Le succès galopant
d’Hodakova

Ellen Hodakova Larsson mêle ruralité et avant-gardisme avec un génie qui attirait déjà l’attention de l’industrie avant même qu’elle ne devienne la première finaliste suédoise pour le Prix LVMH, édition 2024.

  • Texte: Alex Kessler
  • Photos: Nimie
  • Stylisme: Isabel Bonner

Ellen Hodakova Larsson a eu son premier cheval à quatre ans, et ça parait. Ayant grandi sur une ferme près de Strängnäs, à environ une heure à l’ouest de Stockholm, elle se débrouille mieux avec la nature que la plupart d’entre nous avec le wi-fi. C’est en pleine campagne qu’elle a vécu ses plus jeunes années – perfectionnant ses compétences de cavalière pour participer à des concours d’équitation ou courant pieds nus dans les champs accompagnée de son frère, avec qui elle organisait des dégustations pour déterminer qui d’entre les deux savait le mieux reconnaitre les différentes variétés de pommes. Cette enfance idyllique, quoique légèrement hors norme, a façonné la personne qu’elle est devenue et transparait aujourd’hui dans ses créations.

Au début des années 2000, alors que le boom des blogues secouait la planète, Larsson s’est découvert un intérêt marqué pour la mode, qui allait la mener à faire des études à la Swedish School of Textiles. L’établissement lui a permis d’apprendre des techniques de couture précises, mais aussi de laisser libre cours à son amour pour l’art abstrait via la sculpture. Après l’obtention de son diplôme en 2021, Larsson a lancé sa marque, HODAKOVA. Laird Borrelli-Persson de Vogue Runway explique ainsi le motif que dessinent les différents fils du parcours de la créatrice suédoise dans ses créations: «Larsson n’essaie pas d’en mettre plein la vue; ses créations sont le prolongement d’un mode de vie et d’un système de croyances qui valorisent la réutilisation.»

Aujourd’hui âgée de 32 ans, Larsson figure parmi les finalistes pour le Prix LVHM 2024 – la première designer suédoise à être en lice pour cet honneur –, une place enviable qui contribue à propulser HODAKOVA au premier plan de l’industrie. Sa marque reflète une volonté de créer des pièces faites pour résister à l’épreuve du temps, et toutes ont un lien avec cette ferme à Strängnäs. Larsson déconstruit et réinvente les vêtements – sous forme de sacs ou de jupes faites avec des ceintures en cuir, de hauts confectionnés à l’aide de montres anciennes, ou encore de robes mi-longues ornées d’aiguilles de machine à coudre –, dans l’intention de donner une deuxième vie à des articles usés, et leur donnant par le fait même une âme. Son esthétique mélange savamment chic classique et style équestre, avec un soupçon d’intrigue médiévale et une pincée de sorcellerie. Dua Lipa, Kylie Jenner et Greta Lee comptent parmi les adeptes de la griffe. «Le désir de créer pour créer peut s’apparenter à un caprice, mais quand on y injecte un but, on y ajoute de la valeur, on y ajoute un sens, affirme Larsson. La création à l’état pur nous donne accès à d’autres niveaux de compréhension – nous pousse à nous demander par exemple si telle chose devrait ou ne devrait pas être fabriquée, à réfléchir sur la façon dont elle communique, à sa place dans le monde.»

La durabilité est plus qu’un mot à la mode pour Larsson; c’est le pilier sur lequel s’appuie sa philosophie créative. Elizabeth Stewart, la styliste qui a habillé Cate Blanchett dans une création HODAKOVA faite de 102 cuillères pour la première de Borderlands à Los Angeles plus tôt ce mois-ci, a reconnu très tôt la profondeur de l’engagement de Larsson en matière d’écoresponsabilité. «Son objectif de fonder une maison de couture entièrement durable cadre parfaitement avec la direction que doit prendre la mode», affirme Stewart. Et Harry Lambert, qui a fait porter du HODAKOVA à Emma Corrin à l’occasion de la projection de Deadpool & Wolverine à Comic-Con en juillet dernier à San Diego, ajoute: «Il y a quelque chose dans la construction de ses vêtements qui donne l’impression qu’ils ont un cœur et une histoire. Quand une collection repose trop lourdement sur le savoir-faire, les vêtements peuvent rapidement prendre des airs de costumes, mais les pièces de Larsson conservent une qualité “seconde peau” – elles se portent avec naturel, n’exigent pas d’efforts.»

Le Prix LVMH 2024 a attiré l’attention du monde entier sur le travail de Larsson, mais ce qui la distingue des autres demeure la communauté qu’elle a réussi à cultiver autour d’elle. Pour Larsson, la mode n’est pas un acte solitaire; c’est un processus collaboratif, quasi alchimique. Ses collections ressemblent à une soupe de pierres – elle y met un peu de ceci, un peu de cela, mélangeant divers éléments jusqu’à obtenir un résultat extraordinaire.

Ici, Larsson discute de son enfance à la campagne, de son processus de création complexe, de ce dont elle rêve pour HODAKOVA et, bien sûr, de l’avenir qu’elle envisage si elle décroche le très convoité Prix LVMH.

Le modèle porte: manteau HODAKOVA et chaussures HODAKOVA. Sur l’image du haut, le modèle porte: robe HODAKOVA et chaussures HODAKOVA.

Alex Kessler

Ellen Hodakova Larsson

Comment c’était, de grandir sur une ferme équestre dans la campagne suédoise?

Ça fait riche, dit comme ça, mais c’était très agricole – on faisait pousser notre propre nourriture. Mes parents étaient débrouillards, utilisaient tout ce qu’il y avait autour. Mon frère et moi les aidions, et on était toujours dehors. Il y avait un verger de pommiers où on jouait pieds nus, et l’un de nos jeux consistait à deviner les variétés de pommes en les goutant. J’ai pratiquement grandi sur le dos d’un cheval.

Que veux-tu dire par débrouillards?

Ma mère fait des merveilles avec un rien. On n’a jamais été propriétaires des chevaux qu’on montait ni de l’équipement qu’on utilisait; on prenait soin des chevaux et de l’équipement d’autres gens. On n’avait pas les moyens d’acheter quoi que ce soit de couteux ou de neuf, mais ma mère avait le tour pour renipper des meubles et des objets bon marché. Mon père était tout aussi débrouillard. Il s’investissait pleinement dans des projets qui demandaient des connaissances qu’il n’avait pas encore, et acquérait les compétences qu’il lui manquait au fur et à mesure. Cette façon d’aborder la vie a été déterminante dans mon éducation: on tirait le meilleur de ce qu’on avait, en usant de créativité et de débrouillardise pour faire des choses exceptionnelles avec ce qui était à notre portée.

Montes-tu toujours à cheval?

Oui, à l’occasion, mais je n’ai pas un cheval à moi. Mon plus grand rêve est de posséder une ferme équestre un jour – ç’a joué un rôle tellement important dans ma vie. Pour moi, les chevaux ont toujours été plus que des animaux; ce sont des amis. J’ai eu mon premier cheval à quatre ans, et j’ai des souvenirs très vifs de mes chevauchées dans les forêts et les champs avec ma mère, moi galopant à ses côtés. Pour celles et ceux qui n’en auraient jamais eu, avoir des animaux, c’est comme avoir une amitié très spéciale. Il y a une forme de communication magique entre les humains et les animaux qu’il faut absolument comprendre – on n’est pas la seule race sur cette planète. Les liens que j’ai noués avec ces bêtes expliquent mon amour pour la nature et la durabilité, me motivent à tenter de laisser le monde en meilleur état que celui dans lequel je l’ai trouvé.

Le modèle porte: manteau HODAKOVA.

D’où te vient ta sensibilité vestimentaire et esthétique?

Ça me vient de mes parents et de l’environnement dans lequel j’ai grandi, de mes journées passées dans l’écurie, surtout. On m’a appris en grandissant à prendre soin de notre équipement, et quand on fait des concours équestres, chaque morceau de l’uniforme est important. Le passé militaire de mon père, avec ses uniformes à l’esthétique très précise, a aussi joué un rôle.

Ma mère était très à la mode quand j’étais petite. Elle était celle qui était toujours en retard, en train de finir de coudre une nouvelle robe pour telle ou telle occasion. De six à neuf ans, j’étais obsédée par l’idée de me déguiser, je faisais des razzias dans ses vêtements rangés au grenier – ses complets des années 80 étaient mes pièces préférées – et je montais des spectacles dans le salon.

Plus tard, quand j’ai arrêté de monter à cheval, je suis devenue obsédée par l’idée d’avoir les bonnes pièces par les bonnes marques. Ça m’a permis de comprendre la mode, en apprenant à reconnaitre les tendances et en réalisant que les vêtements communiquent un statut. Ça n’a pas tant été un éveil soudain à la mode, plutôt une prise de conscience graduelle du pouvoir de la mode, tout particulièrement dans le monde de l’équitation, où les marques et le style en disaient souvent long – surtout parmi les enfants de riches.

Qu’est-ce qui t’a menée à lancer ta propre marque, et pourquoi l’as-tu baptisée HODAKOVA?

J’ai toujours su que je voulais démarrer ma propre entreprise. Hodakova est le nom de famille de ma grand-mère, et il représente des qualités qui me sont très chères – faire preuve de courage devant l’inconnu, croire en des possibilités infinies et avoir comme moteur la certitude que peu importe d’où on vient, on peut maitriser n’importe quel sujet si on a la détermination d’apprendre. La résilience de ma grand-mère durant la guerre, elle qui a fui la Carélie pour aller en Finlande, puis en Suède, résume cet état d’esprit, cette volonté de tout risquer pour avancer, en particulier dans les périodes difficiles. J’ai baptisé la marque HODAKOVA en hommage à sa force de caractère. J’ai lancé la marque pendant la pandémie de COVID, alors que je travaillais dans un studio situé au sous-sol d’un immeuble avec un groupe d’ami·es artistes – des photographes, des peintres, des gens qui font de l’impression 3D, des musicien·nes. Cette période de collaboration et de réinvention a été importante pour moi.

Comment décrirais-tu l’esthétique et la philosophie de ta marque aujourd’hui?

J’aspire à être intemporelle, affranchie des tendances, mais nourrie par la curiosité, en explorant différentes perspectives, différentes histoires. La durabilité est importante, mais à la base, mon travail repose sur la possibilité d’apprendre et de jouer – sans ça, je ne ferais pas ce métier.

En vedette sur cette image: pochette HODAKOVA.

Pourrais-tu nous décrire brièvement ton processus de création quand tu prépares une collection?

J’aborde chaque collection comme une page d’un journal intime, qui reflèterait mon état d’esprit et ma vision du monde à cet instant précis. Mon processus est hautement intuitif – c’est comme un jeu dans lequel je m’amuse à chercher des surprises. Il faut qu’il y ait des surprises, parce que c’est quand des moments inattendus s’emboitent soudainement que des choses merveilleuses se produisent. Il faut laisser le processus suivre son cours et accepter l’ordre naturel des choses.

Comment gères-tu l’approvisionnement pour faire du recyclage valorisant?

J’ai imposé des restrictions précises pour la marque parce que selon moi les contraintes favorisent la créativité. On collabore avec des entreprises qui nous fournissent des tissus et des programmes d’intelligence artificielle pour le triage et le développement, afin de garantir que toutes nos normes sont respectées. Quand on sélectionne des pièces usagées, on cherche des styles précis, étant donné qu’on vise à mettre en valeur des éléments des vêtements originaux dans nos créations. C’est très important. Chaque pièce est disséquée puis reconstruite à l’aide d’un processus qui compte entre 11 et 14 étapes, y compris le triage, le lavage et le décollement. On a mis au point un système unique qui communique différemment pour la production, adapté aux exigences propres au recyclage valorisant, qui ne sont pas les mêmes que celles de la couture avec des tissus plats.

As-tu déjà trouvé des choses surprenantes dans les poches des vêtements sélectionnés pour tes créations?

Absolument – on a trouvé de tout, de vieux mouchoirs comme des condoms. Et d’autres choses assez bizarres aussi, et c’est presque toujours dans les complets d’hommes, ce que je trouve particulièrement intéressant.

Le modèle (à gauche) porte: robe HODAKOVA. Le modèle (à droite) porte: robe HODAKOVA et chaussures HODAKOVA.

Quelle impression ça t’a faite d’être finaliste pour le Prix LVMH, et de marquer l’histoire par le fait même en devenant la première designer suédoise à être retenue pour cette récompense? Qu’est-ce que remporter ce prix représenterait pour toi?

C’est un honneur incroyable – je le perçois assurément comme une validation de notre travail. Pour entrainer des changements, il faut de la visibilité et de la reconnaissance, alors être finaliste marque un jalon important. Ça me surprend et ça m’intrigue, que les gens en connaissent déjà autant à propos de la marque. Remporter le prix aurait non seulement pour effet d’apposer un sceau d’approbation sur notre démarche, mais ça indiquerait aussi un changement dans la mentalité du système de la mode. Ça serait un énorme coup de pouce pour le développement de notre marque.

Parmi tes créations, y en a-t-il dont tu es particulièrement fière?

Je suis fière de tout ce que j’ai créé, mais il y a certaines choses qui sortent du lot. Il y a une jupe que j’ai portée presque tous les jours depuis l’école de mode – c’était à l’origine un pantalon noir à l’envers en laine que j’ai graduellement modifié jusqu’à en faire la jupe parfaite. Ça prouve que les vêtements peuvent être polyvalents et intemporels. Je suis aussi fière de la robe en cuillères, qui est à couper le souffle de près, et les créations faites à partir de ceintures, qui ont évolué avec moi depuis l’école. C’est chouette de repousser les frontières avec des objets du quotidien.

On a fait la séance photo qui met ta collection automne-hiver 2024 en vedette dans le splendide Coworth Park et son centre équestre. Quelle est la source d’inspiration de cette collection?

La collection est une page de journal intime qui résume cette période de ma vie adulte, très influencée par mon enfance passée dans des écuries et ma relation avec le monde équestre. Ça reflète l’esthétique «campagne anglaise» qui a influencé mon parcours, des matières somptueuses et des motifs luxueux à l’idée romantique et apaisante de s’assoir dans un sofa capitonné dans une bibliothèque, et l’odeur des cigares – mon père avait l’habitude de fumer des cigares en écoutant la radio dans l’écurie. Je voulais conférer cette chaleur et cette nostalgie à la collection, en mettant les carreaux, les manteaux à l’honneur, et en intégrant même la radio au défilé. Je m’éloigne de l’ironie qui est en vogue en ce moment pour me concentrer sur quelque chose de plus sincère – j’idéalise et je favorise les environnements et les vêtements qui nous font sentir bien, qui flattent notre côté intellectuel, sérieux, mais avec un brin d’humour. Trop d’ironie, ça peut devenir déstabilisant; je préfère créer des vêtements qui favorisent le confort et la joie.

Le modèle (à gauche) porte: chemise HODAKOVA et jupe HODAKOVA. Le modèle (à droite) porte: chemise HODAKOVA et jupe HODAKOVA.

Comment ta famille perçoit-elle ton travail? Est-ce que ton entourage porte tes créations?

Ma mère, oui, et son attitude par rapport à ça est adorable. Elle m’appelle pour me donner des idées, me suggère par exemple de tourner telle chose à l’envers ou de modifier une coupe. Je suis parfois ses conseils – elle m’inspire. Quelqu’un de l’équipe est venu en visite cet été et a dit: «C’est donc d’ici que vient l’esthétique de HODAKOVA.» Ma marque est indissociable de ma mère et de la manière dont j’ai été élevée. Mon père et sa femme me soutiennent énormément, même si ce que je fais les dépasse un peu. Ça les impressionne et je sens leur soutien.

Et ton frère?

Il est développeur de logiciels, alors il m’aide avec le côté technique, comme notre site web, mais il ne porte pas les vêtements, non.

Et est-ce qu’il sait encore distinguer les différentes variétés de pommes?

Mon frère a une mémoire incroyable – il se souvient de tout, alors que moi, je vis davantage dans le moment. Maintenant qu’il a un enfant, on passe plus de temps ensemble, et j’adore lui poser des questions sur notre passé. La semaine dernière, je l’ai questionné sur les variétés de pommes, et il a eu tout bon. Je me souviens des images, des saveurs, des impressions, mais pas des noms.

Quels passetemps pratiques-tu, quand tu ne fais pas des vêtements ou de l’équitation?

J’aime nager, courir, lire, peindre et jouer avec mon chien. Je vais avoir un voilier cet été, alors je vais faire de la voile, et j’aime aussi le golf et le tennis.

Ta vie est tellement saine – tout le monde devrait prendre des notes.

Je crois qu’il faut embrasser la vie dans son entièreté. C’est important de ne pas trop se limiter – la vie est vaste. La curiosité est primordiale; il y a tant de choses à découvrir et à vivre.

Sans nous en dire trop, à quoi peut-on s’attendre de ton défilé prévu en septembre?

Attendez-vous à un crescendo.

  • Texte: Alex Kessler
  • Photos: Nimie
  • Stylisme: Isabel Bonner
  • Mise en beauté: Emma Regan
  • Production: Andy Dubois, Fiona Torrens
  • Modèles: Bella, Mitsuki
  • Casting: Sarah Small (Good Catch)
  • Remerciements spéciaux à: Coworth Park
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 28 aout 2024