Qui est Jemima Kirke?

L’artiste et actrice discute autosabotage, sororité, beauté et snobisme.

  • Entrevue: Thora Siemsen
  • Photographie: Jody Rogac

Pour son exposition de peintures qui a eu lieu l’hiver dernier au Sargent’s Daughters dans le Lower East Side, Jemima Kirke a demandé aux enfants qui posaient de lui dire ce qu’ils pensaient du père Noël. Elle respecte leur désir de discuter comme des adultes. L’une des qualités les plus rassurantes de Kirke, en tant qu’adulte, est qu’elle donne l’impression de suivre ses propres conseils. Quand les gens posent pour elle, elle leur suggère de regarder son oreille pour éviter le contact visuel soutenu. Alors qu’elle prend la pose pour le photographe Jody Rogac, elle demande à son assistant si le bouton dans son oreille lui fait mal. «Je suis comme un faucon», dit-elle.

Jemima porte blazer JOSEPH, débardeur Versace et pantalon JOSEPH. Image précédente : robe courte Prada.

À vol d’oiseau, voici à quoi ressemble la vie de Kirke. Née à Londres, elle est la fille du batteur de Bad Company, Simon Kirke, et de la designer d’intérieur, Lorraine Kirke. Jemina est la cadette de Domino, qui est doula et chanteuse, elle a une autre sœur, Lola, actrice et chanteuse aussi, ainsi qu’un frère photographe, Greg. Elle grandit à Manhattan, et se rend chaque jour à l’école d’art privée Saint Ann’s dans Brooklyn Heights, le berceau chaotique d’artistes émergents. Kirke avait déjà son BFA de l’École de design de Rhode Island en poche quand elle a accepté le rôle de Charlotte pour le premier film de Lena Dunham (une pote d’université), Tiny Furniture (2010). Amies invétérées hors de l’écran, elles ont ensemble livré un portrait des difficultés de l’amitié féminine. Tout au long des six saisons de Girls, Kirke apparaît dans le rôle de l’indomptable Jessa. En tant que réalisatrice, elle donne un ton espiègle aux vidéos qu’elle réalise pour sa sœur Lola (la «Mama» cool de Los Angeles) et pour son amoureux, le musicien Alex Cameron (plus récemment, une parodie de 17 minutes des bros de l’école de cinéma, «Marlon Brando»).

En février, Jemima et moi avons discuté de son exposition «Scamp», de famille et du rôle de gérant d’un groupe jazz dans son premier film depuis deux ans (qui sortira sous peu), Sylvie’s Love.

Jemima porte chemisier Fendi.

Thora Siemsen

Jemima Kirke

Pourquoi la peinture?

J’ai des idées de peinture à l’infini. Nous avons tendance à faire seulement les choses pour lesquelles nous sommes doués, et on en fait une carrière sans jamais se demander si c’est vraiment ce qu’on veut faire, ou pas. C’est quand même un bon point de départ. Il y a eu une période où je n’étais pas certaine de vouloir le faire, parce que j’étais actrice. Puis, j’ai eu plein de rôles et j’ai réalisé que ce n’était pas pour moi, je n’arrivais pas à être seule pour peindre.

As-tu besoin de peindre?

Certains diraient que je ne suis pas moi quand je ne peins pas. Je trouve cela nécessaire, parce qu’il y a tant de jolies choses. Je fais des collections aussi, pour la même raison.

Quels genres de choses?

J’ai eu une phase où je collectionnais les costumes d’Halloween pour enfant. J’ai un petit entrepôt qui en est rempli. J’ai tellement de putain de vêtements. Je collectionne les meubles et les toiles des marchés aux puces. Je suis une sorte de hoarder riche. C’est ce que je suis.

As-tu des expositions de prévues?

Non. Je viens d’en finir une, en janvier, pour laquelle j’ai peint des enfants dans des costumes d’Halloween. C’était comme un rêve fou, parce que j’aime peindre les enfants, pour la même raison, j’imagine, que les gens aiment les photographier. Ils ne cachent pas leurs émotions, leur malaise, ou peu importe ce qu’ils ressentent. On n’a pas vraiment à les diriger. J’ai lu un livre de croissance personnelle intitulée The Artist’s Way, et ça m’a vraiment botté le cul à faire tout ce que je mettais de côté, tous les projets créatifs, et c’était un de ceux-là.

Est-ce que tu regardes tes propres interprétations?

Oui. Pas que j’aime particulièrement ça, mais parce que je vois ce que je veux faire et ne pas faire à l’écran. C’est difficile, c’est sûr. Certains acteurs ont une règle très claire: ils ne se regardent jamais jouer. Je trouve ça un peu narcissique de refuser de se voir. Comment est-ce que tu peux t’améliorer? En plus, si tu ne le regardes pas, tu ne vois pas le travail de tous ceux qui étaient sur la production, tu ne regardes pas le film que pour toi. Il y a tous les autres, les acteurs, les scénographes, les réalisateurs. Je connais des gens qui ne vont pas à la première et ne regarde pas le film parce qu’ils ne veulent pas se voir, je trouve ça franchement égocentrique.

Est-ce qu’Alex [Cameron] et toi vous entendez sur la musique?

Non, on ne s’entend pas. Il est snob question musique. Il m’arrive de mettre de la musique, surtout en voiture, et je sens qu’il n’aime pas la chanson. Je dirai par exemple ce que j’aime de la chanson, et on se prend la tête sur le sujet. La plupart de nos disputes sont liées à nos goûts et à l’art.

Et toi, par rapport à quoi es-tu snob?

Les manières et la courtoisie. Surtout la courtoisie. Il m’arrive de me mettre en colère pour des gens qui me racontent une situation où ils n’ont pas été bien traités.

Kirke, Jemima, Girl in a Hotel Room, 2019, Oil on canvas, 41 x 28.5 inches et Jemima porte débardeur R13.

Comment sont tes relations avec tes sœurs?

J’en ai aucune idée. Ces temps-ci, je m’entends vraiment bien avec ma petite sœur, mais ça fait un bout de temps que je n’ai pas parlé à ma grande sœur, puis ça varie. Lola va m’énerver ou juste être moins présente durant quelques semaines, puis je serai plus près de Domino. Mais avec mon frère, c’est toujours stable. Notre relation ne change pas vraiment. Peut-être parce que c’est un mec, c’est peut-être lié à la façon dont les femmes communiquent. On est beaucoup plus sensibles aux comportements des autres.

Êtes-vous compétitives entre vous?

Pas ouvertement…

Comment est-ce que tu t’autosabordes?

Je peux traiter mon corps comme de la merde, boire, ne pas assez dormir, mal manger, ne pas faire d’exercice d’une manière qui est juste irresponsable à la mi-trentaine. Aussi, je me laisse être submergé quand ce n’est pas vraiment nécessaire, mais je me ressaisis. Tout devient une montagne, alors je dois laisser aller quelque chose, ce qui peut être une bonne chose, mais ça peut aussi ruiner des projets. Je dis que je ne peux pas le faire, c’est juste trop. Et je m’affale, métaphoriquement, et je dis non à certaines choses. J’ignore des textos quand je n’ai pas envie de parler ou quand je suis déprimée. Si quelqu’un m’écrit pour me demander comme je vais, je suis juste comme «ufff, c’est trop, ça va».

Fumes-tu toujours?

Ouais, je fume. J’essaie d’arrêter. Je lis le livre d’Allen Carr, [The Easy Way to Stop Smoking]. J’espère que ça va m’aider, sinon je suis une cause désespérée. J’aime ça, c’est vrai que j’aime ça. Mes enfants m’aident, car ils détestent me voir fumer, évidemment, ils sont à cet âge très puritain. Ils sont comme «c’est mauvais de fumer, tu vas mourir». Et moi je suis comme, ouais, peut-être, peut-être pas. Mais ça commence à me faire sentir coupable.

Quoi d’autre te fait sentir coupable?

Je me sens coupable au sujet de cette entrevue. Je me sens coupable pour tout. C’est peut-être parce que j’ai été élevée par une mère juive que j’ai ce sentiment de culpabilité constant. J’ai tendance à croire que tout est de ma faute. Tout ce qui est en lien avec mes enfants. Quand je ne peux pas passer les prendre à l’école ou que je n’arrive pas à faire tout ce qu’ils veulent dans une journée ou un week-end. Quand tu as des enfants, la culpabilité est omniprésente.

Kirke, Jemima, Uma, 2019, Oil on canvas, 50 x 24 inches

Kirke, Jemima, Three Sisters, 2019, Oil on canvas, 42.5 x 36 inches

Comment sont tes enfants?

Ma fille est un vrai rat de bibliothèque. Elle est encore plus nerd que ce que j’aurais pu imaginer. Elle aime coder. Elle a une pensée très logique, et lui, il pose beaucoup de questions sur le monde. Mon fils est beaucoup plus cérébral.

As-tu l’aide d’une nounou?

Oui, depuis la naissance de mon fils.

Avais-tu une nounou quand tu étais petite?

Oh ouais. J’en ai eu plusieurs. J’ai pratiquement été élevée par les nounous.

As-tu gardé le contact avec certaines d’entre elles?

Celle qui a été là le plus longtemps et qui vivait avec nous. Je l’appelle à Noël et à son anniversaire.

Est-ce que tu es bonne pour appeler les gens à leur anniversaire?

Non, mais j’ai une liste avec les dates et j’essaie de la consulter quand je peux. Je suis comme «bon, quel mois sommes-nous, qui fête son anniversaire?»

Où as-tu vécu à part à New York?

Je n’ai jamais vécu ailleurs. Je ne me suis jamais vu vivre ailleurs, non plus. Le seul endroit où je vivrais si je pouvais, ce serait Miami. C’est une place géniale pour faire l’ermite. Elle a mauvaise réputation à cause d’Eurotrash, des boîtes de nuit et tout ça, mais c’est une scène qu’on peut facilement éviter. En fait, on ne peut pas vraiment parler de “scène” à Miami. Le patrimoine est bien préservé. Les bâtiments sont superbes. Personne n’est vraiment en mission. Il y a quelque chose de transitoire, comme si tout le monde se cherchait pour savoir qui ils sont, ce qu’ils sont.

As-tu des animaux?

J’ai un chat qui s’appelle Mr. Chips, je l’ai eu d’une amie qui devait s’en débarrasser. Elle l’a trouvé chez un vendeur de drogue qui est mort. Elle l’a sauvé et me l’a donné. Il a été abandonné dans un sous-sol pendant des semaines. Je n’ai aucune idée de son âge. Il avait des plaques sans poil quand je l’ai eu. Il était tout timide, et maintenant c’est un chat d’extérieur. Nous sommes comme des colocataires. Nous avons un contrat tacite selon lequel je ne lui donne pas trop d’amour et il ne grimpe pas sur moi. Je n’aime pas les animaux de cette manière, ne me touche pas. Il circule comme il veut.

Qu’est-ce qui te fait perdre ton sang-froid?

Les comportements passifs agressifs et la bullshit. Quand les gens ne disent pas ce qu’ils pensent. C’est délicat pour un acteur qui n’a pas cette patience, parce qu’il y en a de la bullshit dans l’industrie. Les producteurs et les réalisateurs ont une façon de parler aux acteurs, ils vous lèchent le cul. Les agents aussi font tout le temps ça. Ils te disent: «Ils te veulent vraiment pour ce rôle, mais tu dois passer l’audition. Ils t’aiment, mais…» Allez, fais juste me le dire. Je te promets, je suis faite plus forte que tu ça.

Thora Siemsen est journaliste et vit à New York.

  • Entrevue: Thora Siemsen
  • Photographie: Jody Rogac
  • Stylisme: Eugenie Dalland
  • Coiffure: Fernando Torrent / L’Atelier NYC
  • Maquillage: Allie Smith / Bridge Artists
  • Assistant photographe: Justin Leveritt, Josh Mathews
  • Assistant styliste: Carlo Prado
  • Traduction: Geneviève Giroux
  • Date: 20 mars 2020