Faites connaissance avec le designer préféré de votre designer préféré

Abra Ortuño Perez est l’homme que Jonathan Anderson et Simon Porte Jacquemus appellent quand ils ont besoin de quelque chose de pas banal. Il sort aujourd’hui de l’ombre et s’impose avec sa propre marque conceptuelle.

  • Texte: Steff Yotka
  • Photos: Thaddé Comar

Il y a du ABRA partout où le regard se pose.
Les ballerines que porte Rosalía pour aller au marché fermier? ABRA. La robe rose sur mesure de Charli XCX? Et ses escarpins à clous préférés? Aussi ABRA. Les créations virales nées pendant la pandémie, comme les mules à maillons de JW Anderson et les talons-ballons de LOEWE? Encore ABRA. L’espiègle talon double de JACQUEMUS? Indéniablement ABRA – tout comme certaines des premières chaussures signées JACQUEMUS, soit celles ornées d’un cercle et d’un carré.

Si vous avez un peu suivi ce qui s’est fait sur le marché des accessoires de luxe au cours des dix dernières années, vous connaissez déjà le travail d’Abra Ortuño Perez sans même le savoir. Le designer espagnol a commencé sa carrière à la création d’accessoires chez JACQUEMUS en 2015, pour ensuite assumer des rôles chez Givenchy, Kenzo et Rabanne, avant de se diversifier et d’agir comme consultant pour JW Anderson, LOEWE, Coperni ainsi que d’autres marques à la fin des années 2010, laissant dans son sillage toute une trainée d’articles hautement convoités. «Très tôt, des marques du groupe LVMH ont commencé à me contacter en me disant “Qui êtes-vous? Comment faites-vous ça?”», se souvient Ortuño Perez à propos de ses débuts à Paris.

«Il n’y avait pas de grand plan stratégique derrière le lancement de ma marque [en 2019]. Je me suis lancé parce que je voulais montrer ce que je sais faire et ç’a grandi un peu tout seul, dit-il. Je veux avoir une marque qui est à la fois accessible et un peu méconnue. Ça s’est fait tout seul. Il n’y avait pas d’équipe de marketing, pas de plan d’affaires. Je laisse les choses suivre leur cours. Voyons où ça nous mènera. Il y a des jours où je rêve que quelqu’un vienne et me dise “je vais t’aider à transformer ça en une méga-entreprise”.» Il fait une pause. «Mais je pense que je perdrais l’essence de la marque. Elle perdrait sa magie.»

Continuer de collaborer avec JACQUEMUS et JW Anderson donne à Ortuño Perez la source de revenus stable qui lui permet de développer sa marque à son rythme tout en explorant d’autres idées adaptées à chaque designer. «Pour moi, Simon est rieur, épuré, minimaliste, mais aussi très fort. Jonathan est sans contredit un surréaliste contemporain. Je suis plutôt féminin», dit-il en riant. «Peut-être plus pop. Donc c’est bien d’avoir la possibilité de concevoir dans tous ces univers.»

«On n’essaie pas de faire des blagues ici. Ce ne sont pas des vêtements pour un vidéoclip. Ce sont des vêtements que les femmes peuvent vraiment porter.»

On pourrait l’imaginer comme un genre de génie fou qui invente des accessoires dans le seul but de susciter les obsessions des internautes. (Il faut dire qu’il habite et travaille dans un appartement entièrement vitré dont les 21 étages s’élèvent haut dans le ciel de Paris, un édifice singulièrement blanc qui surplombe le 18e arrondissement tel un repaire divin.) Mais plutôt que de tenter de trouver la formule de la viralité ou de suranalyser les caractéristiques clés des produits populaires, Ortuño Perez se tourne vers le ciel pour trouver l’inspiration.

«J’espère qu’un jour, je regarderai mes anciennes collections et que je pourrai me dire, “Oh mon dieu. Tu te rappelles quand tu étais assis à ta table avec vue sur le ciel, et ç’a donné ce produit tout simple, mais si beau?”», dit-il, le regard tourné vers l’une de ses énormes fenêtres orientées sud, le soleil perçant alors à travers les nuages.

Le destin de ce designer né à Alicante, en Espagne, semble avoir été écrit dans le ciel – et dans les chaussures. Son village était réputé pour ses usines de chaussures, et ses parents avaient un restaurant dans un quartier qui attirait autant les gens du coin que les touristes en quête de bon temps. Adolescent, on l’a présenté à Elena Cardona, une Barcelonaise qui travaillait avec Martin Margiela à la création d’accessoires. Elle est rapidement devenue sa guide et mentore dans le monde de la mode.

«La façon dont elle m’a appris à concevoir était tellement intelligente. On ne s’inspirait jamais de chaussures existantes. On cherchait la chose la plus improbable dans notre environnement immédiat, dans la cuisine ou ailleurs, et on se mettait à concevoir à partir de ça», se rappelle-t-il. Sur ce plan, l’influence de Margiela est très forte. «Évidemment qu’il m’influence énormément. Martin est probablement le designer le plus brillant qui soit quand on parle de créer quelque chose en même temps hyper pur et très puissant. Je pense qu’il fait partie de mon ADN en tant que designer.»

Pour son défilé automne-hiver 2024 présenté lors de la semaine de la mode de Paris, Ortuño Perez a confectionné des pochettes en forme de palettes de maquillage et des boucles d’oreilles en forme de pinceaux de maquillage et de cartouches de rouges à lèvres. Du jersey d’un blanc sobre sur lequel étaient imprimées de fausses annonces de cosmétiques était drapé naïvement en guise de robes, ce qui créait un effet minimaliste, surréaliste et subversif tout à la fois. Sa collaboration avec adidas a laissé les baskets SL 72 presque intouchées, simplement recouvertes de cristaux ton sur ton. Rien de compliqué ni de trop recherché. Pas de tour de passe-passe non plus. Aucun faux-semblant.

«Je travaille avec certaines des personnes que j’admire le plus en design, et donc j’ai envie qu’elles soient fières de moi.»

À une époque où prendre part à l’industrie de la mode donne l’impression de se regarder dans un miroir déformant, chaque lancement de produit étant moussé à outrance pour positionner les marques comme les meilleures amies du public – du «merchtainment» de 2021 à la «marvelisation» complète du marketing en 2024 – ABRA se distingue en se concentrant sur ce qu’elle vend. Les produits sont les vedettes, reconnaissables immédiatement par la manière exquise dont ils réinterprètent des styles classiques. Un polo bon chic bon genre digne de Hollister arbore ainsi un escarpin en verre taillé accompagné du mot «chic». Un sac à bandoulière tout simple se voit cerclé de clous en métal. Il y a des ballerines pour les garçons et des robes longues à capuche pour tout le monde.

«J’aime voir les gens porter les vêtements et les accessoires parce qu’ils ne voient pas la marque comme je la vois, précise Ortuño Perez. Je suis quelqu’un de très timide et je sais qui me regarde. Je travaille avec certaines des personnes que j’admire le plus en design, et donc j’ai envie qu’elles soient fières de moi. J’adore Martin Margiela et il était exactement comme ça. Il faisait des trucs fous – mais pas à la blague. On n’essaie pas de faire des blagues ici. Ce ne sont pas des vêtements pour un vidéoclip. Ce sont des vêtements que les femmes peuvent vraiment porter. Tu aimes l’audace extrême du concept, mais tu ne veux pas être mal à l’aise en marchant dans la rue.» Quel soulagement de magasiner chez une marque dont la qualité ne se mesure pas en «viralité» – d’avoir accès à des créations aussi désirables que faciles à porter.

Si ABRA demeure aussi percutante, c’est en partie grâce à la sincérité de son intention. Les collections naissent des différents souvenirs d’enfance d’Ortuño Perez, avec sa sœur et sa mère en Espagne, ses gigantesques imprimés de palmiers et ses robes en forme d’épaulard gonflé évoquant de longues journées à la plage dans sa contrée natale. Sa fraicheur s’explique aussi par la manière rationnelle dont il aborde la croissance. «Je prends des décisions qui me placent dans une situation confortable. Je ne risque pas beaucoup, alors je grandis en étant réaliste. Je ne veux pas faire exploser la marque trop vite», précise-t-il.

Ce qu’ABRA ne fera jamais? «Promouvoir la marque comme s’il s’agissait d’une célébrité», dit-il. Ortuño Perez ne souhaite d’ailleurs pas devenir une célébrité non plus. «Je suis quelqu’un d’exceptionnel, dit-il le sourire en coin, mais je préfère que les gens ne sachent pas qui je suis.» Son langage conceptuel est suffisamment puissant pour parler de lui-même; tout moussage serait superflu. «Je n’ai pas besoin qu’on m’aime, dit-il en riant. Aimez la marque! Elle existe pour vous.»

  • Texte: Steff Yotka
  • Photos: Thaddé Comar
  • Modèles: Charlotte Tomas et Juju
  • Assistance photo: Romain Peton
  • Remerciements spéciaux à: Dor Edrie
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 26 juillet 2024