L’abécédaire de Jean Paul Gaultier

Le designer iconoclaste a créé l’une des griffes les plus marquantes et les plus populaires de l’histoire de la mode.

  • Text: Liana Satenstein
  • Photography: Nick Barr
  • Archives et consultation créative: Steve Karas de House W NYC

Jean Paul Gaultier se destinait à une carrière de professeur d’espagnol, comme le souhaitaient ses parents. Au lieu de cela, leur fils est devenu l’enfant terrible de l’industrie de la mode. Gaultier a en effet apporté une touche de folie et d’humour au milieu en enfreignant continuellement ses règles. Ce maitre de l’observation urbaine, immédiatement reconnaissable à son immanquable chevelure blonde décolorée, a repensé selon une vision grinçante et démocratique les vêtements à partir de ce qu’il voyait dans la rue, tout en puisant dans des influences de partout dans le monde pour réaliser ses fabuleuses collections. Qu’il tire son inspiration de l’Inde, du Japon, des tatouages, des perçages, du passé ou de la jeunesse, Gaultier – comme personne avant lui – a toujours mis en valeur la culture sous toutes ses formes, peu importe son origine.

Le créateur, né en 1952 dans une famille issue de la classe moyenne fondée par une secrétaire et un comptable, a grandi dans une banlieue terne de Paris. Enfant, il a souvent observé sa grand-mère – une guérisseuse – tirer ses client·es au tarot et leur proposer ensuite des conseils stylistiques pour soulager leurs maux et se refaire une beauté. On peut d’ailleurs dire sans l’ombre d’un doute que la mémé du jeune Gaultier a fortement nourri son amour des vêtements.

À l’âge de 17 ans, le designer a envoyé son CV à des griffes qu’il respectait et a vite décroché un emploi auprès de Pierre Cardin, un couturier renommé, qui l’a engagé à 18 ans seulement. Gaultier a ensuite travaillé un court temps avec Jacques Esterel et Jean Patou avant de lancer sa propre marque autofinancée en 1976, accumulant au passage 12 000 dollars de dettes. Le créateur a aussitôt attiré l’attention avec ses bracelets confectionnés à partir de conserves pour chats et ses vêtements masculins en mousseline de soie, même si la presse ne l’a pas tout à fait compris. Ce n’est qu’en 1978, lorsque le manufacturier japonais Kashiyama a décidé de soutenir ses collections, que Gaultier a pu développer davantage sa griffe. La suite appartient à l’histoire: le designer a habillé des hommes en jupe – une proposition controversée à l’époque –, lancé une série de gammes sous sa principale bannière, autofinancé son projet de haute couture et organisé une rétrospective théâtrale de sa carrière. Il a aussi présenté une exposition de ses plus grands succès, entièrement reconstitués en pain pour l’occasion. Gaultier a littéralement révolutionné le milieu de la mode. D’ailleurs, depuis qu’il y participe, vu à travers ses lunettes teintées, le monde n’a jamais semblé si beau et vaste.

À gauche: marinière, début des années 90. À droite: Jean Paul Gaultier et Björk assistent au défilé de la collection Gaultier automne-hiver 1994-1995 (photo: Pierre Vauthey/Sygma/Sygma via Getty Images). Sur l’image du haut, de gauche à droite: marinière, début des années 90; manteau rouge à images de briques, automne 1997; gilet à empiècements en fourrure, automne 1994; complet gris à images de visages, printemps 1992; complet rouge à image de corps, printemps 1996; kilt rouge en mohair, automne 1997.

ACTIVISME

Gaultier a toujours créé ses collections à l’image de ses convictions. Le designer souhaitait concevoir des vêtements en fonction de ce que portent réellement les gens, et c’est donc tout naturellement qu’il a demandé à un éventail de personnes ordinaires – tatouées, âgées, jeunes, androgynes, de tous les genres et types – de présenter ses gammes durant ses défilés. Cette façon de procéder ne constitue peut-être pas de l’activisme au sens où on l’entend aujourd’hui, mais ce fut pour lui une manière authentique de sortir du moule.

Gaultier a également posé des gestes plus manifestement militants, comme en 1995, lorsqu’il a placé des tracts antinucléaires sur les chaises des convives assistant à son défilé. À l’automne 1997, il a par ailleurs imprimé des images politiques sur ses pantalons et ses blousons, en les accompagnant de la phrase «FIGHT RACISM [COMBATTONS LE RACISME]».

Pensons aussi à l’orientation sexuelle de Gaultier, qu’il n’a jamais cachée au public. Figurant parmi les premiers designers ouvertement gais, il a transgressé l’habituelle binarité des défilés en prenant des décisions artistiques osées, comme celle d’habiller des hommes en jupe, ce qu’il a commencé à faire à partir de 1984. En 1990, après le décès de son partenaire de 15 ans, Francis Mengue, des suites d’une maladie liée à sa séropositivité, Gaultier a entrepris de sensibiliser les gens au VIH/sida, que ce soit par l’entremise de ses créations ou de son influence dans l’industrie. Il a aussi participé à des évènements caritatifs, notamment en 1992 quand lui et Thierry Mugler ont porté des vêtements issus de leurs gammes respectives à la «Balade de l’Amour», une soirée présentée à Paris par Susanne Bartsch, une productrice évènementielle alors en pleine ascension dans les milieux nocturnes. Le designer avait fait appel, un mois auparavant, à Madonna pour qu’elle fasse une apparition seins nus durant un spectacle de bienfaisance organisé par l’amFAR. Gaultier a fini par incorporer la lutte contre le VIH/sida dans ses créations: sa collection «Cyberbaba» dévoilée au printemps 1996 comprenait des chemises en filet arborant des imprimés de tatouages et le message «Safe Sex Forever [Sexe sécuritaire pour toujours]». Gaultier s’y consacre d’ailleurs encore aujourd’hui avec une grande ferveur en dehors de ses défilés. Lors du gala Inspiration d’amFAR présenté à la Bibliothèque publique de New York en 2010, le créateur a déclaré sur scène: «Mon seul regret est de ne pas avoir inventé le condom, le plus bel article vestimentaire.» Gaultier est devenu en 2020 l’ambassadeur de Sidaction, une organisation française qui promeut l’aide et la recherche pour les personnes qui vivent avec le VIH/sida.

BIRKIN

Qui aurait pensé que l’enfant terrible de la mode, surtout connu pour avoir décoré ses modèles de perçages et de faux tatouages, se trouverait à l’origine du sac Birkin tel qu’il se présente aujourd’hui? Gaultier, qui fabriquait déjà avec sa griffe des cabas en denim, des sacs à dos en nylon et un sac de type corset très chic, a commencé à confectionner ces fourretouts luxueux lorsque la maison française Hermès l’a engagé comme directeur artistique en 2004 (le designer lui a d’ailleurs vendu 35% de sa propre compagnie en 1999). Contrairement à son prédécesseur Martin Margiela, Gaultier a exposé ses créations Hermès sur les passerelles. Ses réalisations pour la griffe comprennent en outre le sac à bandoulière Birkin – le seul que l’on peut porter à l’épaule grâce à ses grandes poignées – et un Birkin noir mat en cuir de crocodile. Le Birkin Himalaya en cuir de crocodile du Nil, l’un de ses modèles les plus convoités, a fait ses débuts lors de son défilé du printemps 2010.

À gauche: complet rouge à image de corps, printemps 1996. À droite: Robin Williams porte une chemise de la collection printemps-été 1996, «Pin Up Boys» (photo: Fotos International/Getty Images).

COUTURE

Le créateur a toujours suivi le rythme de son propre tambour et a financé lui-même son premier défilé en 1997, ce qui s’avère une réalité ardue, mais fréquente lorsqu’on travaille en marge de la société. Selon le New York Times, les épouses du président français de l’époque, Jacques Chirac, et du premier ministre Alain Juppé – qui participaient habituellement aux défilés de mode française en signe de soutien du gouvernement – y ont toutefois brillé par leur absence. Cela dit, cette présentation intitulée «Ambiance salon de haute couture» a sans conteste marqué les esprits (Yohji Yamamoto y a par ailleurs assisté). Les pièces de Gaultier ont même reçu le sceau d’approbation du magazine Vogue. Dans son numéro d’octobre 1998, sous la rubrique «Absolute Couture», la publication a mis en vedette l’une des créations les plus splendides du designer: une robe bouffante bourgogne en velours dotée de manches gigot. «L’enfant terrible grandit», pouvait-on y lire, signe que Gaultier se taillait rapidement une place parmi les figures de proue de l’industrie.

Gaultier a fait ses adieux au milieu de la haute couture lors de son défilé du printemps 2020, où plus de 200 modèles se sont succédé. Cependant, le designer n’a pas tardé à s’y replonger puisque dès 2021, il faisait appel à des stylistes comme Chitose Abe de Sacai, Glenn Martens de Y/Project, Simone Rocha et Haider Ackermann pour concevoir ses collections. Plus récemment, c’était au tour de Shayne Oliver de Hood by Air d’être recruté à cette fin.

DAMES

Les femmes adorent Gaultier, y compris deux Françaises qui figurent toujours au premier rang de ses défilés: l’actrice Catherine Deneuve et la cinéaste Farida Khelfa. Deneuve suit depuis longtemps le créateur et porterait ses vêtements plus souvent que ceux de toutes les autres griffes (à l’exception de Saint Laurent). Khelfa, qui a posé pour Gaultier à ses débuts dans les années 70, est généralement photographiée à côté de Deneuve.

EUROTRASH

Vous rappelez-vous la fois où Gaultier nous a parlé de pisse, où Claudia Schiffer a exhibé ses mamelons pointus, où des hommes de ménage nus ont fait leur apparition à la télé? Ces moments proviennent tous de la scandaleuse émission de fin de soirée britannique Eurotrash, coanimée par Gaultier et Antoine de Caunes de 1993 à 1997. Ce spectacle télévisuel se présentait sous forme de pitrerie légèrement chaotique, mais chic, et montrait autant des reportages de mode impertinents que des scènes de nudité bizarres. Son concept reflétait parfaitement l’espièglerie de Gaultier, avec ses décors loufoques en trompe-l’œil, comme si les meubles présents sur le plateau étaient fabriqués à partir de découpes en papier. Cette production semblait à petit budget, mais ça ne l’empêchait pas de faire les choses en grand: ses animateurs ont reçu des invité·es de premier plan, notamment Björk et son collaborateur Michel Gondry, Kylie Minogue et les top-modèles Karen Mulder, Carla Bruni et la susmentionnée Schiffer. Cette émission nous a offert plusieurs autres perles de divertissement, comme l’entrevue avec Naomi Campbell où elle a expliqué pourquoi elle avait quitté son agence, ou encore la séquence durant laquelle Schiffer a visité… une prison!

Outre le fait de miser sur des primeurs journalistiques, Eurotrash privilégiait aussi une ambiance résolument irrévérencieuse. L’actrice Lorena Herrera, dotée d’une généreuse poitrine, y a donné des conseils sur les massages mammaires, la défunte vedette porno Lolo Ferrari s’y est présentée dans des vêtements qui laissaient peu de place à l’imagination et on nous y a expliqué comment utiliser une pompe à pénis – sans compter les inoubliables condoms de tête que le mannequin Marcus Schenkenberg a apportés sur le plateau pour une entrevue. Gaultier a d’ailleurs profité de l’occasion pour essayer l’une de ces coiffes en latex à l’antenne, la qualifiant de «béret français». Eurotrash nous a offert de savoureux moments de télé à la fois pervers et chic qui demeurent d’actualité à ce jour, du moins sur YouTube.

THE FIFTH ELEMENT (1997)

Gaultier connait bien l’univers des costumes cinématographiques. Il a entre autres conçu ceux des films Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (1989), Kika (1993) et La mauvaise éducation (2004), pour n’en citer que quelques-uns. L’œuvre la plus célèbre sur laquelle il a travaillé demeure sans doute Le cinquième élément (1997), réalisée par Luc Besson. Cette superproduction de science-fiction se déroule en 2263 et suit Leeloo (la jeune Milla Jovovich) et le chauffeur de taxi Korben Dallas (Bruce Willis, très séduisant) alors que ces personnages tentent de sauver l’humanité d’une calamité galactique. Le designer a imaginé les habits de ce long métrage selon son habituel culot, que ce soient les robes affriolantes des hôtesses de l’air («Ça change un peu de ce qu’elles portent sur Air France!», a-t-il plaisanté à Entertainment Weekly), le blouson marron en caoutchouc à rayures fines du méchant Zorg (Gary Oldman), la combinaison léopard de la diva DJ Ruby Rhod (Chris Tucker) ou la robe de bal d’une figurante, entièrement fabriquée en Plexiglas. «Leeloo semble tout à fait parée pour la bataille grâce aux costumes de Jean-Paul Gaultier [sic], qui s’est surpassé en concevant des vêtements coquins et sanglés même pour les protagonistes mineur·es du film», a écrit Janet Maslin dans sa critique publiée dans le New York Times en 1997. «Si l’on se fie à M. Gaultier – aussi crédible que n’importe qui d’autre ici –, le blanc deviendra sans doute une nouvelle couleur importante dans les tenues de bondage; même le personnel des compagnies aériennes du futur pourrait débarquer en ville sans même avoir à se changer, fin prêt à pavaner sur les trottoirs.» Autrement dit, ce film s’inscrivait totalement dans l’univers esthétique de Gaultier. Qu’en est-il du justaucorps blanc en bandelettes de Leeloo? Le créateur l’aurait apparemment confectionné à la va-vite, mais n’allez pas croire qu’il était bon marché pour autant: l’équipe couturière de Gaultier aurait en effet prévenu Luc Besson que cette tenue couterait 50 000 dollars.

GLOBAL VILLAGE CHIC [LE CHIC DU VILLAGE MONDIAL]

On a utilisé cette expression pour la première fois dans le numéro d’aout 1994 du magazine Vogue afin de décrire le défilé – marqué par de nombreuses influences culturelles – présenté au printemps de la même année par Gaultier. Cela dit, elle reflète aussi à merveille l’état d’esprit du designer dont les inspirations s’avèrent multiples et internationales, qu’elles lui viennent des Inuits, des hassidim, des Massaïs ou des geishas. Gaultier a esthétiquement exploré le monde entier, de la Mongolie à l’Asie du Sud-Est. Il s’est également intéressé à la religion, en habillant ses modèles comme des nonnes espiègles, ou en utilisant des chants islamiques pour la trame sonore de ses présentations. Nombre de ses créations ne survivraient sans doute pas au climat social actuel, même si Gaultier s’est toujours montré respectueux des cultures dans lesquelles il a puisé. «Un amour et une curiosité sans bornes à l’égard de la planète», a-t-il d’ailleurs déclaré en coulisses lors d’une entrevue à propos d’un autre de ses défilés cosmopolites, à l’automne 1995.

À gauche: maillot de bain Cyber à pois, automne 1995-printemps 1996. À droite: débardeur Morph, automne 2022 en collaboration avec Y/Project.

HASSIDISME

Après avoir visité Brooklyn, Gaultier a pris exemple sur les looks pieux des communautés hassidiques qui y résident pour concevoir sa collection de l’automne 1993, intitulée «Chic Rabbis». Ses modèles coiffés de papillotes (de boucles) ont marché au son de la musique klezmer en portant des kippas (calottes) surdimensionnées, des shtreimels (chapeaux ronds en fourrure) ou des téfillins (phylactères) en fourrure noire sur leur tête. Pour couronner le tout, Gaultier a ajouté une touche estivale à ses tenues dévoilées lors de son défilé et servi au public du vin Manischewitz pour étancher sa soif.

Dans un article paru dans le New York Times en 1993, la journaliste Amy Spindler a rapporté que la majorité des personnes juives présentes au défilé n’ont pas été offensées par la proposition de Gaultier. Selon Kal Ruttenstein, directeur de mode chez Bloomingdale’s, le designer «l’a fait avec gout, charme et dignité, sans aucun manque de respect. En fait, il y a eu un grand effort en ce sens.» Ellin Saltzman, directrice de mode chez Bergdorf Goodman, abondait dans le même sens: «Je n’ai pas été vexée du tout. J’ai laissé de côté tous ces trucs judaïques et me suis concentrée sur les vêtements. En dehors de tout ça, il nous propose une collection très commerciale.» Bon, on doit souligner qu’aucune de ces personnes interrogées ne passait son temps à prier dans les recoins cachères de Brooklyn ou portait régulièrement des tenues religieuses. Quelques mois plus tard, pour le numéro de 1993 de l’édition française du magazine Vogue, Ellen von Unwerth a photographié les modèles Shalom Harlow, Bridget Hall et Meghan Douglas arborant les looks de Gaultier dans le quartier hassidique de Borough Park, fumant des cigares et flânant autour d’une crèmerie cachère, ce qui a cette fois suscité des réactions négatives de la part de la communauté juive pratiquante.

IMELDA MARCOS

Pendant son séjour chez Cardin, la griffe a envoyé Gaultier aux Philippines, dans sa boutique située à Manille, où le designer a habillé la première dame du pays, Imelda Marcos, reconnue pour ses somptueux vêtements et ses 4200 paires de chaussures (on la condamnera finalement en 2018 pour corruption). Gaultier a d’ailleurs décrit plus tard Marcos comme «une horreur».

JUNIOR GAULTIER

Gaultier doit une bonne partie de sa réputation aux nombreuses collections qu’il a offertes au public au fil des années, comme Soleil, Jeans et, bien sûr, la plus démocratique d’entre elles: Junior. Le designer l’a créée en 1988 pour sa jeune clientèle qui ne pouvait pas se payer les pièces de sa gamme principale. Bien que Gaultier ait précisé que ces vêtements abordables ne constituaient pas pour lui un moyen facile d’encaisser de l’argent – et qu’il s’agissait en fait d’une initiative réellement menée par amour, afin que les jeunes qui fréquentent les boites de nuit puissent s’y amuser avec style –, ils lui ont permis de consolider son statut de personne capable de connaitre un succès à la fois commercial et artistique au sein de l’industrie de la mode. Junior a par ailleurs rapporté 120 millions de dollars en 1991. Dans le numéro d’avril 1994 du magazine Vogue, on a pu lire ceci à son sujet: «Si vous êtes une dominatrice et que vous voulez en témoigner dans votre habillement, Junior Gaultier ne vous conviendra pas.» Cela dit, le texte mentionnait aussi que le meilleur rapport qualité-prix de cette collection était «un morceau à manches courtes en rayonne (140 dollars) fabriqué à partir d’une étoffe imprimée inspirée des vieux manuels de médecine».

KILTS ET JUPES

On ne voit presque jamais Gaultier sans son légendaire kilt. Son amour pour le tartan remonte sans doute à son défilé du printemps 1985, qui se nommait «Une garde-robe pour deux», et au cours duquel le designer a présenté des jupes convenant autant aux hommes qu’aux femmes. Ce choix stylistique a d’ailleurs divisé, comme l’a souligné le New York Times en se rapportant à la réticence dont faisaient preuve les grands magasins à l’époque: Gene Pressman, vice-président de Barneys, a déclaré «qu’on devrait se raser les jambes pour les porter», tandis que Selma Weiser, alors propriétaire de Charivari, a qualifié ces jupes de «dégoutantes».

Malgré les critiques, Gaultier n’a pas abdiqué et a plutôt louangé sa proposition: «La masculinité ne vient pas des vêtements, mais bien de quelque chose à l’intérieur de soi, a-t-il insisté auprès du Times. Les hommes et les femmes peuvent s’habiller avec les mêmes vêtements et rester des hommes et des femmes. C’est amusant.» Le designer a toujours fait preuve de légèreté en ce qui concerne les genres et la mode: il a déjà plaisanté en disant que l’aube blanche portée lors de sa première communion avait été sa première robe. Quant à ses kilts, on a souvent vu Gauthier accoutré de l’un d’entre eux; il a même exhibé ses tibias en 2000, lors du mariage de Madonna et de Guy Ritchie, en Écosse. Son coanimateur à Eurotrash, Antoine de Caunes, lui a par ailleurs demandé de porter son kilt sur le plateau «pour montrer ses grosses jambes poilues et demeurer sexy», titillant ainsi leur flirt télévisuel. Aujourd’hui, les kilts et les jupes de Gaultier caractérisent sa marque comme aucun autre vêtement.

LE DINDON DE LA FARCE

Réputé pour ses coups d’éclat excentriques, Gaultier a déjà envoyé une dinde vivante à une personne de la presse parisienne qui avait critiqué ses créations.

À gauche: Madonna sur scène lors de la tournée Blond Ambition (photo: THIERRY ORBAN/Sygma via Getty Images). À droite: robe rose à bonnets coniques, printemps 1989.

MADONNA

La reine de la pop est sans doute la plus grande adepte des vêtements de Gaultier. Elle les a d’ailleurs souvent portés, comme son emblématique bustier doté de bonnets coniques assez pointus pour crever un œil. Madonna a collaboré à plusieurs reprises avec Gaultier pour concevoir ses looks, notamment ceux de sa tournée Blond Ambition menée en 1990, pour laquelle il lui a confectionné un justaucorps rose de type corset en satin duchesse muni d’un soutien-gorge avec des bonnets en forme de missile. Le magasin Christie’s a par ailleurs vendu une version de ce vêtement iconique pour la modique somme de 20 000 dollars. Avant même cette série de concerts, la chanteuse admirait déjà le travail de Gaultier et lui avait envoyé une note manuscrite exprimant son adoration dans les années 80. «Madonna aime mes looks parce qu’ils combinent le masculin et le féminin. C’était ça non, ça oui, ça non, ça oui, ça non», a déclaré le designer dans une entrevue accordée au Times en 2001. La vedette a souvent assisté à ses défilés, portant parfois des fleurs mais pas de sous-vêtements, selon les dires de Georgina Howell, qui a écrit dans le numéro de mars 1991 du Vogue que des critiques se plaignaient de l’exhibitionnisme de Madonna, assise au premier rang.

Madonna a par la suite défilé plusieurs fois pour Gaultier. En 1992, lors du gala de l’amFAR, elle a marché sur la passerelle aux côtés du designer, vêtue d’une robe à rayures fines sans bonnets qui dévoilait sa poitrine. Quelques années plus tard, la chanteuse a clôturé la présentation du printemps 1995 de Gaultier en poussant un landau, accompagnée d’un caniche blanc. Le duo collabore encore à ce jour, puisque Gaultier a récemment rejoint Madonna sur scène à Lisbonne, à l’occasion de sa tournée mondiale Celebration.

NENEH CHERRY

La chanteuse Neneh Cherry, célèbre pour sa chanson Buffalo Stance, a aussi été la muse de Gaultier et a participé à son défilé du printemps 1990, où elle a émergé sur scène sur une plateforme rotative, habillée d’un capri vert lime en élasthane, d’un blouson mandarine et d’un short assorti.

ODILE GILBERT

La coiffeuse française travaille depuis longtemps avec Gaultier. Si elle a stylisé la tête de bien des top-modèles, l’une de ses peignures imaginées pour le designer compte parmi ses plus importantes réalisations. Le haut-de-forme noir en cheveux humains qu’elle a confectionné à l’occasion de son défilé de haute couture de l’automne 2007 a même trouvé sa place au Metropolitan Museum of Art. Le bord incurvé de ce chapeau, grâce à un savant effet en trompe-l’œil, ressemble à un toupet qui se fond dans la tignasse du modèle le portant et crée ainsi un mirage des plus surréalistes.

PIERRE CARDIN

Gaultier n’a pas officiellement étudié la mode, mais à 17 ans, il a envoyé ses croquis à des designers qu’il respectait: Cardin, Courrèges, Saint Laurent et Ungaro. Dans une entrevue accordée au New York Times en 1986, le créateur se souvient que le jour de son 18e anniversaire, il a reçu un appel de Pierre Cardin qui lui a demandé de travailler pour lui. Le jeune Gaultier l’a assisté ensuite pendant un an avant de se joindre brièvement aux maisons de couture de Jacques Esterel et de Jean Patou.

À gauche: complet gris à images de visages, printemps 1992. À droite: complet à images de bandes dessinées.

QUERELLE (1982)

Outre le kilt, Gaultier porte généralement une version ou une autre d’une marinière française à rayures (il en possèderait 365). Ce penchant lui vient des matelots qu’il admirait durant son enfance, mais aussi de l’habit que revêt le navigateur Georges Querelle (le personnage du scandaleux roman de Jean Genet) dans Querelle (1982), une adaptation cinématographique à mi-chemin entre le film d’art et l’essai signée par le célèbre réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder. Les hauts à rayures font désormais partie intégrante des collections de Gaultier, qui revisite ces vêtements avec sensualité, en leur ajoutant une encolure échancrée ou en les transformant en débardeurs.

ROSSY DE PALMA

L’actrice espagnole, réputée pour son nez proéminent, inspire depuis longtemps Gaultier. Cette beauté singulière a participé à plusieurs de ses défilés au fil des décennies, notamment à celui intitulé «Les Tatouages», présenté à l’automne 1994, et au spectacle de cabaret organisé par le designer au printemps 2014. «Rossy de Palma compte parmi mes muses, pour ainsi dire. Et c’est un personnage, elle est comme elle est, pareille à un tableau de Picasso; on reconnait tout de suite son visage. J’aime ses dimensions, c’est de l’art, mais dans la vraie vie», a expliqué Gaultier à Laird Borrelli-Persson, rédactrice en chef des archives de Vogue en 2020. L’actrice-mannequin a initialement été découverte par le cinéaste Pedro Almodóvar dans un café de Madrid. Rossy de Palma a ensuite joué dans de nombreux films du réalisateur espagnol, dont Kika (1993), une œuvre pour laquelle Gaultier a conçu les costumes.

À gauche: prêt-à-porter Jean Paul Gaultier, printemps-été 1993 à Paris (photo: Pool ARNAL/GARCIA/Gamma-Rapho via Getty Images). Au centre: Naomi Campbell défile dans la première collection haute couture de Jean Paul Gaultier, automne-hiver 1998 (photo: PIERRE VERDY/AFP via Getty Images). À droite: chapeau Alambic par Jean Paul Gaultier, printemps-été 1992 (photo: PIERRE GUILLAUD/AFP via Getty Images).

SENTEUR

Avec sa forme rappelant un corps de femme aux courbes généreuses, le flacon du parfum Jean Paul Gaultier Classique se montre à l’image de votre volupté et de votre beauté. Le créateur a présenté cette première fragrance aux notes de fleur d’oranger, de gingembre, de poudre de riz et de vanille en 1993. Son eau de Cologne pour hommes Le Male a suivi en 1995, proposée dans un contenant en forme de torse masculin marqué par un entrejambe saillant et des rayures maritimes en relief.

Gaultier a imaginé le design de la boite métallique dans laquelle il emballe ses fragrances alors qu’il nourrissait son chat dans les années 70. Au début de sa carrière, le créateur a fabriqué des bracelets avec des boites de conserve, mais sans succès: André Leon Talley a d’ailleurs écrit que la presse n’avait pas prisé ces bijoux en étain. Ce n’est que des années plus tard que Gaultier a réutilisé les conserves pour en faire des contenants de parfum, confiant au Harper’s BAZAAR en 2013 qu’elles constituaient «la preuve que l’on peut trouver de la beauté là où l’on s’y attend le moins, et que l’inspiration peut surgir à tout moment».

TATOUAGES

Perçages, hauts en filet ornés de tatouages, bijoux de tête! Le défilé «Les Tatouages» du printemps 1994 a illustré à merveille l’amour de Gaultier pour le multiculturalisme. Vogue a même qualifié cette fabuleuse présentation de «vision étonnante de l’harmonie interculturelle», soit le fruit d’une savante combinaison d’influences qui nous a prouvé le génie de Gaultier. On a pu y découvrir ses inspirations orientales et africaines, comme ses joyaux de style turkmène et ses colliers rappelant ceux portés par les Massaïs, ainsi que les magnifiques perçages faciaux et les tatouages tribaux qui décoraient les mains et le ventre de ses modèles. Le designer a également profité de l’occasion pour rendre hommage à l’Occident avec des hauts en filet transparent ornés de tatouages et d’imprimés de signes de dollar et de rouble, des silhouettes inspirées de la cour française du 18e siècle et un somptueux corset évoquant l’armure de Jeanne d’Arc. «Ça n’avait pas juste à voir avec le primitif, mais aussi avec la décoration. J’aime penser au corps comme à une œuvre d’art, que l’on puisse le transformer, tel qu’on le fait grâce aux tatouages, a expliqué Gaultier au New York Times à propos des perçages, qu’il semblait vouloir inscrire dans une thématique plus large. C’est l’influence punk, mais aussi quelque chose de spirituel.» Même les grandes boucles d’oreilles qu’arboraient les modèles de Gaultier à ce défilé affichaient des breloques d’icônes religieuses.

UNDERBELLY [LE CÔTÉ SORDIDE]

C’est Bernadine Morris qui a utilisé cette expression péjorative au sujet de Gaultier dans un article du New York Times publié en 1989. «C’est le côté sordide de la mode, mais il y a effectivement une ligne directrice», a-t-elle écrit pour décrire ce qu’elle a vu sur la passerelle, notamment des pièces avec des fermetures à glissière qui «ressemblent à des chaines», des jambières qui exposent les fesses, ainsi qu’un «homme qui se travestit». Il ne s’agit là que d’une seule critique, mais plusieurs autres membres de la presse ne comprenaient tout simplement pas, à l’époque, la proposition de l’iconoclaste Gaultier.

VICTOR VASARELY

Les pièces d’archives de Gaultier vues dans le monde entier proviennent de sa collection «Cyberbaba» dévoilée à l’automne 1995, laquelle comportait des morceaux ornés d’imposants motifs sphériques et colorés. Le designer s’est inspiré du peintre d’art optique franco-hongrois Victor Vasarely pour concevoir ces graphismes qui ont rapidement été repris dans les gammes de Christian Lacroix et de Rifat Ozbek. Des années plus tard, les immanquables pièces cybernétiques à pois de Gaultier séduisent encore le cœur de nombreuses célébrités, comme Kim Kardashian et Cardi B. Même si les vêtements originaux du défilé se vendent toujours à des milliers d’euros aujourd’hui, Gaultier a relancé ces looks légendaires sous la houlette de Florence Tétier, en 2022.

À gauche: kilt rouge en mohair, automne 1997. À droite: gilet à empiècements en fourrure, automne 1994.

WESTERN BAROQUE

Des chapeaux de cowboy à motif léopard, des jambières courtes en fil métalloplastique avec des gants assortis, des jambières évasées décorées de dentelle au niveau du fessier… Le défilé du printemps 1989 de Gaultier, intitulé «Western Baroque», a permis au designer d’attester brillamment, une fois de plus, de son amour pour la mode espiègle, les présentations théâtrales et les vêtements masculins irrévérencieux et audacieux.

X (FACTEUR-)

Gaultier possède incontestablement le facteur X, comme en font foi ses nombreuses collaborations fructueuses. Il a travaillé avec de petites griffes comme Y/Project – le directeur artistique Glenn Martens a entre autres réimaginé les pièces moulantes proposées par le créateur à l’automne 1995 avec grand succès – ainsi qu’avec des géantes telles que Supreme, un partenariat qui nous a offert les jeans à imprimé «FUCK RACISM [À BAS LE RACISME]». Ces pantalons, toujours aussi populaires, constituent un clin d’œil au texte «FIGHT RACISM [COMBATTONS LE RACISME]» apparaissant sur les vêtements de la collection de l’automne 1997 de Gaultier. Cela dit, qu’ont ces marques en commun? Eh bien, chacune d’entre elles repense brillamment l’univers esthétique du designer à sa manière.

Haut Cyber à pois, automne 1995.

YEAST [LEVAIN]

Et les glucides complexes, quel rôle jouent-ils dans tout ça? Gaultier a présenté en 2004 une exposition intitulée «Pain Couture» pour la Fondation Cartier, et donné du même coup un nouveau sens à l’expression «upper crust [croute supérieure]». En fait, le designer a littéralement mis de l’amidon dans ses vêtements emblématiques. Il a en outre reconstitué son soutien-gorge balistique imaginé pour Madonna avec des miches spiralées cuites au four et garnies de pointes de croute (lire des mamelons) brulées, mais aussi – pour rendre hommage à son passage chez Hermès – créé un pain en forme de sac Kelly. Pensons également à sa robe de nuit confectionnée à partir de différentes tranches de pain, à sa somptueuse robe de soirée dont la jupe comportait une légion de baguettes, ou à sa perruque digne de Marie-Antoinette, formée de brioches et de croissants. En fait, même le personnel de service présent à l’évènement, composé de modèles, portait des toques blanches de chef et endossait des corbeilles à pain en bois remplies de baguettes et de viennoiseries. Gaultier, qui a déjà dit que s’il ne s’était pas lancé en mode, il aurait été boulanger, a expliqué au New York Times: «J’aime la sensualité du pain, sa rondeur; il y a quelque chose de sexuel et de féminin là-dedans.» Et dire qu’à l’époque, Gaultier suivait un régime sans pain.

ZESTE D’HUMOUR

Gaultier se caractérise par son petit côté loufoque. Prenons en exemple l’entrevue qu’il a accordée à CNN pour discuter de sa collection du printemps 1995, organisée au Musée des Arts Forains au beau milieu de marionnettes, de figures de cire et d’œuvres d’art carnavalesques. À l’occasion de cet entretien, Gaultier a insisté pour qu’on le filme dans une boite magique afin de donner l’impression que sa tête flotte dans un vase de fleurs. «C’est de la magie de mode!», a-t-il lancé aux journalistes. On peut certainement qualifier ce moment de télé d’excentrique, mais c’est justement grâce à cette audace légendaire que Gaultier a pu redéfinir la mode et marquer son histoire.

Liana Satenstein est une rédactrice de mode basée à Brooklyn. Elle a travaillé pour le magazine Vogue pendant près de neuf ans, couvrant une foule de sujets, des tendances en Europe de l’Est à la résurgence du sac Le City de Balenciaga. Elle aide également les gens à faire le grand ménage de leur garde-robe.

  • Text: Liana Satenstein
  • Photography: Nick Barr
  • Archives et consultation créative: Steve Karas de House W NYC
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 22 mai 2024