Dans un refus de céder au cynisme

À l’occasion de la sortie de sa biographie de Virgil Abloh, la légendaire critique Robin Givhan dévoile ses impressions du regretté designer.

  • Texte: J Wortham
Virgil Abloh biography

En 2021, le monde de l’art et de la mode a été bouleversé par la nouvelle du décès de Virgil Abloh, qui venait de succomber à un cancer à l’âge de 41 ans. Aujourd’hui, près de cinq ans plus tard, la légendaire rédactrice de mode Robin Givhan signe une biographie du regretté designer et entrepreneur.

Virgil Abloh biography

Robin Givhan © Kevin J. Miyazaki 2024. Sur l’image du haut: Virgil Abloh à Paris, 2019. (Photo: Matthew Sperzel/Getty Images.)

Parfois, le travail d’Abloh s’apparentait davantage à celui d’artistes conceptuels comme David Hammons qu’à celui d’un designer de mode dans le sens classique du terme. Il commentait l’industrie vestimentaire autant qu’il y contribuait. Il était un admirateur du sculpteur français Marcel Duchamp, célèbre pour avoir demandé qu’un urinoir en porcelaine soit considéré comme de l’art. Abloh aimait aussi jouer avec des objets grand public produits en série, avec le «tout fait», déconstruisant et bouleversant les notions de mode, de richesse, de culture et de luxe.

C’était un polyglotte, un véritable touche-à-tout. Il a conçu des produits dérivés pour Kanye West et assuré la direction artistique d’albums pour A$AP Rocky. Il a été blogueur et DJ. Sa première marque, Pyrex Vision, mélangeait musique, art, mode et culture de rue d’une façon qui évoquait le meilleur de Tumblr. Celle-ci a connu un succès viral grâce à son choix de sérigraphier des imprimés sur de vieux articles invendus de Ralph Lauren et de gonfler leur prix de 700% pour atteindre 550$, révélant par le fait même une philosophie ironique qui misait sur le cachet plutôt que le savoir-faire. Il a rencontré les gens de Nike, puis a lancé Off-White, sa propre griffe de streetwear de luxe, avant d’être nommé directeur artistique de Louis Vuitton en 2018.

Givhan est pour sa part une rédactrice de mode légendaire, connue pour son regard à la fois incisif et lucide. (Elle a un jour décrit les teintes vert écume de mer et corail pâle comme «faibles et sans caractère» dans le cadre d’une séance de questions sur Reddit. #Godtier.) D’une certaine manière, sa carrière reflète certains des aspects de celle d’Abloh: deux personnes en marge de l’industrie de la mode s’étant bâti une solide réputation grâce à leur dévouement à leur art et leur habileté à assouplir les règles à leur image, le tout avec un talent indéniable et un sens de l’humour aussi vital qu’opiniâtre. Au sommet de leurs nombreux dons communs trône un sens aigu de l’observation.

En 2006, Givhan a remporté le prix Pulitzer dans la catégorie Critique, devenant ainsi la première rédactrice de mode à recevoir cette distinction. Je lui ai parlé avant la publication de son nouveau livre, “MAKE IT OURS”, qui paraitra le 24 juin chez Crown. Givhan m’a accordé cette entrevue depuis son bureau du Washington Post à Washington, où elle occupe actuellement le rôle de critique principale.

Virgil Abloh biography

Page couverture de “MAKE IT OURS”.

J Wortham

Robin Givhan

Merci beaucoup d’avoir accepté de m’accorder cette entrevue, j’avais tellement hâte de te rencontrer et de parler de ton livre.

C’est toujours angoissant. On se dit, c’est mon bébé. J’espère que le monde ne le trouvera pas laid.

Ne t’inquiète pas, le bébé est très, très mignon. Tout le monde va vouloir pincer ses belles petites joues rondes. Pour commencer, j’aimerais que tu me parles un peu des raisons qui t’ont amenée à écrire sur Virgil. Tu es Robin Givhan, tu pourrais écrire sur n’importe qui. Qu’est-ce qui, chez Virgil, t’a donné envie d’écrire ce livre?

L’une des principales raisons, évidemment, c’est que les gens s’intéressent tellement à son travail et à sa trajectoire professionnelle. Personnellement, j’avais des sentiments mitigés par rapport à son travail, à ce qu’il représentait au sein de l’industrie de la mode. Je dis tout le temps, un peu à la blague, que quiconque veut savoir ce que je pensais de son travail n’a qu’à consulter Google – toutes mes impressions s’y trouvent.

En même temps, j’ai été vraiment frappée par l’effet qu’il a eu sur sa clientèle. Je trouvais donc intéressante, en tant que rédactrice, cette tension entre ce que je pensais des vêtements et ce que ses adeptes aimaient. On sait qu’un sujet mérite d’être approfondi quand on perçoit une sorte de tension qu’on cherche à comprendre.

Au risque d’être trop directe, quels étaient tes sentiments à son égard quand tu couvrais ses collections?

L’une des principales choses sur lesquelles je butais était la technique. La capacité à faire en sorte que les vêtements tombent aussi bien qu’ils devraient tomber. La capacité à prendre le vocabulaire existant de la mode et à lui faire dire quelque chose de nouveau et de différent. Évidemment, personne ne réinvente la chemise, sauf peut-être Rei Kawakubo. Mais les designers de talent sont capables de créer leur propre vocabulaire et d’exprimer des choses nouvelles et intéressantes à partir de ce même vocabulaire saison après saison. Et je n’avais pas l’impression que Virgil parvenait vraiment à faire ça avec ses vêtements, en particulier avec ses collections féminines.

Je n’arrivais pas à saisir son point de vue. Ce qui rendait ses collections masculines cools, c’est qu’elles comprenaient des blousons de style collégial et s’inscrivaient vraiment dans leur époque, avec des éléments de style de rue. Et dans ses collections féminines, il proposait des robes bouffantes inspirées par la princesse Diana? RIP.

Je parlais récemment du travail de Virgil et de son legs avec une amie qui est spécialiste dans le domaine de l’art, et elle m’a dit que sa valeur ne résidait pas toujours dans ce que Virgil faisait, mais dans la manière dont il le faisait.

L’une des choses que [le graphiste] Michael Rock m’a dites, c’est que quand Virgil faisait une petite robe noire, ce qui rendait la robe désirable n’était pas qu’elle pourrait être portée à tel ou tel évènement. C’était la signification attachée à la robe. La signification que la marque donnait à la robe. C’était très difficile à comprendre parce que traditionnellement, dans la mode, c’est l’apparence d’une robe qui lui donne sa valeur. La coupe de la robe et le style de la robe. Mais Virgil avait cette incroyable capacité à créer une marque, puis à la remplir de sens plutôt que l’inverse.

Ce qu’il était capable de communiquer avec sa marque était beaucoup plus nuancé et beaucoup plus humain que ce qui était typiquement communiqué par une marque comme Chanel ou Gucci ou même Vuitton.

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Abloh s’inspirait du style de la princesse Diana. (Photo: Jonas Gustavsson.)

L’une des choses que le livre fait très bien est de recontextualiser ce que le luxe signifiait pour Virgil, qui pour lui n’était pas nécessairement en opposition avec le streetwear. Penses-tu qu’il a réussi à déconstruire la définition du luxe et de sa clientèle?

Je pense qu’il était en train de le faire. Malheureusement, il n’a pas eu assez de temps pour abattre complètement ces murs, mais je pense que ses efforts ont eu un impact énorme. Je pense qu’il a vraiment contribué à libérer les designers qui auraient pu commencer là.

Hummmmmmm.

Quelqu’un comme Jerry Lorenzo [fondateur de Fear of God] par exemple. Il a commencé avec des t-shirts et des basiques, mais il contribue certainement et en grande partie à cette déconstruction. On voit ce qu’il fait défiler, on voit son travail au Met Gala, et on ne peut pas nier que c’est bel et bien une nouvelle forme de luxe.

Dans ton livre, tu abordes longuement l’évolution de l’idée du luxe, en parlant de l’artisanat et de notre relation avec le haut de gamme. Penses-tu que la vision du monde de Virgil est désormais plus courante?

Il n’y a pas si longtemps encore, je me plaignais constamment de la façon dont les gens, en particulier aux États-Unis, parlent de luxe. Les gens classent automatiquement tout ce qui coute cher dans la catégorie du luxe. Même si c’est mal fait. Si ça a un prix élevé, c’est du luxe. Et Virgil s’est vraiment concentré sur l’idée que le luxe est tout ce qui compte profondément pour vous et ce qui vous élève aux yeux de votre communauté. Et ça varie en fonction de votre communauté et de la façon dont vous définissez tout ça. Mais je dirais que les idées traditionnelles sur le luxe, la technique et l’artisanat – il y a certainement une partie de moi qui déplore que ça devienne de plus en plus un créneau particulier dans la mode.

Je suis du même avis.

Il y a évidemment des gens qui se soucient profondément de la qualité des pinces, des boutonnières et de toutes ces petites choses. J’ai une admiration incroyable pour les personnes qui confectionnent ces vêtements. Mais malheureusement, je pense que c’est un créneau à part et que la catégorie générale repose sur ces questions: «Qu’est-ce que ça signifie pour moi et est-ce que j’y accorde de la valeur?» Si oui, alors c’est du luxe.

Je m’interroge aussi sur l’influence qui découle de la capacité à télégraphier la valeur. Je m’intéresse à l’omniprésence des médias sociaux et à la façon dont l’intérêt pour le luxe est aussi devenu le besoin de télégraphier rapidement la cherté comme indicateur de valeur culturelle et de richesse. J’ai l’impression que ça façonne une économie de la mode haut de gamme mais accessible, ce qui me fait beaucoup réfléchir.

Je pense à un t-shirt Balenciaga à 900$.

Exactement!

C’est quelque chose qui trouve écho chez une génération et une communauté particulières. C’est défini comme du luxe simplement à cause du prix élevé et du fait que les gens savent combien vous avez payé pour ce t-shirt Britney Spears.

Et comme je le mentionne dans le livre, dans le monde des baskets, les gens sont hyper renseignés. Si on avait un poste supplémentaire pour des reportages, j’engagerais quelqu’un pour couvrir l’esthétique, la culture, le commerce et l’éthique des baskets.

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Edward Buchanan avec Abloh. (Photo: Debra Shaw, avec l’aimable autorisation d’Edward Buchanan.)

Absolument. L’utilisation d’attaches autobloquantes comme détail emblématique sur ses chaussures figure parmi les choses que je préférais de Virgil, un détail qui était aussi une satire des dispositifs antivols utilisés dans les magasins. Il comprenait vraiment la chaussure comme un article de luxe, et il la comprenait aussi comme une œuvre d’art.

Je pense que son lien avec les baskets reste incroyablement fort. Et sans ce lien, je ne pense pas qu’il aurait obtenu le poste chez Vuitton.

Je ne suis pas du tout une adepte de baskets. Mais pendant que je creusais ce sujet, ma propre collection de baskets, qui se composait jusque-là de modèles au style un peu enfantin, s’est légèrement améliorée, et un jour où je promenais mon chien, un gars m’a regardée et m’a dit: «Oh, jolies baskets.» J’ignorais que j’avais besoin de cette validation, mais à ce moment-là, j’ai eu l’impression d’avoir été acceptée dans une petite tribu exclusive et ça m’a fait plaisir.

J’essaie encore de comprendre pourquoi j’ai réagi comme je l’ai fait. Je pense que c’est en partie parce que je sais que ces personnes sont vraiment calées dans le domaine qui les intéresse, donc quand elles approuvent ton choix, ça se base sur de solides connaissances et non pas de simples préférences en matière de couleurs.

Je repense encore à la définition du luxe de Virgil. Pour moi, il y a quelque chose là-dedans qui tient tellement de la culture noire – ce n’est pas ce que vous achetez qui a de la valeur, c’est ce dans quoi vous investissez votre temps et votre énergie. Je pense aux façons dont cette manière de voir les choses s’est exprimée lorsqu’il a été nommé chez Vuitton en 2018 et qu’il a envisagé de personnaliser cette maison si historique. Penses-tu qu’il est parvenu à intégrer certaines de ces idées dans ses premières collections?

Il était cette personne en marge qui avait finalement atteint le centre de tout. Il a insufflé tout son optimisme et sa douce chaleur dans sa première collection.

Au fil du temps, je pense qu’il s’est davantage concentré sur l’idée de sa propre culture et de la culture noire, et sur la manière de l’intégrer au vocabulaire de Vuitton. Et j’aurais aimé qu’il ait plus de temps parce que je suis vraiment curieuse de savoir comment il aurait réagi à l’époque actuelle. La brièveté de sa carrière professionnelle dans la mode continue de m’étonner. Tout comme la quantité de changements qui se sont produits pendant cette période incroyablement courte.

J’aurais aimé voir comment il aurait abordé des questions comme la diversité et la tension entre le fait d’être dans le secret et la liberté et la nécessité ou non d’être rebelle.

L’une de mes anecdotes préférées dans le livre est le stage que lui et Kanye ont fait chez Fendi pour 500$ par mois.

J’ajouterais aussi le fait que quelqu’un comme Michael Burke ait donné son accord. Je lui ai demandé: «Qu’ont pensé les gens de Fendi quand vous avez dit: “Oh, on a deux nouveaux stagiaires? Un rappeur et son acolyte?”»

Eh bien, qu’a-t-il dit? Qu’est-ce que les gens en ont pensé?

Il m’a dit: «Ils pensaient que j’avais complètement perdu la tête, mais avec le recul, bien sûr, quand les gens réagissent comme ça, c’est que je vais dans la bonne direction.»

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Pete Saville et Virgil Abloh. (Photo: Flo Kohl.)

Le livre présente Kanye et Virgil comme les deux côtés d’une même médaille. Il y a un certain mimétisme dans leurs carrières et leurs ambitions, mais ils ont abordé leur parcours de manière totalement différente.

Déterminer comment aborder Kanye dans le livre n’a pas été évident. Et l’une des choses dont je me souviens, c’est le premier défilé Yeezy, avec la chorégraphie de Vanessa Beecroft. C’était un défilé chaotique à cause de toutes les célébrités qui y assistaient. Mais c’était une proposition intéressante. Et puis à la fin, Kanye a fait cette déclaration sur la façon dont il apportait de la créativité à la mode. Il a essentiellement dit que la mode était trop lâche. Et j’ai répondu à cela dans ma critique, en disant que oui, la mode a besoin d’être plus créative. Mais suggérer que les designers refusent sciemment de faire preuve de créativité ou pêchent par excès de paresse? C’est tellement insultant. Contrairement à la musique, que les gens peuvent consommer comme bon leur semble, les gens doivent porter la mode, ce qui entraine nécessairement certaines limitations. Je pense à la façon dont Virgil abordait les choses; il admettait volontiers qu’il ignorait beaucoup de choses. Son message était: transmettez-moi vos connaissances, aidez-moi. C’est comme le vieux dicton selon lequel on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre.

C’est inspirant de penser à ce niveau d’humilité et de lucidité. Une partie de l’héritage de Virgil a également été de pousser les marques à considérer sérieusement les designers noir·es et à les nommer à des postes de direction artistique, mais ça remonte à près de dix ans maintenant. Cette porte est-elle toujours ouverte? Et pour qui? Ou est-on passé à autre chose?

En général, je suis optimiste. Donc, le temps, l’attention et l’argent qui ont été récoltés grâce à Superfine au Met, ça compte pour quelque chose. Et quelqu’un comme Sergio Hudson habillant presque deux dizaines de personnes sur le tapis rouge. C’est un formidable tailleur et couturier avec un sens magnifique des couleurs. Je pense que Sergio pourrait être engagé par n’importe quelle grande marque et connaitre du succès.

Je pense à Grace Wales Bonner à Londres, dont le travail est phénoménal et qui est vraiment engagée dans une conversation sur la diversité et l’inclusivité, ainsi que sur la noblesse, l’aristocratie et la richesse. J’ai l’impression qu’il y a toujours une ouverture. Il y a toujours des voies. Tant qu’on ne mentionne pas le DEI [rires].

Je suis aussi optimiste, donc je garde espoir. Je suis heureuse de t’entendre dire ça.

Il y a tellement de designers accompli·es au talent extraordinaire qui sont mûr·es pour la prochaine étape. Et il y en a de toutes les couleurs.

J’aimerais avoir ton avis sur la culture des contrefaçons. Est-ce la nouvelle frontière de la mode? Le Birkin de Walmart est-il à la fine pointe? Aide-moi à comprendre si je dois en acheter un.

Je préfèrerais le Birkin de Bushwick au Birkin de Walmart.

Il y en a tellement. On adore le Birkin de Bushwick – alias le Telfar.

Il y a une partie de moi qui pense que Virgil apprécierait vraiment tout ça, parce qu’il a toujours défendu l’idée qu’il y a peut-être un gamin noir à Rockford, en Illinois, qui va aller acheter une paire de baskets Nike et les découper pour les transformer à sa manière, et il y a là-dedans quelque chose de vraiment magnifique et valorisant.

Virgil Abloh biography

Marc Jacobs, Stella McCartney, Kim Jones et Virgil Abloh. (Photo: Stella McCartney.)

Dernière petite question avant qu’on se quitte: penses-tu que notre habillement comporte encore une dimension politique?

Probablement plus que jamais. Qui l’a fabriqué et dans quelles circonstances, ce que je ressens par rapport à ces circonstances, et le contrôle que j’ai sur elles. Toutes ces choses sont liées à l’esthétique personnelle et à l’identité personnelle. Tout est aussi tellement imbriqué dans notre culture politique, c’est presque impossible à expliquer.

Absolument. Une dernière réflexion à faire sur le livre?

Virgil parlait toujours d’optimisme. Et ce n’était pas par naïveté. Il comprenait son pouvoir et refusait de céder au cynisme. J’ai vraiment admiré ça chez lui.

Vive les optimistes et les marginaux! C’est ce dont le monde a besoin en ce moment.

Merci énormément. Ç’a été vraiment agréable. J’aime vraiment ton travail donc c’est une joie d’avoir pu m’entretenir avec toi.

J Wortham termine (soi-disant) un livre sur le corps et la dissociation intitulé Work of Body et publie semi-régulièrement des articles sur jennydeluxe.substack.com, en plus de travailler sur un court documentaire consacré à Riis Beach.

  • Texte: J Wortham
  • Traduction: SSENSE
  • Date: 20 juin 2025