Dara Allen: la fille d’à côté
avant-gardiste

Qu’elle habille Addison Rae et Hunter Schafer ou qu’elle redéfinisse le rôle de directrice mode, Dara Allen se fie à son instinct pour créer des instants mémorables.

  • Texte: Alex Kessler
  • Photos: Morgan Maher

«N’espère rien et accueille tout ce qui t’arrive – sauf si c’est inintéressant.» La devise qu’avait adoptée Dara Allen en 2024 résume bien son mode de vie: plutôt imprévu, très instinctif et toujours élégant. Alors qu’elle avance à grands pas dans l’année 2025, la styliste et mannequin devenue directrice mode du magazine Interview est d’accord pour raffiner son côté brouillon, mais pas trop non plus.

De retour chez elle en Californie, alors qu’elle reprend son souffle après une année fort remplie, Allen repense à son parcours. «J’ai grandi dans le sud de la Californie, à San Diego, dit-elle. Ma mère était hyper créative, ce qui fait qu’enfant, j’ai passé beaucoup de temps à dessiner et à regarder de vieux films. C’est ce qui nous rapprochait. J’étais obsédée par l’art et le dessin, et j’adorais me déguiser.»

C’est seulement quand sa meilleure amie lui a fait découvrir des magazines de mode et des sites web comme Style.com qu’Allen a saisi toute l’ampleur de cet univers. «Ça combinait tout ce que j’aimais: le dessin, la photo, le théâtre et l’idée de s’habiller pour le plaisir», se souvient-elle. L’internet – Tumblr, Blogspot et les premiers blogues de mode – a servi à Allen de porte d’entrée dans l’industrie. «Ça m’a donné accès à tout!, s’exclame-t-elle. Aux magazines de mode internationaux, aux dernières nouvelles sur les défilés, à un espace pour interagir avec des gens incroyablement bien informés et à l’esprit critique aiguisé. On ne pouvait pas improviser; il fallait avoir fait ses devoirs.»

Le parcours d’Allen l’a menée à faire des études en journalisme à San Diego. Elle ne se passionnait pas vraiment pour le journalisme de radiotélévision, mais adorait les communautés en ligne consacrées à la mode. «Quelqu’un m’a dit “Tu devrais travailler pour un magazine”, et j’ai eu un déclic», raconte-t-elle. En 2016, Allen s’est installée à New York, où un lien avec Hari Nef l’a conduite au styliste Ian Bradley. «J’ai commencé à travailler comme assistante pour lui et ç’a cliqué», dit-elle. Au même moment, elle a commencé à faire du mannequinat et à collaborer avec des photographes comme Cruz Valdez et Ethan James Green. «On réalisait des projets expérimentaux, comme transformer un trench en quelque chose de sculptural. Ces photos ont attiré l’attention du magazine Interview, et puis ç’a fait boule de neige», ajoute-t-elle.

Allen a rapidement fait sa place chez Interview. Dès 2021, elle assurait la direction mode d’un projet anniversaire pour Carolina Herrera. Peu de temps après, Mel Ottenberg lui offrait le rôle de directrice mode. «Il m’a dit: “Je veux une personne qui a un programme en tête, et je pense que cette personne, c’est toi”», raconte Allen. Son rôle comporte plusieurs facettes, qui vont du stylisme à la création de pages couverture et d’articles, en passant par des tâches de représentation, comme assister à des défilés et accroitre la présence du magazine sur TikTok. «Pour moi, un magazine doit aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, en leur fournissant un contenu unique qui trouve un écho culturel et visuel», explique-t-elle.

Habiller des célébrités comme Hunter Schafer et Addison Rae représente un autre point fort de la trajectoire d’Allen, bien que l’occasion soit survenue de façon fortuite. Elle aborde le stylisme dans une optique de collaboration, en suivant son instinct. «Dans le cas de Schafer, on a bâti la garde-robe pour sa tournée médiatique en mêlant des pièces d’anciennes collections à des vêtements sur mesure à la fois intemporels et surprenants – à son image, indique Allen. Les looks de Rae s’inscrivent davantage dans la culture pop – ludiques, audacieux et conçus pour faire de l’effet –, mais elle s’implique énormément dans le processus et a toujours des références à proposer. C’est une vedette pop à part entière.»

Le travail d’Allen, selon elle, est simple en théorie mais complexe en pratique: «Le but est d’amplifier l’énergie propre au talent, en utilisant ce qui est déjà là, mais en montant le volume.» Son esthétique, qu’elle qualifie d’«avant-gardisme décontracté», contrebalance une élégance soignée à coups de détails incongrus. «J’aime créer quelque chose qui semble familier, mais qui comporte un défi», explique-t-elle.

Prenez par exemple la tenue qu’elle portait lors de l’évènement BoF 500 à Paris en septembre dernier: une robe De Pino blanche sans bretelles agrémentée d’une basque à la circonférence exagérée et d’une traine si longue qu’elle serpentait de façon théâtrale dans les rues (consultez son compte Insta pour le voir par vous-même). Une tenue à la fois subtile et renversante, terre-à-terre et mystique – l’exemple parfait du style emblématique d’Allen.

L’ensemble qu’a revêtu Rae à la cérémonie des VMA en 2024 – composé d’un soutien-gorge et d’une culotte en satin blanc portés sous un tutu, et conçu par l’énigmatique Claire Sullivan – a suscité un débat en ligne, dont s’est réjouie Allen. «Je veux que les gens ressentent quelque chose – même si c’est négatif, précise-t-elle. Je n’aime pas quand les choses me laissent indifférente. Quand quelque chose ne me plait pas, c’est plus amusant de le détester que de l’oublier complètement.»

Tout sourire, elle ajoute: «Je peux en prendre autant que j’en donne, alors j’accueille toutes les critiques à bras ouverts. Honnêtement, quand ça divise autant, c’est qu’on a fait quelque chose de bien.»

  • Texte: Alex Kessler
  • Photos: Morgan Maher
  • Mettant en vedette: Dara Allen
  • Direction créative: Samantha Adler
  • Coiffure: Sonny Molina / Streeters
  • Maquillage: Rommy Najor / Forward Artists
  • Production: The Avenue Production
  • Assistance à la production: Luis DeJesus
  • Casting: Papergirl
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 5 mars 2025