Bode et sa nouvelle collection féminine:
une exploration émotionnelle

Emily Adams Bode Aujla crée encore des vêtements masculins raffinés, mais lance une gamme pour les femmes intelligentes, avisées et fonceuses (comme elle).

  • Texte: Steff Yotka
  • Photographie: Christina Fragkou

Il existe plusieurs façons de capter l’attention dans le milieu de la mode: des célébrités peuvent défiler pour nous, on peut habiller ses modèles comme des animaux en peluche, ou encore faire jouer de la musique techno à plein volume durant son événement. Cela dit, Emily Adams Bode Aujla a opté pour la subtilité lorsqu’elle a présenté sa collection automne-hiver 2023 à la Semaine de la mode masculine de Paris. Samedi soir, la scène du Théâtre du Châtelet était recouverte de gravillon ivoire tel qu’on en trouve sur les plages des villes balnéaires désertes; les pantoufles et flâneurs que les modèles portaient crissaient d’ailleurs légèrement tandis qu’ils et elles se promenaient sur le podium. On n’avait qu’à fermer les yeux et cette trame sonore nous remémorerait aussitôt nos vacances familiales sur les berges de la Nouvelle-Angleterre, les festins de homard et le brouhaha des parties de softball.

En tant que directrice artistique, Emily Adams Bode Aujla possède plusieurs talents, dont celui-ci: elle parvient, avec ses créations, à nous élever au-delà du présent et à nous donner un aperçu du futur sans nous brusquer. Avec sa nouvelle gamme, imaginée comme une ode profondément émotionnelle à sa mère et aux trois sœurs de cette dernière, Bode Aujla fait ses débuts officiels dans l’univers de la mode féminine. Le décor lui-même – conçu par Aaron, le mari de Bode Aujla, et Benjamin Bloomstein, son partenaire dans Green River Project – constituait une réplique méticuleuse du domaine Crane, situé dans le Massachusetts, où Janet Rice, la mère de Bode Aujla, a travaillé dans les années 70. À Paris, trois des sœurs Rice ont accueilli la créatrice dans les coulisses après le défilé; sa tante Nancy est décédée en octobre, mais son oncle Frank a également pu s’y rendre et a surpris Bode, au début de la présentation, en prononçant un discours touchant sur la famille et l’amour. (Plusieurs convives ont d’ailleurs admis avoir pleuré pendant le premier acte du spectacle.)

En fait, c’est cette humanité qui rend l’univers de Bode Aujla si attrayant pour le public et qui séduit même les adeptes de mode les plus blasé·e·s d’entre nous. Les chemises brodées à la main, pantalons à franges et t-shirts rétro de la créatrice éblouissent la vue, mais réchauffent aussi le cœur. À l’étage du bas, sous la scène, se trouvent rangées des planches de tendances qui présentent des centaines de photos de sa mère; chaque vêtement se veut d’ailleurs un hommage à un élément en particulier de la garde-robe ou de la vie de celle-ci. «J’ai reproduit des trucs bien précis dans le moindre détail sur le plan historique», a déclaré Bode Aujla après son spectacle. «J’ai aussi repris certaines composantes des débardeurs de ma mère pour ensuite les utiliser sur une nouvelle chemise, par exemple.» Autrement dit, pour peu qu’on s’y attarde, chacune de ses coutures nous permet de retracer le passé de sa famille.

Ça vous intéresse de savoir que les robes de danse perlées que Bode porte elle-même sont inspirées des années 20? Si ce n’est pas le cas, peu importe, sa collection parle d’elle-même. Hormis son évidente grâce, cette gamme témoigne d’une volonté pragmatique de répondre aux besoins stylistiques des femmes en toute circonstance, le jour comme la nuit (en insistant sur la nuit). «Je ne voulais pas proposer des vêtements féminins sans réussir à offrir aux femmes des tenues de soirée qui me conviennent», explique Bode Aujla. «C’était presque – enfin, pas tout à fait – mon but premier en me lançant dans la mode féminine… Du genre, les femmes ne devraient pas seulement porter des tailleurs le soir, tu comprends? Ou alors des chemises prolongées à franges. Ça peut être génial, mais je ne les habillerais pas tout le temps ainsi.»

Aujourd’hui, la créatrice agence donc des robes longues à paillettes vert gazon avec de majestueux manteaux-robes d’inspiration militaire, et les hautes boucles de cheveux qu’arborent ses modèles évoquent ses propres coiffures (du moins, ce à quoi elles ressemblent après 18 h).

«Aaron [son mari] a photographié quelques-uns de mes looks et m’a dit que ça me ressemblait du temps que j’allais à l’université», s’amuse Bode Aujla. «Il y a des morceaux qui s’inspirent bien sûr de certaines de mes choses préférées, des trucs que j’aimerais posséder ou trouver.» La créatrice a aussi porté quelques-uns de ses autres articles pour les tester. «La robe de style arbre de Noël que j’ai mise à notre fête de fin d’année», mentionne-t-elle en exemple. «Le concept, c’est qu’elle se situe à la limite du vêtement de fantaisie, mais son type de fabrication la rend luxueuse.»

Le charme a opéré presque instantanément: après le défilé, plusieurs convives ont aussitôt commandé les tricots et pantalons convoités de Bode Aujla pendant qu’Usher louangeait sa présentation. L’engouement suscité par son événement, sa collection et son approche unique renforce d’ailleurs le constat suivant, qui a été récurrent à Paris: les créateur·trice·s indépendant·e·s n’ont pas besoin des griffes de renom pour s’établir. Grace Wales Bonner a inauguré la Semaine avec sa gamme non binaire et Bode l’a clôturée en marquant l’histoire avec sa propre passion, une couture à la fois. Pourquoi s’en remettre au patrimoine d’autrui quand on peut s’épanouir en célébrant le sien?

  • Texte: Steff Yotka
  • Photographie: Christina Fragkou
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 23 janvier 2023