«J’aurais du mal
sans glamour»: une
conversation avec
Ethan James Green
Le photographe parle de nudité,
de collaboration, du calendrier Pirelli
et de sa nouvelle expo solo, Bombshell.
- Texte: FT
- Photos: OK McCausland

Né au Michigan, Ethan James Green a déménagé à New York en 2008 pour y travailler comme mannequin, mais a rapidement tourné l’objectif vers les autres. Avec le soutien de son mentor, le regretté David Armstrong, Green, qui a aujourd’hui 34 ans, a développé une pratique de photographie portraitiste intime, souvent en noir et blanc, qui met le sujet en valeur simplement en le révélant. «Ethan présente la beauté comme une vérité indéniable, se servant de son appareil photo pour montrer une évidence pourtant difficile à percevoir en personne», me dit Martine Gutierrez, une de ses fidèles collaboratrices. Plus que de simples modèles, les sujets de Green collaborent avec lui et ont pour la plupart participé à plusieurs de ses projets. Beaucoup sont aussi artistes, et beaucoup habitent dans le même milieu queer très vivant de New York. C’est d’ailleurs ce milieu qui lui a fourni la matière première pour son premier livre, Young New York (2019), ainsi que les sujets qui figurent dans son deuxième livre, Bombshell, paru cette année.
Les portraits de Green ont pour base, et évoquent, un sentiment de communauté et de confiance communautaire. «Je me considère très chanceux d’avoir travaillé avec Ethan», confie le photographe Sam Penn, qui collabore souvent avec Green. «Il m’a photographié, je l’ai photographié, il a publié mes photos, j’ai organisé les siennes. C’est un photographe exceptionnel, évidemment, mais il a le chic pour collaborer avec d’autres artistes, comprendre leur travail et trouver la meilleure façon de mettre celui-ci en valeur.» Pour ce faire, Green a d’ailleurs fondé la New York Life Gallery en 2022, un espace situé dans le secteur sud de Manhattan.
Si les photos de Green ont été largement saluées dans les mondes de l’art et de la mode, c’est une commande récente – émanant de la jonction la plus prestigieuse de ces deux univers – qui mérite d’être qualifiée de point d’orgue de son parcours: le calendrier Pirelli, alias «The Cal». Lancé pour la première fois en 1964, le calendrier a cessé d’être en 1974 avant de reparaitre une décennie plus tard. Quand sa production a repris au milieu des années 80, il ne s’agissait plus d’un simple coup de pub – le calendrier était devenu une vitrine emblématique pour les photographes de renom, qui cherchaient désormais à mettre en valeur des corps plutôt que des tenues légères. La nudité et la sexualité qui prédominaient naguère ont été reléguées au second plan dans les dernières années, mais regagnent maintenant la faveur des artistes, à la différence que les photographes ont aujourd’hui à cœur de collaborer avec les sujets, comme me l’explique Green par téléphone. Avec sa file de roulottes et son équipe de 60 personnes, la production du calendrier avait peu à voir avec les séances photo qu’il réalise avec les membres de sa communauté new-yorkaise tissée serré, mais sa démarche artistique était sensiblement la même.
Je lui ai parlé alors qu’il était chez lui au Michigan, profitant d’un bref répit entre le projet Pirelli et le vernissage de Bombshell, sa première exposition solo en galerie qui accompagne la sortie de son livre.

Chloé à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green. Sur l’image du haut: Alex Consani et Ethan James Green à l’exposition Bombshell.
FT
Ethan James Green
Tu as photographié le calendrier 2025 dans les Keys de la Floride. Comment c’était?
C’était génial. Vraiment super. C’était un mélange de deux mondes – le monde des vedettes de magazines, mêlé avec quelque chose de plus personnel. C’est chouette de pouvoir faire une incursion dans un autre univers et de travailler sur un projet plus personnel avec beaucoup de ces mêmes personnes avec qui je collabore dans l’arène publicitaire. C’est rare de pouvoir faire ça.
Est-ce que tu privilégies un appareil en particulier? Qu’as-tu utilisé pour le calendrier?
La technologie et moi, ça fait deux. On loue du matériel pour réaliser les contrats, donc on choisit simplement la version la plus récente de l’appareil qu’on a l’habitude d’utiliser. Je suis en train de chercher le modèle en ce moment [rires]. Mais on venait à Miami de Bangkok, et le dernier soir là-bas, je marchais avec des gens dans un marché aux puces et on a trouvé un appareil photo demi-format, un vieux modèle. Je me suis dit, «oh, je vais prendre ça pour le calendrier, juste pour m’amuser». C’était intéressant, parce que maintenant que j’ai un peu de recul, je me rends compte que l’équation et la formule du calendrier Pirelli ont beaucoup de points communs avec mon livre, Bombshell, et l’appareil demi-format a rempli le même rôle pour le calendrier que celui qu’a joué l’appareil Polaroid pour le livre. Quand j’avais un blocage, je prenais cet appareil, et les choses paraissaient complètement différentes à travers son objectif. Donc ça m’a permis d’aborder les photos d’une manière complètement différente, et c’est à ce moment-là que les choses se plaçaient comme par magie.
Comment as-tu décroché le contrat pour le calendrier Pirelli?
J’ai reçu un texto de Piergiorgio [Del Moro], qui est le responsable du casting pour le calendrier depuis au moins cinq ans, je pense. Il m’a tout simplement dit: «Est-ce que ça te dirait de faire ce projet? Ton nom circule en ce moment.» Puis les gens de Pirelli ont contacté mon agent. À la même période, j’ai décidé de me faire tirer aux cartes, ce que je fais rarement. Et la femme qui lisait les cartes m’a dit que je recevrais un gros colis d’Italie et que c’était une très bonne chose. Et le lendemain je suis allé à mon studio et on m’avait envoyé tous les calendriers Pirelli, en plus du livre du cinquantième anniversaire. Et les gens de Pirelli sont venus à New York, à mon studio, à ma galerie, et on a discuté de ce qui nous plaisait et de nos choses préférées. Ils m’ont appelé quelques semaines plus tard pour confirmer, c’était en février, et ç’a été Pirelli sans arrêt depuis.
Et à un moment dans tout ça tu as appelé Martine, qui était sur sa moto.
Ouais. Une journée ordinaire avec Martine quoi [rires].

Alex Consani à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.

Ludwig Hurtado et Hari Nef à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.

À gauche: Ethan James Green, Connie, 2021. Au centre: Ethan James Green, Devan, 2021. À droite: Ethan James Green, Hari, 2021.

Dara à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.

Faris Saad al-Shathir et David Velasco à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.
Dirais-tu que c’est de la photo de mode? Pirelli n’est pas une maison de mode, alors dans quelle catégorie classes-tu ce genre de projet?
L’objectif était de produire quelque chose d’encore plus intemporel que je ce que m’efforce de faire en mode, parce qu’on avait la possibilité de jouer avec la nudité. C’est différent, parce qu’on n’avait pas besoin de mettre l’accent sur les vêtements. Ce sont beaucoup des mêmes personnes avec qui je fais des photos de mode, mais je pense que c’est intéressant de les sortir de ce contexte pour des photos plus personnelles, une démarche qui est très compatible avec la mode, mais ici davantage axée sur le sujet. Et c’était intéressant de travailler avec [la styliste] Tonne Goodman, parce que j’ai fait tellement de séances photos avec elle pour la mode, et c’était génial de la voir s’adapter pour faire en sorte que les vêtements ne soient jamais le centre des photos mais servent plutôt à rehausser la composition.
En tant que photographe, ces catégories influencent-elles la façon dont tu abordes la création d’images, ou est-ce que tu prends d’abord les photos et tu réfléchis à ça après?
J’ai toujours fonctionné à l’instinct. Et la photo de mode m’inspire beaucoup, donc il y aura toujours des éléments de cet univers dans mon travail, mais j’ai l’impression que ma démarche vient toujours assez naturellement. Il faut s’adapter en fonction de la personne qu’on photographie, de l’endroit où se déroule la séance, de la luminosité des lieux. Je n’y réfléchis pas trop. Ce qui arrive arrive, c’est tout.
Tu es davantage du type «allons-y et on verra», plutôt que «j’ai une idée précise des photos que je souhaite faire».
J’ai toujours une idée en tête quand je commence, mais chaque fois, j’apprends la même leçon, c’est-à-dire que peu importe ce qu’on a prévu, neuf fois sur dix, le résultat est meilleur quand on se laisse amener ailleurs en gardant l’esprit ouvert.
Tu as récemment confié au journal _ The Guardian_ que cette édition du calendrier Pirelli retrouvait ce côté sexy que les versions précédentes avaient plus ou moins abandonné. Était-ce ton initiative? Ou la leur? En avez-vous longuement discuté?
C’était mon idée dès le départ, parce que moi, si j’ai la chance de faire du Pirelli, je vais faire du Pirelli. Je pense que les gens ont de nouveau envie de voir des photos sexy. Mais je crois qu’il y a moyen de le faire de façon respectueuse. Dans l’article du Guardian, on omet de mentionner une énorme partie du concept, c’est-à-dire la collaboration avec le sujet. Il y a eu de longues discussions avec les sujets, et on vérifiait constamment que ces personnes étaient à l’aise devant l’objectif. Je pense que ce qu’il faut surtout savoir à propos de notre façon d’aborder la photo sexy, c’est à quel point on a fait appel à la participation des sujets.
Le calendrier Pirelli n’a plus un effet déterminant dans la carrière des mannequins. Il a perdu ce pouvoir, ce qui fait que chaque personne qui apparait sur les photos a accepté de le faire parce qu’elle souhaitait vraiment participer au projet et créer ce genre d’images avec nous. L’élément clé a été la participation des personnes photographiées, qui ont pu choisir ce qu’elles allaient porter, comment elles allaient poser, regarder les photos pendant la séance et avoir l’occasion de proposer autre chose. Parmi les superbes photos qu’on a faites, il y en a plusieurs, en fin de compte, qui ont vu le jour grâce aux idées que nous ont proposées les personnes prises en photo. En disant par exemple: «Et si on essayait ça?» Ce à quoi Connie, moi-même et le reste de l’équipe répondions: «Génial, faisons-le.» Et dans certains cas, ç’a donné la photo qui a été retenue. Et c’était l’idée du sujet.

Avec l’aimable autorisation de Kapp Kapp.


Patti Wilson à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.

À gauche: Ethan James Green, Dara, 2017. Au centre: Ethan James Green, Peter et Stevie, 2018. À droite: Ethan James Green, Marcs, 2015.

À gauche: Cruz Valdez à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green. À droite: Mark Holgate et un invité à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.
Parle-moi de Bombshell. Comment ce projet a-t-il vu le jour?
En fait, c’est ma première exposition solo en tant que photographe. Je dirige une galerie, et les autres expos ne présentent pas mes œuvres à moi, habituellement, donc c’est très chouette de voir mon travail exposé dans un espace comme ça. Mais ce projet-là ressemble en fait beaucoup au projet Pirelli. Il y a beaucoup de photos de mes ami·es, beaucoup de gens que j’ai photographiés au fil des ans. Ç’a commencé par un simple test de coiffure avec mon ami Lucas Wilson, qui est coiffeur, et mon amie Marcs, que j’ai photographiée plus que quiconque. On a commencé par jouer avec différentes coiffures, en répétant sans cesse le mot bombshell [bombe] pendant la séance, parce que Marcs était venue avec des fleurs achetées au marché et de la lingerie, et Lucas lui avait fait une mise en plis gonflée et vaporeuse, tu sais, à la bombe sexuelle. Et une fois la séance terminée, j’ai pris conscience que ça ressemblait beaucoup à ce que j’avais déjà fait à New York. J’ai eu la même bouffée d’émotions. Je voulais le refaire, et on avait une formule.
Et donc ç’a pris forme un peu tout seul, parce qu’à l’époque je consacrais une grande partie de mon temps à la mode, j’avais un peu délaissé mes projets personnels – parce que rien à New York n’avait vraiment cliqué depuis des années, et puis Bombshell est arrivé, et il y a eu un déclic. J’ai pu joindre beaucoup de ces mêmes ami·es qui figurent dans mon premier livre. On a travaillé avec trois spécialistes de la coiffure: Lucas Wilson, Jimmy Paul et Sonny Molina. Ç’a pris environ deux ans. Peut-être un an et demi. Mon amie Devan Díaz a écrit l’introduction. J’aime tellement son écriture, et j’ai l’impression qu’elle est parvenue à immortaliser notre groupe d’ami·es et l’expérience qu’on a vécue ensemble. C’est un autre projet vraiment basé sur la collaboration. C’est un élément qui je pense revient dans l’ensemble de mon travail.
Qu’est-ce que le fait de collaborer avec des ami·es ou avec les mêmes personnes te permet d’accomplir qu’une séance avec un modèle inconnu engagé seulement pour l’occasion ne te permet pas de faire?
Je pense que c’est une question de confiance. Quand on travaille avec les bonnes personnes, il y a une harmonie naturelle. Quand quelqu’un a une suggestion, elle est souvent excellente, parce que vous avez bâti une relation ensemble et que vous vous entendez bien sur le plan créatif. Je fais appel à certaines personnes parce que je sais qu’elles apporteront quelque chose au projet qui à moi me fait défaut. Beaucoup des personnes que j’ai photographiées pour le projet sont des ami·es proches et avaient déjà travaillé avec moi non seulement devant l’objectif, mais aussi derrière l’objectif. Beaucoup des personnes qui figurent sur les photos collaborent habituellement avec moi en coulisses. Ce qui fait qu’elles comprennent le processus et mon processus d’une manière plus précise qu’un sujet ne comprend généralement le processus d’un photographe. Ça nous a vraiment permis d’explorer ensemble avec une meilleure et une plus grande liberté.
Le glamour est-il important? Est-ce important pour toi? Est-ce important dans la société? Est-ce quelque chose qui te tient à cœur?
Ouais [rires], je dirais que ça me tient à cœur. Mais je n’avais pas réalisé à quel point ça me tenait à cœur avant que tu me le demandes. Je pense que j’aurais du mal sans glamour. J’aime être entouré de glamour. Et je pense que c’est très amusant de le mettre en valeur, et j’ai tant d’ami·es qui ajoutent du glamour à une pièce par leur simple présence. Je pense que le glamour a un côté vraiment exaltant. C’est quelque chose qui en effraie plusieurs depuis un bon moment. Mais je pense que c’est ce dont la ville a besoin.
Cette entrevue est présentée sous une forme abrégée et révisée.

Des membres de l’assistance à l’exposition Bombshell d’Ethan James Green.
FT est un philosophe et critique basé à New York. Son travail est accessible sur Patreon.
- Texte: FT
- Photos: OK McCausland
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 12 septembre 2024

