuit, en retrait, laissant les vibrations de la musique émettre magiquement des plaisirs érotiques à travers le métal de mes oreilles fraîchement percées. Je pouvais maintenant transformer n’importe quoi en amour.

Si les choses s’étaient passées comme je le voulais, je serais sans doute un archéologue de mode aujourd’hui. Du sable étrusque sur l’oreiller, je me réveillerais la tête remplie d’énigmes anciennes que je résoudrais en moins de deux comme – simplement à titre d’exemple – que signifient exactement les minuscules abeilles dorées de Gucci? De là, à l’âge de 50 ans, je deviendrais peut-être un historien de l’art. Je me lasserais d’entendre mes amants se plaindre que le bout de mes doigts a un goût de manuscrits anciens. Je découvrirais peut-être un objet à l’arrière d’une toile célèbre: des lunettes florentines teintées avec un message gravé en caractères romains. J’aurais peut-être accompli tout ça, mais c’est une Kylie Minogue de 20 ans qui a percé le secret de mes lunettes Gucci: si tu peux correctement repérer et remplacer toute l’énergie investie dans la haine, les peines d’amour, la culpabilité, la honte et la destruction, et la transformer en amour, pourquoi ne pas être aveuglé par l’éclat? L’amour est transparent de toute façon, il n’est pas opaque. Et après tout, les ananas sur une pizza, ça s’enlève.

Il existe un usage du terme «lunette de soleil» de 1878 qui suggère que les lentilles permettent à l’homme de regarder directement vers la lumière du soleil, de regarder directement pour la première fois, la dangereuse flamme de nos vies. Ces lunettes de soleil m’ont permis de regarder la flamme de l’amour afin de l’attiser et de l’étudier. Leur message porte une promesse et non une déclaration. «L’Aveugle Par Amour» est une intention. J’ai pris du temps à réaliser l’amour qui m’avait été donné, bon ou mauvais, éternel ou pas. Quand j’ai retiré mes lunettes de soleil à la lueur de la lune, j’ai dû plisser les yeux.

Michael the III est un rédacteur et photographe montréalais. Ses textes ont notamment été publiés dans Gayletter, Document Journal et THEFINEPRINT.

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