Neuf tendances observées pendant le mois de la mode et que vous verrez bientôt partout
Selon les passerelles, fourrure, replis opulents et cuir sensuel seront de toutes les garde-robes.
- Texte: Max Berlinger
- Photos: Eva Losada

Selon le New York Times, il y aurait trop de tendances. (J’espère que ce n’est pas le cas, parce que je gagne ma vie en écrivant sur elles!) Peu importe leur nombre adéquat, les tendances jouent un rôle nécessaire: celui de nous aider à organiser le chaos qu’est la mode. Et le mot chaos n’est en rien une exagération. Regardez autour de vous: la clientèle n’achète plus, les prix montent en flèche, tout le monde fait du durable (mais pas vraiment) et chez toutes les marques, les directrices et directeurs artistiques vont et viennent. Un beau grand désordre!
La clientèle avertie devrait-elle pour autant se précipiter sur chaque tendance qui voit le jour? Que nenni! Mais lorsque certains des esprits les plus brillants du milieu de la conception vestimentaire semblent tirer les mêmes conclusions sur ce que l’avenir nous réserve, ces conclusions valent la peine d’être examinées. Alors que la rafale de semaines de la mode tire à sa fin, ce que ces cerveaux fébriles pensent des saisons à venir commence à se dessiner clairement. C’est une chose très étrange que l’on fait, de demander à ces artistes de prédire l’avenir tous les six mois, puis de prendre une position entrainant de très réelles répercussions commerciales. Mais ainsi fait-on les choses ici. Jetons donc un coup d’œil à ce qui nous attend dans les prochains mois.
REPLIS ÉVOCATEURS

Undercover. Photo: Eva Losada. Image du haut: Dilara Findikoglu. Photo: Eva Losada.
Au cours des dernières années, un terme précis a saisi la mode à la gorge avec une violente intensité: «luxe discret». Simple, minimaliste, élégante et modeste, cette esthétique ascétique a saturé le marché. Ces deux mots ont tenu le monde en otage avec une promesse de trouver la beauté dans la simplicité. Ce serait soi-disant la façon dont les très riches s’habilleraient, avec une retenue guindée, dans des t-shirts d’une douceur exquise presque identiques à des Hanes, mais coutant un mois de loyer.
Mais à Paris (et à Milan, et même à New York), lumière au bout du tunnel. Les collections de cette année proposent une abondance rococo de plis et replis ondulants: c’est expansif, sensuel et, avant tout, excessif. Marc Jacobs a ouvert son défilé Comme des Garçons-esque avec des robes couvertes de goitres sublimes qui rappelaient les bosses et protubérances emblématiques de la collection de 1997 de Rei Kawabuko (Sarah Paulson a porté l’une de ces robes lors de la fête suivant la cérémonie des Oscars, devenant illico la seule fille cool dans un océan de robes anodines). Donatella Versace a quant à elle ouvert son défilé avec des jupes évoquant des édredons, lesquelles enveloppaient des mannequins aussi lestes que charmantes comme des nuages rococo. Jun Takahashi a clos son défilé UNDERCOVER avec des robes qu’on aurait dit faites de blousons matelassés noués autour de la taille. Et tous ces manteaux surdimensionnés dont les surplus d’étoffe retombaient en cascade chez Balmain.
À mes yeux, ces excès volumineux cachent un retour à l’indulgence des années 80, époque où le culte de l’argent s’exprimait crument par le biais de la cocaïne, du champagne et, par-dessus tout, des décadentes robes bouffantes de Christian Lacroix. L’offre contemporaine présente-t-elle des versions plus cérébrales de ces frivoles démesures? Oui, sans aucun doute. Mais ne sont-elles pas – comme le note l’auteur et pronostiqueur Sean Monahan dans ses spéculations sur l’esthétique Boom Boom – une forme de reconnaissance tacite du fait que notre culture semble envisager la cupidité sous un angle positif? Peut-être, oui…
CUIR À VOLONTÉ

HODAKOVA. Photo: Eva Losada.
J’hésite quelque peu à présenter le cuir comme étant une tendance – cette matière revenant chaque saison automne-hiver, pour une raison évidente (nous tenir au chaud). Mais impossible de passer outre l’abondance d’ensembles en cuir simplement exquis que les designers ont fait défiler. Premier exemple: les tenues signées Haider Ackermann pour sa première collection à titre de directeur artistique de TOM FORD.
De classiques blousons motard, des t-shirts (juste assez écourtés pour dévoiler une parcelle de hanche), de longs et sveltes manteaux présentant des revers aux courbes poétiques, et des pantalons, tous coupés dans un cuir noir de dur à cuire. Si TOM FORD est synonyme de sensualité, Ackermann est quant à lui plutôt connu pour son romantisme. Mais ici, le designer nous laisse entrevoir son côté coquin – qui n’aspire qu’à être libéré, à condition qu’on le lui demande gentiment.

Dialara Findikoglu. Photo: Eva Losada.
Parmi les autres exemples, cette tenue cintrée au défilé Givenchy de Sarah Burton – un manteau structuré aux revers gonflés agencé à une étroite jupe crayon (tenue que Cate Blanchett a portée seulement quelques jours après son dévoilement sur la passerelle, remportant un franc succès!). Et le maitre incontesté du cuir, Rick Owens, nous a servi des pantalons amples garnis d’œillets, des blousons aviateur avec doublure en cuir et des robes à maillons en cuir qui se terminaient en de frémissantes franges usinées par laser. Sans oublier Junya Watanabe avec sa version géométrique du Perfecto, mélange explosif de rhomboïdes, de pointes et de cubes étranges. Et je mériterais la peine de mort si j’omettais de mentionner Hermès, qui a présenté une collection relativement sombre, mais bon dieu cette jupe-tablier en cuir présentée en introduction était tout simplement sublime, particulièrement avec un petit haut écumant en tricot côtelé. Et que dire des «ceintures-franges» chez HODAKOVA! Du pur génie! À noter également: le justaucorps Mugler-esque qui a ouvert le défilé de Marine Serre, et qui hante délicieusement mes pensées depuis.
VOYAGES DANS LE TEMPS

Thom Browne. Photo: Eva Losada.
La mode aime prétendre qu’elle ne cesse d’innover, mais soyons honnêtes, elle est plutôt du type miroir tourné vers le passé. Cette saison n’a pas été différente des précédentes – les designers ont sauté dans leur machine à remonter les années pour trouver l’inspiration dans le bon vieux temps. Avec cet avenir qui semble plus incertain que jamais… difficile de leur en vouloir.
Prenons par exemple les cols à volants, les hauts-de-chausses et les redingotes vus chez Dior, inspirés du roman Orlando de Virginia Woolf, dans lequel un poète rêveur se réveille un jour dans le corps d’une femme et traverse ainsi plusieurs siècles (personnage évidemment incarné par Tilda Swinton dans le film tiré de l’œuvre). C’était à la fois romantique et pratique (les volants sont amovibles), donquichottesque et, certainement, un moyen de s’évader de tout ceci [gesticule dans toutes les directions]. Il y a aussi eu les menaçantes sorcières victoriennes de Seán McGirr, inspirées des Night Walks de Charles Dickens. Une atmosphère gothique s’échappait de ses longs et sveltes manteaux, de ses robes à taille empire, de ses manches bouffantes à la poète maudit, de ses capes, de ses épaules pincées et de ses corsets.

Simone Rocha. Photo: Eva Losada.
Vivre dans le présent, c’est vivre dans un endroit horrible. Si vous partez en voyage dans une époque révolue, s’il vous plait, emmenez-moi.
PROFESSIONNALISME ANTICAPITALISTE

Comme des Garçons. Photo: Eva Losada.
Il faut que je vous avoue quelque chose. Je soupçonne que la tendance officecore est une offensive concertée du secteur immobilier commercial destinée à nous inciter à retourner dans nos petits cubicules pour pianoter frénétiquement sur nos petits claviers. Dystopique! Bonjour l’ambiance Severance! Une très bonne série cela dit, mais tenter de glamouriser la vie de bureau? Plutôt mourir. Qui plus est, j’ai l’impression que l’industrie de la mode s’est fait donner le mandat de mousser cette tendance par Big Office™. Eh bien, j’ai des petites nouvelles pour vous: le travail N’EST PAS et ne sera jamais cool. Je pense en outre que les designers sont aussi… disons, qu’ils et elles tergiversent quant à ce que signifie le fait de «retourner au bureau» quand le bureau est, en réalité, partout.

Sandy Liang. Photo: Eva Losada.
C’est ce qui a donné au défilé de Stella McCartney, tenu dans un décor équipé de vrais ordinateurs et de vrais bureaux, son côté inquiétant: les proportions révisées de l’uniforme de travail classique – complets à double boutonnage aux épaules de quart-arrière ou jupe crayon funky-futuriste. Et que dire de Victoria Beckham et de ses complets agencés à des chaussures propres mais incommodes et à des chandails à capuche tellement écourtés qu’on aurait les nichons à l’air si ce n’était du veston? Et pardonnez-moi si en voyant le complet râpé de Demna pour Balenciaga, je me suis dit, «voilà un gars qui DÉTESTE aller au bureau». Ou Miuccia Prada qui nous a offert des jeunes femmes ayant bamboché toute la nuit clopinant au travail dans de petits tailleurs proprets portés sur des déshabillés, ou laissant entrevoir une bretelle de soutien-gorge – cette fille a vu des choses, vous comprenez? Et si ce n’était pas votre stagiaire désordonnée là, dans un veston, une chemise (déboutonnée), un collant mais pas de souliers chez The Row? J’ai même aperçu un brin de rébellion envers les valeurs d’entreprise dans l’ouverture de Kawakubo chez Comme des Garçons – un nuage ondulant de rayures de banquier, comme un complet Armani classique vu sous l’effet de psychédéliques. Revenons sur cette tendance à l’automne, si vous le voulez bien. Je vous donne de ce pas accès à mon calendrier, organisons une rencontre Zoom.
TEINTES VITAMINÉES

Diesel. Photo: Eva Losada.

Kiko Kostadinov. Photo: Eva Losada.
La couleur Pantone de l’année est le Mocha Mousse, une teinte brunâtre riche de sens. De bon gout, raffinée, réservée. Mais les couleurs qui ont retenu l’attention cette saison appartiennent à une palette qui ébouriffe davantage: des tons vifs d’orange, de lime et de rouge, saturés à faire grimacer de plaisir, et ainsi de suite.
Mocha Mousse reflète la réalité. Le bourbier actuel. Une bande de cochonnets se démenant dans la boue. Les teintes vitaminées, à l’inverse, proposent un optimisme savoureux. C’est un déjeuner énergisant. Une margarita après le boulot. Une douce illusion dont on peut se bercer en ces temps difficiles.

Collina Strada. Photo: Eva Losada.
On a vu d’appétissants tons d’orange dans la splendide première collection féminine de Julian Klausner pour Dries Van Noten, et des teintes de lime et de citron chez Miu Miu. Le défilé de Saint Laurent s’est ouvert sur de spectaculaires manteaux vermillon et tangerine, tandis que le manteau rouge cerise et la robe drapée couleur cédrat d’Ackermann m’ont carrément fait saliver. Et cette cascade de tulle citron qui a clos le défilé Givenchy de Burton m’a fait sourire, sans aucune amertume.
MINIMALISME
(LA NORMALITÉ EST LA NOUVELLE NORMALITÉ)

MARIE ADAM-LEENAERDT. Photo: Eva Losada.
Tout comme le cuir, le minimalisme peut difficilement être qualifié de tendance; il s’agit plutôt d’un état d’être omniprésent. Il existe au-delà du temps et des esthétiques; c’est l’oxygène, l’élément vital de la mode.
ET POURTANT. Des designers nous ayant habitué·es à une certaine effusion ont freiné leurs ardeurs cette saison, peut-être en réaction à ce monde inutilement embrouillé. Rick Owens, qui a pourtant le freak décomplexé, nous a offert une collection qui, une fois décortiquée, s’avère assez simple (selon ses standards): de longs manteaux sombres et effilés armés de cols hauts, des robes balayant le sol, des hauts drapés, des pantalons à la coupe louche. Retournons aux bases, clame-t-il. Dans la collection de Demna pour Balenciaga, certains éléments semblaient si monotones que c’était à se demander s’ils avaient leur place sur une passerelle parisienne. Affublés de l’appellation «Standards», ils se déclinaient en complets ennuyants, en jeans on ne peut plus ordinaires et en ensembles de survêtements en rien différents de ceux que l’on trouve dans les grands magasins d’athléchic. Pendant ce temps, chez The Row, Mary-Kate et Ashley Olsen poursuivaient dans une veine de plus en plus monastique. Présentées dans un appartement parisien aux planchers couverts de tapis où l’on avait demandé à l’assemblée de prendre place par elle-même (aucune anxiété de première rangée ici, certaines personnes se sont même assises par terre) et où les photos étaient interdites, la grande nouveauté consistait en des silhouettes allongées mêlant structure et drapé dans de rêches étoffes – et une multitude de visages dissimulés. Le culte de The Row fera en sorte que tous ces ensembles auront la cote l’automne venu. Du côté de Saint Laurent, Anthony Vaccarello a trouvé du succès dernièrement avec une formule convenue en présentant l’une des deux Grandes Idées qu’il est déterminé à nous marteler encore et encore. Cette saison, même scénario: premièrement, un manteau fuselé aux épaules larges porté sur une jupe étroite, donnant aux mannequins une allure de triangle inversé; deuxièmement, un blouson en cuir porté sur une jupe de bal. Le message était simple, concis, compréhensible – tout fait pour l’ère des médias sociaux.

Coperni. Photo: Eva Losada.

Coperni. Photo: Eva Losada.
Même la designer Chitose Abe a mis de côté son amour des vêtements hybrides compliqués en présentant une collection automne-hiver élaguée. Ici, elle a mis en scène le sentiment de se sentir enveloppé, notamment avec des pièces dotées d’une écharpe intégrée, drapée ou enroulée autour du corps, créant un look emmailloté. En janvier dernier, pendant les défilés masculins, l’élégance parisienne de LEMAIRE était manifeste: pantalons interlopes, chaussures fines et le manteau parfait, du trench au blouson en cuir.
HANCHE DE VÉRITÉ

HODAKOVA. Photo: Eva Losada.
La mode trouve toujours une nouvelle zone érogène à mettre en valeur – les jambes, les seins, le ventre, les épaules. Cette saison, l’accent semblait être mis sur les hanches, à l’aide d’aguichantes petites basques. Elles ont rebondi furieusement chez Balmain et ont pris la forme de volants étagés sur les jupes longues de Chloé. Elles ont ajouté un volume inattendu autour des robes minces et autrement dépourvues de falbalas de la collection d’Alessandro Michele pour Valentino. Mais il y a aussi eu ces jupes longues en soie si sexy chez TOM FORD qui semblaient prêtes à glisser des pelvis en mouvement, ne tenant qu’à une minuscule ceinture. Provocantes!

Dilara Findikoglu. Photo: Eva Losada.
FOURRURE (VRAIE ET FAUSSE)

HODAKOVA. Photo: Eva Losada.

Anna Sui. Photo: Eva Losada.
Il y a quelques semaines, j’ai remarqué qu’autant le New York Times que le Wall Street Journal avaient publié des articles sur le retour de la fourrure, malgré l’opprobre dont cette pratique continue d’être accablée. Puis j’ai commencé à voir des femmes en porter en ville (il a fait un froid de canard, à leur décharge). La rectitude politique est dépassée, au même titre que l’ignominie qui accompagne le fait de porter le pelage d’un animal.
Eh bien, les personnes qui ont signé ces articles doivent se mordre les doigts, parce qu’il y aura amplement matière à écrire sur le sujet l’hiver prochain (si hiver il y a). Nombre d’étoles en fourrure synthétique ont recouvert des bras chez Miu Miu, il y a eu des doublures en peau retournée et des queues bondissantes aux ourlets chez Rabanne, des étoles garnies de boules de poils chez Chloé, des pantalons en fourrure (!) chez Schiaparelli, un manteau bulbeux faits de chapeaux de fourrure suprarecyclés chez HODAKOVA, un manteau de fourrure à motif zigzag chez Gabriela Hearst, un manteau sans manches en patchwork chez Marine Serre, et la liste continue. Difficile de savoir s’il s’agit de fourrure suprarecyclée, de fourrure synthétique ou de vraie fourrure – mais difficile de distinguer le vrai du faux tout court, de nos jours. (Anna Sui a toutefois précisé avoir opté pour la fourrure synthétique.)
ROYAUME ANIMAL

VAQUERA. Photo: Eva Losada.
Autre clin d’œil à la faune: les imprimés animaliers. Zèbres, guépards et léopards rôdant sur les passerelles comme dans le Roi Lion, mais en plus chic. Des taches de dalmatien chez Dries, du léopard (et de la dentelle) chez Valentino, des peaux exotiques chez Gabriela Hearst, des zébrures chez Balmain, du guépard chez Balenciaga… comme autant de rappels que le monde est en fait une jungle. Qu’on se le dise, la prudence reste de mise.
- Texte: Max Berlinger
- Photos: Eva Losada
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 17 mars 2025

