L’espace vide de Jerry Hsu
Le skateur et photographe se confie sur son nouveau livre « How About Never », son processus créatif et l’expérience de vivre seul pour la première fois depuis des années.
- Par: Shona Sanzgiri
- Photographie: Shona Sanzgiri and Diego Liam Heredia
- Images gracieusement fournies par: Jerry Hsu

Pendant une brève et improbable période, de la fin des années 90 au début des années 2000, l'un des épicentres les plus influents du skate mondial se trouvait à San José, en Californie — une ville que la plupart des gens, s'ils y pensent, associent plutôt à la capitale de cette chimère qu'est la Silicon Valley, à une banlieue de San Francisco, ou à la réponse d'un jeu-questionnaire sur le hockey.
Après avoir vu naître des talents générationnels pendant des années, la scène locale s'est structurée autour de Tilt Mode, un crew qui a attiré l'attention internationale sur le vivier exceptionnellement doué de cette communauté de banlieue. L'essentiel de cette énergie semblait graviter autour d'un skateur en particulier : Jerry Hsu, passé pro à 17 ans, qui traite depuis son corps comme un laboratoire, quitte à s'autodétruire pour satisfaire ses propres standards d'une exigence absolue.
Le skate de ce calibre exige tout de vous, ne laissant aucune place au reste. Votre gagne-pain — si l’on peut parler de gagne-pain — en dépend entièrement, au prix d’un risque maximal pour un retour financier minime, jusqu'à ce que votre corps vous trahisse et vous pousse vers autre chose. La trajectoire classique, observée chez tant de skateurs (ainsi que chez des acteurs et d’autres dont la jeunesse a été confondue avec un plan de carrière), consiste à étirer la fête et à bifurquer vers l’art, avec des résultats allant du convenable à franchement offensant.
Jerry a refusé ce scénario. Il a tiré sa révérence au skate pro pour fonder sa propre entreprise, Sci-Fi Fantasy, se sponsorisant lui-même et ne s’entourant que des skateurs qu'il appréciait personnellement, se libérant ainsi des attentes des autres. Il était capable de réaliser un « darkslide » sur un rebord de trottoir dans un fossé pour la couverture de Thrasher, tout en portant des chaussures de randonnée Merrell. Même quand Kim Kardashian s'est affichée avec l’une de ses casquettes, la communauté skate, pourtant réputée pour son inconstance, ne lui a pas tourné le dos.
Et puis, il y a sa démarche artistique : elle est d'une justesse absolue. Après avoir photographié à l'argentique 35mm pendant des années en tournée — un passage presque obligatoire pour les skateurs de l’époque —, il s'est mis à publier des clichés pris au smartphone sur un Tumblr au nom douteux qui n'avait aucune vocation de postérité, Nazi Gold, à une époque où le téléphone n'était pas encore considéré comme un « vrai » appareil photo.
Les deux ouvrages qui en ont découlé — The Beautiful Flower Is the World et Lonely City — immortalisent indirectement quinze ans de vie urbaine américaine. Un quotidien où la technologie et le capitalisme ne font pas que grignoter l'espace public : ils le saturent, avec des résultats souvent délicieusement chaotiques, laissant dans leur sillage une traînée de bugs, d'erreurs de chargement et de contresens. Le défilement fini de ces images semble à la fois appartenir à ce monde et en être une parodie.
Hsu a aujourd’hui 44 ans, et son nouveau livre, publié en septembre chez MACK, s’intitule How About Never. Il délaisse la comédie pour quelque chose de plus proche de la tendresse — même si ce terme occulte la tension inconfortable, voire de mauvais augure, qui s'en dégage de près. Un cœur de pétales de fleurs agrafé à un grillage. Des cuvettes de toilettes abandonnées sur un trottoir, alignées comme en communion. Son ex-femme, de dos, en serviette devant l'évier de la cuisine. Elle traverse ses photos depuis des années, mais dans le contexte de leur divorce, sa présence prend une dimension nouvelle que l'objectif n'aurait pu prédire. Bien qu'elle traverse tout le livre comme un fil conducteur, son visage n'apparaît pourtant qu'une seule fois.
« Ce n’est pas un livre sur le mariage », s'empresse de préciser Hsu. Difficile pourtant de ne pas y penser : les inconnus et son ex-épouse sont maintenus à une distance identique, l'intimité et l'anonymat finissant par se confondre, capturés sous des angles à peine distincts.
Je le retrouve dans son nouvel appartement où il vit seul pour la première fois depuis des années. Les rideaux sont tirés pour bloquer la chaleur, des tirages et des classeurs d’archives sont éparpillés partout. Je repense à cette phrase de Susan Sontag disant que vivre exclusivement dans sa tête est une forme de mort, alors que s’ouvrir au monde est la vie même. L’appartement de Jerry m'apparaît alors comme l'exception absolue : un espace qui incarne, mystérieusement, ces deux états à la fois.

Jerry Hsu, extrait de « How About Never » (MACK, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de MACK.

Jerry Hsu, extrait de « How About Never » (MACK, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de MACK.
Shona Sanzgiri
Jerry Hsu
Alors, cette session en chambre noire ?
C'était cool. Un ami voulait y aller, alors j'ai pris ce rendez-vous pour nous deux et je ne pouvais plus annuler. Je n’ai fait que deux tirages. C’est difficile, le tirage. Je n’y vais pas souvent, mais c'est bien de réactiver cette pratique. Je ne suis pas très bon en tirage, mais c’est amusant.
Une belle expérience tactile.
Carrément.
Par le passé, on avait l’impression que la photographie était le prolongement naturel de ta carrière de skateur, liée à tes nombreux déplacements. Aujourd'hui, tu t'inscris davantage dans une démarche artistique. Est-ce que cela a altéré le plaisir que tu y trouves ? Je me demande s'il y a un parallèle avec le skate professionnel, où le fait d'en faire ton métier finit par compliquer ton rapport à la pratique.
D'un point de vue artistique, non. Ça ne m’a pas vraiment enlevé ce que j’aime dans la photographie. Enfin, je dis ça aujourd’hui… qui sait ? J'ai réussi à préserver la photographie comme un espace sacré ; elle n’a jamais été mon gagne-pain. C'est crucial dans toute pratique créative : garder une part de loisir aide vraiment à préserver une certaine étincelle. Quiconque finit par vivre de sa passion finit par se heurter à la complexité que cela impose sur sa relation à cette même passion.
Le fait de prendre les photos est instinctif ?
Très. Si je m’approche de quelqu’un et que je commence à me demander comment il va réagir, si je dois le faire ou pas — dès que je commence à penser comme ça, c’est foutu. Réfléchir, c’est un peu…
L’ennemi.
L’ennemi de la précision. C’est ironique, mais si je réfléchis trop à ce que je fais, je n’arriverai probablement pas à l'exécuter comme je le souhaite.
Est-ce que le processus d'édition du livre a été aussi instinctif que la prise de vue ?
Pour moi, la prise de vue et l’édition sont deux étapes totalement différentes. Le shooting, c’est : tu prends tout en photo, sans filtre — si c’est nul, c’est nul. Il y a des années, j’ai réalisé que je pouvais regarder la même photo peut-être 20 ou 30 fois sur une période de 20 ans sans qu'elle ne me dise absolument rien, jusqu’au jour où je la revois et me dis : « En fait, c’est exactement ce sur quoi je travaille en ce moment ». C’est pour ça que je shoote sans distinction, uniquement à l’instinct.
L'éditing, c’est là que la réflexion intervient. Une de mes méthodes consiste à choisir dix photos qui expriment exactement ce que je veux raconter — mes piliers. Je les imprime avec des centaines d’autres, je les étale en laissant un mètre d'écart entre elles, et je comble les vides. Je cherche des associations fortes, et cette vue d’ensemble m’en dit plus sur la direction générale du projet. C’est un excellent point de départ pour quiconque ne sait pas par où commencer : trouver les piliers, et construire la maison autour de ces fondations, parce que le plus dur, c’est de se lancer. Pour ce livre, j’ai dû faire dix ou douze faux départs.
J’ai une maquette que j’ai faite il y a dix ans, et c’est une catastrophe absolue — ça ne fonctionne pas du tout. Il faut garder en tête que c’est comme l’écriture : il y a le premier jet, la version brute. Tu ne te demandes pas si c’est bon, tu couches juste tes idées sur le papier, et petit à petit, tu sculptes la matière jusqu’à obtenir quelque chose de solide.
Avais-tu un éditeur pour te guider, ou avec qui confronter tes idées ?
J’ai fait tout l'editing moi-même, puis j’ai commencé à travailler avec Michael Mack, de la maison d'édition MACK, qui m’a fait des retours très pertinents et précieux. Quand il a vu ma sélection pour la première fois, qui était pourtant très proche du résultat final, il m’a dit : « La fin est faible, tu commences fort mais tu termines sans conviction ». Ils m’ont renvoyé une version modifiée où dix photos avaient été retirées. Je me suis battu pour réintégrer ces dix clichés — mais en essayant, j’ai réalisé que je n’y arrivais pas. Je me suis dit : « En fait, elles ne fonctionnent vraiment pas ».
Tu avais ta réponse.
Ouais. Quand on travaille avec des éditeurs, il faut se battre pour ce qu’on veut, mais il faut aussi les écouter. Sur un livre précédent, la première fois que je travaillais avec un éditeur photo professionnel, il m’a appris quelque chose : est-ce que tu peux justifier cette photo ? Est-ce que tu as simplement un lien émotionnel avec elle, ou est-ce qu’elle fonctionne vraiment ? Est-ce que tu peux me prouver qu’elle doit être là ? Si tu ne peux pas, il faut la laisser partir. J’ai dû retirer douloureusement beaucoup de choses que j’aimais parce qu’elles ne servaient pas le récit.
Que pourrais-tu dire pour défendre une photo, au-delà de « elle fonctionne » ?
Honnêtement, ça peut être aussi simple que : « Je sens viscéralement que ça marche ». Ça ressemble à une esquive, mais je pense que parfois, on le sait, tout simplement.

Tu as décrit ce livre comme plus intentionnel, nihiliste, délibéré, et tu as évoqué le genre noir comme un thème, un élément fondateur de L.A. Tu peux nous en dire plus ?
Déjà, je dirais qu’il n’y a aucun nihilisme là-dedans — pour moi, c’est même très porteur d’espoir. Lorsque je travaillais sur ce projet, je me plongeais beaucoup dans le travail de photographes scandinaves, et dans leur façon si bienveillante de représenter l’hiver. Ils prennent toute cette obscurité pour en faire quelque chose d’extrêmement beau et profond.
Je regardais ça en me disant : « J’aimerais tellement pouvoir faire un travail similaire », mais j’habite à Los Angeles, et ici l’hiver n’existe pas. Pourtant, ça a profondément influencé ma manière de traiter et de choisir les clichés. L.A. est en réalité une ville assez sombre, même si ce livre ne parle pas du tout d’elle — il se trouve juste que j’y vivais quand j’ai réalisé ce travail. Mais je voulais explorer cette forme de noirceur locale, et je trouve qu’au final, le rendu a un côté un peu film noir, assez sombre.
Est-ce que le fait de regarder toutes ces photos aujourd’hui change ton rapport à la ville ?
Non, pas vraiment. Si j’ai commencé à prendre ces photos, c’est précisément parce qu’elles traduisent ma relation avec cette ville — c’est ce que je choisis d’exprimer de moi à travers ces micro-vignettes du quotidien à L.A. L.A. n’est pas vraiment une ville, c’est plutôt un espace gigantesque : tu roules quinze minutes et tu te retrouves dans un monde totalement différent. Cet environnement a un peu modifié mon comportement, mes habitudes — j’ai dû apprendre à naviguer pour trouver ce que je cherchais sur le plan photographique.
Ton environnement est le véritable architecte silencieux de ton comportement, il te dicte quoi faire pendant que tu le fais, et c’est exactement ma vision de la photographie. C’est bien de savoir identifier ce moment-là et de s’y abandonner, parce que je n’ai pas de plan prédéfini. Il m’arrive de rentrer chez moi après des heures d’errance sans avoir absolument rien pris, et ça peut s’enchaîner sur cinq jours d’affilée — c’est assez démoralisant. Mais il faut accepter la cruauté de travailler dur pour rien, encore et encore, jusqu’à ce que le déclic se produise enfin. Et c’est ça qui te permet de tenir un peu plus longtemps.
Est-ce que tu as une manière d’expliquer une photo pour qu’elle fasse sens pour quelqu’un d’autre ?
Je vais te donner un exemple. Dans le livre, il y a une photo de mon ex-femme sur un lit d’hôpital. À un moment donné, on a eu un débat : « Qu’est-ce que cette photo cliché fait là ? ». Et j’ai dû expliquer : c’est mon ex-femme dans un état de grande vulnérabilité, et en vrai, elle n’apprécie probablement pas que cette photo soit publiée, mais elle comprend pourquoi elle y est. Ça parle de la vulnérabilité de ton partenaire, que tu n’arrives pas toujours à atteindre, et dont tu as pourtant un besoin viscéral. Ce livre raconte mon état émotionnel de ces quinze dernières années, et cette photo résonne très fort en moi. Parfois, c’est tellement difficile pour l’autre de se livrer comme on en aurait besoin, et on doit se faire à l’idée qu’on ne l’obtiendra pas. Alors, cette photo est peut-être le vecteur d’un espoir que je nourrissais.

Jerry Hsu, extrait de « How About Never » (MACK, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de MACK.

Jerry Hsu, extrait de « How About Never » (MACK, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de MACK.
Elle est très présente dans tes clichés — chacun de tes livres contient des photos d’elle. Ce livre est une réflexion sur tes quinze dernières années, mais il est encadré par la dissolution de ton mariage. Est-ce que cela raconte l’histoire d’un mariage ?
Je ne dirais pas que c’est un commentaire sur le mariage, mais ma relation est en quelque sorte le personnage secret du livre — dans toute sa palette. Toute la complexité du mariage en général : à quel point il peut être tendre et cruel, transgressif mais aussi plein d’espoir, ludique et beau, si insaisissable et inexplicable. Au départ, je n’avais pas l’intention de faire ressortir tout cela à l’éditing, mais à la fin, j’ai regardé l’ensemble et j’ai réalisé que c’était vraiment l’histoire de ma relation — d’ailleurs, les photos couvrent exactement toute sa durée.
C’était sans doute inévitable, puisque tu étais probablement en plein éditing au moment où votre couple battait de l'aile.
Je n’avais même pas réalisé que les deux se passaient en même temps — mais oui, la dernière année de notre relation s’est déroulée pendant que j’éditais ce livre, c’est étrange d’y penser.
Puisque nous venons tous les deux de San José, je m’en voudrais de ne pas en parler. Est-ce que tu as l’impression que grandir là-bas, dans une banlieue résidentielle profonde avec très peu de « culture » à proprement parler, a influencé tes photos ou éveillé ton envie de devenir photographe ?
Vivre dans un endroit « confortable » au sens large, comme une banlieue du nord de la Californie, te permet d’évoluer sans les distractions constantes inhérentes à la vie urbaine. Ça te donne la liberté d’explorer ta curiosité sans entraves.
Pour certains, l’ennui est comme une couverture bien chaude dans laquelle ils ont envie de s’envelopper pour toujours, et c’est très bien comme ça. De mon côté, ça m’a poussé à chercher ce que je voulais faire sur le plan créatif. Je ne crois pas au destin, mais j’ai vraiment l’impression que mon but était simplement de partir. C’est marrant. Devenir skateur professionnel était mon rêve, et San José n’aurait pas pu être un meilleur incubateur pour ça.
Mais en même temps, c’était aussi mon ticket de sortie. Je ne prenais pas le genre de photos que je voulais prendre en restant là-bas — je le savais, et une partie de ma décision venait du fait que plus rien ne me retenait. Je suis maudit par ce besoin constant de me heurter à l’incompréhension. Je gère très mal la routine, la monotonie, ou même la stabilité.
Ce que je fais ici à L.A., c’est chercher continuellement l’inconnu, et c’est pour ça que j’adore cette ville — je suis constamment désorienté. Pour faire le lien avec le couple, c’est un peu ce qui se passe quand on tombe amoureux : on est dans un malentendu complet, et c’est ça qui fait qu’on s’aime.
Est-ce que tu te reconnais dans tes anciennes vidéos de skate ? Est-ce que cette version de toi-même te manque ?
Je me reconnais, oui, et avec les années, j’éprouve une certaine nostalgie. C’est très partagé. Je n’ai plus envie d’être cette personne, mais il y a des côtés pour lesquels je donnerais n’importe quoi, juste pour une journée — avoir 23 ans, sortir avec tout le monde, faire du skate dans un parc, rire toute la journée sans aucun souci. Mais je ne veux plus être ce gars-là. C’était juste moi à ce moment-là. Quand je me vois dans ces vidéos, il y a un sentiment de perte, mais c’est le genre de mélancolie que n’importe qui ressentirait en regardant une photo de soi d’il y a vingt ans. Et puis, j’ai eu tellement de chance d’avoir une vie aussi privilégiée à l’époque. Ma seule et unique responsabilité dans ce monde, c’était de faire du skate et de filmer des tricks. C’est un truc de malade quand j’y repense.
Tu as dit que tu te sentais « exceptionnellement confiant » par rapport à ces photos. C’est nouveau ?
Je me sens vraiment bien avec cette série, et ça a pris beaucoup de temps. Des années. J’en suis à un stade de ma vie, j’ai 44 ans, et je me suis dit un jour qu’il était temps d’arrêter de laisser mes insécurités décider à ma place. L’insécurité fait partie intégrante de ma vie et de mon travail, et à petite dose, c’est un excellent outil pour évaluer si quelque chose est bon ou mauvais. Mais je la laissais prendre trop de place — la peur du rejet m’empêchait d’atteindre mon plein potentiel. Alors j’ai décidé de baisser un peu le curseur de la haine de soi. Mes paramètres par défaut sont déjà tellement hauts que si je baisse juste un peu le volume, ça ne peut que me faire du bien. Mais ça fluctue énormément d’un jour à l’autre. Je peux me réveiller un matin en trouvant mon travail génial, et le lendemain être dans l’état d’esprit inverse, incapable de prononcer un mot à ce sujet.


Si tu veux bien, j’aimerais qu’on parle un peu de Marc Johnson. Dans l’hommage que tu lui as rendu sur Instagram, tu le décrivais comme la plus grande force créative de ta vie. Pour ceux qui ne le connaissent pas, est-ce que tu pourrais expliquer son influence sur toi ?
Je l’ai rencontré quand j’avais 14 ans, presque 15, et lui en avait 19. À cette époque, j’étais en recherche permanente, chaque seconde de chaque jour : qu’est-ce que je fais, comment je dois penser, de quoi j’ai envie ?
Quand je l’ai rencontré, il était tellement déroutant et drôle, à la fois sage et si jeune. C’était un peu comme rencontrer Willy Wonka — la version de Gene Wilder —, je ne comprenais absolument rien à ce type, mais il y avait une aura magnétique qui m’attirait, je voulais absolument lui ressembler. Une chose qui me fascinait chez Marc, c’était ce léger dédain qu’il avait pour le skate, pour son propre don. Il entretenait un rapport très complexe avec son talent, et je me reconnaissais là-dedans.
Je l’ai croisé plusieurs fois. Il est même sorti avec une amie à moi pendant un moment. Évidemment, je ne le connaissais pas aussi bien que toi, mais on sentait que c’était quelqu’un de complexe rien qu’en le regardant dans ses vidéos de skate, sur sa planche ou en dehors. Est-ce que c’était un fardeau pour lui d’avoir autant de talent ? Je n’ai jamais vraiment pu appréhender ce que ça représentait.
Je pense qu’en étant si doué, il a souvent fini par s’effondrer sous le poids de son propre génie et de ses facilités. Il dégageait une sorte d’énergie sombre, et honnêtement, je voulais juste en percer le mystère. C’était fascinant — après nos premières sessions de skate ensemble, j’ai réalisé que je n’avais jamais vu une telle maîtrise de toute ma vie. C’était la première fois que je côtoyais le génie à l'état pur. Il n’avait pas seulement de bonnes idées : il les concrétisait.
Quand je dis qu’il est la plus grande force créative de ma vie, c’est parce qu’il m’a appris à penser, d’une certaine manière — en me montrant de quoi il fallait se foutre et sur quoi il fallait se concentrer. Et beaucoup de cet apprentissage s’est fait simplement en le regardant faire. J’allais dans sa chambre, il peignait, il écrivait… Je me disais : « Ce mec se donne corps et âme toute la journée, et en rentrant, il peint et lit des bouquins ». C’est exactement le genre de personne dont je voulais m'entourer.
Il m’a montré les limites du possible sur un skate : pas seulement comment réussir un trick, mais tout ce qu’il fallait traverser mentalement et physiquement pour y parvenir.
Si on me demandait comment devenir le meilleur skateur possible, la meilleure réponse qu’on puisse me donner serait simplement de me mettre ce mec sous les yeux.
Je l’ai rencontré quand j’avais 13 ans dans un de ces « circle parks », et il me faisait un peu peur parce qu’il avait l’air si radicalement lui-même, alors que tous les autres cherchaient encore leur identité.
C’est marrant. L’impression que j’ai eue après avoir publié ce post sur lui, c’est que peu importe que tu aies passé avant cela cinq minutes ou vingt ans à ses côtés, il laissait une trace indélébile. Les gens m’envoyaient des messages privés pour me raconter exactement le genre d’histoire que tu viens de me dire. J’ai souvent assisté à ça : il accordait cinq minutes à quelqu’un, et la personne ne l’oubliait jamais. C’est toujours difficile, parce que j’ai l’impression de ne jamais lui rendre justice quand je parle de lui.
Est-ce que tu ressens parfois le besoin de faire une pause avec tes propres photos — de cesser de vivre avec elles ? Est-ce que c’est parfois trop lourd, ou épuisant d’une certaine manière ?
Absolument. Comme pour tout grand projet, tu finis par le détester, et tu as hâte qu’il sorte enfin de ta vie. J’ai vécu avec ces photos, je les ai déplacées pendant des années, et j’en avais tellement marre que je devais parfois arrêter de travailler sur le livre pendant trois mois, juste pour m’en détacher l’esprit. C’est indispensable de s’éloigner d’un travail comme celui-ci, parce que quand tu y reviens, tu te dis : « OK, tu m’as manqué, maintenant on s’y remet ».
Ça me rappelle ce que mon fils t’a demandé à propos des pages blanches, et de la possibilité qu’elles soient là autant pour toi que pour le lecteur. Une respiration.
Ah, totalement. J’avais besoin de beaucoup de pages blanches pour rendre ce travail supportable. La manière dont on séquence un livre, c’est à l’image du processus de sa création. Tu as besoin de vivre dans le vide par moments pour pouvoir continuer sans te lasser ou faire un burn-out, sinon tu finis par fermer le livre définitivement.

Jerry Hsu, extrait de « How About Never » (MACK, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de MACK.

Jerry Hsu, extrait de « How About Never » (MACK, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de MACK.
Shona Sanzgiri est écrivain, éditeur et photographe à Los Angeles.
- Par: Shona Sanzgiri
- Photographie: Shona Sanzgiri and Diego Liam Heredia
- Images gracieusement fournies par: Jerry Hsu
- Date: 3 Septembre, 2026

