Les fanas de mode
qui ont pris le contrôle
de la machine
Un historique plus ou moins bref, et absolument incomplet, de l’expression en ligne de la passion vestimentaire.
- Texte: Emilia Petrarca

Il y a 10 ans, je recevais mon diplôme universitaire et décrochais le stage d’été de mes rêves chez Man Repeller, un blogue créé par Leandra Medine en 2010 que je lisais religieusement avant et après mes cours, de même que des sites comme Style.com et The Cut. À l’époque, c’était énorme. Man Repeller était devenu si populaire que Medine avait pu développer sa compagnie et engager du personnel à temps plein. (Sans compter qu’elle attirait chaque semestre une horde de stagiaires fort enthousiastes malgré l’absence de rémunération offerte.) À 24 ans, elle venait tout juste de publier un bestseller, Man Repeller: Seeking Love. Finding Overalls, et comptait tant d’abonné·es sur Instagram que lorsqu’elle avait un jour publié une photo de moi au bureau – oui, un vrai bureau, à SoHo par-dessus le marché – mon téléphone n’avait pas survécu à la déferlante de notifications qui s’en était ensuivie.
C’était, je pense qu’on peut l’affirmer sans se tromper, l’âge d’or des blogues. L’avant-garde formée notamment de Susanna Lau, alias Susie Bubble, et de Bryan Yambao, alias Bryanboy, avait pavé la voie pour que les personnes généralement considérées comme étant «en marge» de l’industrie – c’est-à-dire les personnes non blanches, minces, riches ou titulaires d’un diplôme prétentieux (ni même, dans certains cas, des adultes aux yeux de la loi) – se voient inclure dans le cercle fermé de la mode. Des blogueuses et blogueurs comme Medine, dont l’expérience professionnelle était jusque-là limitée, voire inexistante, attiraient un lectorat tellement diversifié et influent – et lucratif – que l’establishment n’avait eu d’autre choix que d’admettre leur existence. Comparativement à celui des pages imprimées, leur contenu semblait facile d’approche et exhalait fraicheur et passion réelle.

Phil Oh à Paris, 2018. (Photo: Mireya Acierto/Getty Images.)
Parallèlement, les magazines s’accrochaient obstinément à leurs voitures de luxe et à leurs comptes de frais. Le numérique représentait une menace tant pour la façade que pour la hiérarchie du club exclusif des médias qui régnait sur le milieu depuis des lustres. Après un certain temps, la mode a donc fait ce qu’elle fait avec tout ce qui est nouveau, alléchant et potentiellement perturbateur: elle l’a englouti d’une bouchée. Elle a offert aux blogueuses et blogueurs de «vrais» emplois, des portraits dans ses publications, parfois même des pages couvertures, des ententes avec des marques, des places en première rangée. «La distance entre l’establishment et les rebelles à l’éclat naguère éblouissant s’est rétrécie, et la distinction entre les deux est désormais très fine», écrivait Robin Givhan dans un article intitulé «The Golden Era of Fashion Blogging Is Over» [L’âge d’or des blogues de mode est révolu] paru sur The Cut en 2014, dans lequel elle avance que les plateformes comme Instagram et Twitter auraient selon toute vraisemblance contribué à uniformiser les règles du jeu. «Parce que ce que l’industrie de la mode aime, elle le charme – puis l’avale tout rond.»
Cela dit, il suffit de travailler en mode un certain temps pour constater que ce qui est jugé dépassé un jour redevient tôt ou tard en vogue. Une décennie s’est écoulée depuis l’éditorial, et le grand titre du moment semble ainsi être: «Sommes-nous en train d’assister à la renaissance des blogues de mode?»
Un grand nombre de ces mêmes personnages que l’on a vus apparaitre sur le web au début des années 2000 – Medine, mais aussi Garance Doré, Tavi Gevinson, Arabelle Sicardi, Kim France, Michael Williams, Lawrence Schlossman et j’en passe – écrivent maintenant sur Substack dans un ton conversationnel si semblable à celui d’avant qu’on ne pourrait vous en vouloir d’avoir une certaine impression de déjà vu. On ressasse aussi sur cette plateforme beaucoup des mêmes discussions qu’à l’époque. Est-ce mettre son intégrité en jeu que de publier des annonces et faire du marketing affilié? Est-ce que tout le monde peut écrire? Où se trouve la distinction entre le statut d’autrice ou auteur et celui d’influenceuse ou influenceur? Et ce dernier rôle est-il une source d’embarras? L’imprimé survivra-t-il? Qui mérite d’être au sommet? Et a-t-on fait de réels progrès en matière de diversité et d’inclusion? Toutes ces questions sont pertinentes. Mais revit-on exactement la même situation qu’autrefois? Je n’en suis pas si sure. Ayant moi-même travaillé pour des blogueuses et blogueurs avant d’écrire au sujet des blogues pour des publications leur étant consacrées, puis d’ensuite lancer mon propre blogue sur Substrack, disons que je ressens un certain vertige.

Diane Pernet et Kanye West au défilé printemps-été 2015 de Dries Van Noten à Paris, 2014. (Photo: Michel Dufour/WireImage.)
D’une part, on voit maintenant sur Substack d’ancien·nes membres de l’establishment qui tentent de s’émanciper de ce même univers qu’iels avaient pourtant intégré au prix de grands efforts, ou qui, après avoir été éjecté·es de celui-ci, cherchent simplement à gagner leur vie. La force gravitationnelle a changé. Les rédactrices et rédacteurs de marché sont une espèce en voie de disparition dans les médias tandis que les personnes qui occupaient auparavant ce poste ont trouvé un auditoire fidèle sur Substack. Il faut aussi comprendre que les blogueuses et blogueurs de la première heure ont vieilli, ont maintenant des factures à payer et des bouches à nourrir; il ne s’agit plus d’adolescent·es passionné·es de mode rédigeant naïvement des textes dans le sous-sol de leurs parents. Ce qui ne veut pas dire qu’iels sont devenu·es des coquilles vides à la solde du capitalisme ni qu’on retrouve dans ce lot un grand nombre d’aspirantes #girlboss. Iels ont simplement besoin de gagner un salaire et, par conséquent, le cycle se répète.
Pour aborder correctement la question «vit-on une renaissance du blogage?», il semblait nécessaire de repartir du début. Ce qui suit est donc une chronologie provisoire de l’évolution des blogues de mode, de leur apparition jusqu’à aujourd’hui. On y retrouve aussi des témoignages de personnages clés en guise de compléments contextuels. Le résultat est un bref historique relativement incomplet de l’expression en ligne de la passion pour la mode. Une démarche qui met aussi en lumière la façon dont nous avons toujours été – et serons peut-être toujours – à la merci d’une technologie en constant développement. De nouvelles plateformes voient le jour et, pour le meilleur ou pour le pire, permettent à de nouvelles voix d’être entendues. Cet été, Virginie Viard a-t-elle été évincée de son poste chez Chanel par des fanas de mode ayant une forte présence en ligne – sur YouTube, sur TikTok ou sur X, ou par l’entremise de leurs mèmes? Peut-être. Dans tous les cas, la réponse n’est pas «non», ce qui aurait été impensable il y a 10 ans. On peut soutenir que les fanas de mode n’ont jamais eu autant de pouvoir que maintenant. Iels ont pris le contrôle de la machine. À cela près qu’iels sont également encore coincé·es à l’intérieur de celle-ci, cherchant à y échapper à coups d’articles, mais n’y arrivant jamais tout à fait.
CHRONOLOGIE
I. Les forums et Style.com
2000
○ Lancement de Style.com à titre de plateforme web pour Vogue et W.
«Avant Style.com, la mode était plus ou moins un système fermé», affirme Dirk Standen, un auteur et réviseur d’origine britannique basé à New York qui est devenu le rédacteur en chef de Style.com en 2005, puis de Men.style.com, qu’il a contribué à lancer. «Les gens de la rédaction, les détaillants et une poignée d’autres initié·es étaient invité·es aux défilés, mais c’était tout. Ça prenait des semaines avant que l’information ne se rende jusqu’au public [via les magazines]. Quand Style.com est arrivé, tout le monde pouvait voir chaque image de chaque défilé ou presque en temps réel. Je pense que ç’a uniformisé les règles du jeu et contribué à créer ce nouveau bassin de fanas de mode. Et puis beaucoup de ces gens qui avaient grandi avec Style.com se sont mis à exprimer leurs propres points de vue par l’intermédiaire de nouvelles plateformes comme les blogues et les médias sociaux.»
2001
○ TheFashionSpot, une communauté en ligne pour les véritables «accros à la mode», voit le jour. Comme la plupart des magazines n’ont pas encore de présence numérique, on y téléverse des numéros entiers pour que toute la communauté ait accès à leur contenu et puisse le disséquer dans les discussions.
«J’ai appris la mode sur TheFashionSpot et en m’aventurant très loin dans les forums», raconte Susanna «Susie» Lau, maintenant âgée de 40 ans, qui étudiait à l’University College de Londres à l’époque. «Comme je n’avais pas fait d’études en mode, c’était comme un petit plaisir coupable, en parallèle de mes études en histoire. TheFashionSpot s’adressait à tout le monde; on avait l’impression qu’il y avait une place pour chaque tribu [stylistique], que tout le monde pouvait venir y découvrir les différentes esthétiques existantes. Il y avait aussi un fil de discussion appelé “What Are You Wearing Today?”. C’était tellement lo-fi, mais c’était l’ancêtre des selfies devant miroir, en fait. Les gens se prenaient en photo devant un miroir avec un petit appareil numérique. Y publier des commentaires et des photos m’a donné confiance, et c’est de là qu’est né mon désir de créer mon propre blogue.»
○ Superfuture et Styleforum sont deux autres forums très populaires, particulièrement auprès des adeptes de mode masculine.
II. L’essor et la chute du blogue
2003
○ Google acquiert Blogger, aussi connu sous le nom de Blogspot, une plateforme web gratuite qui permet au public de créer et de gérer ses propres blogues. Typepad, une plateforme similaire, voit aussi le jour.
○ Après avoir obtenu un diplôme en santé publique de Yale, Kathryn Finney crée le blogue The Budget Fashionista sur Blogger et commence à y rédiger des billets comme passetemps. Onze ans plus tard, elle deviendra l’une des premières femmes noires à réaliser un bénéfice dans ce milieu grâce à la vente de son site et de son entreprise médiatique.
2004
○ Stylediary.net voit le jour, une plateforme permettant au public de publier des photos de ses tenues du jour. À son apogée, le site attire environ 30000 personnes – y compris Lau.
○ Alors qu’il habite chez ses parents aux Philippines et travaille comme développeur web, Bryan Yambao, âgé de 24 ans, lance Bryanboy. Il accumule les adeptes en publiant sans détour des photos montrant son quotidien, ses voyages et son amour de la mode, et gagne en popularité grâce à son personnage de «pétasse nouvelle riche sortie tout droit de l’enfer» – pour reprendre sa propre description.
2005
○ Diane Pernet, une rédactrice dans la cinquantaine qui s’habille souvent tout en noir, lance le blogue A Shaded View of Fashion.
○ Scott Shuman, un photographe de 37 ans originaire de l’Indiana, lance The Sartorialist, un blogue axé sur le style de rue. Il devient rapidement un contributeur au site Style.com.
«Ça semble très difficile à imaginer aujourd’hui, mais c’était vu comme quelque chose de plutôt révolutionnaire et même controversé pour une publication de Condé Nast de collaborer avec un “blogueur” à l’époque où l’on a commencé à travailler avec Scott, précise Standen. Les gens ne comprenaient pas vraiment, mais on sait maintenant que ç’a été un franc succès. Je me rappelle quand Scott a exposé à la Danziger Gallery dans West Chelsea [en 2007]… Les gens faisaient la queue sur un pâté de maisons le soir du vernissage – et les pâtés de maisons sont longs à Chelsea. À ce moment-là, j’ai pris conscience du pouvoir que détenaient désormais les blogueuses et les blogueurs.»
○ Tommy Ton, un photographe de 22 ans basé à Toronto, lance Jak & Jil, un blogue axé sur le style de rue qui connaitra un grand succès par la suite.
○ Le New York Times couvre pour la première fois le sujet des blogues de mode, citant des noms comme Blogdorf Goodman, I Am Fashion, Shoewawa, Now Smell This, The Fashion Addict Diary et Closet Therapy. «Ces blogues ne sont pas près de remplacer Vogue comme autorité en matière de mode, mais ils exercent une influence de plus en plus grande sur le public et les spécialistes du marketing», écrit Ruth La Ferla dans son article.
2006
○ Lau lance son propre blogue, qu’elle baptise Style Bubble. Elle a alors 22 ans et travaille en publicité à Londres.
«J’ai adoré les débuts, et j’ai particulièrement aimé aller à la semaine de la mode, où il y avait seulement une poignée de blogueuses et de blogueurs parmi l’assistance à l’époque, dit-elle. L’atmosphère était vraiment conviviale et positive. On commentait toutes et tous sur les blogues des autres pour montrer notre solidarité et on se faisait un point d’honneur de rester au fait des publications de chacun·e d’entre nous.»
○ Garance Doré, une illustratrice pigiste vivant à Paris, lance son blogue homonyme à l’âge de 31 ans.
○ Lancement de Twitter.
○ Julie Fredrickson, la rédactrice en chef de Coutorture.com, fait les manchettes pour avoir demandé à Anna Wintour de lui accorder une entrevue vidéo lors du défilé printemps-été 2007 de COSTELLO TAGLIAPIETRA à Bryant Park. Elle affirme que la publiciste Kelly Cutrone a ensuite réagi de manière «apocalyptique», lui enjoignant de s’éloigner de Wintour «immédiatement».
○ Phil Oh, qui a alors 26 ans et travaille pour une entreprise en démarrage, lance Street Peeper, un blogue axé sur la photo style de rue, en se disant que ce sera «une bonne excuse pour voyager beaucoup – et faire la fête».
«À l’époque, je me disais, “Oh, il y a déjà trois blogues de style de rue, ça fait beaucoup”, raconte Oh. “Ce serait peut-être idiot d’en lancer un quatrième? Parce que, bon dieu, le web est déjà tellement saturé.”»
○ Pendant ce temps, Beka Gvishiani, un adolescent vivant à Tbilissi en Géorgie, obtient enfin une connexion internet haute vitesse. Après s’être procuré son premier exemplaire de Vogue dans un kiosque à journaux, il entre le titre de la célèbre publication dans la barre de recherche de Google et tombe sur TheFashionSpot.
«J’ai fait une demande d’abonnement parce que j’avais vu qu’on y parlait de magazines comme s’il s’agissait de solutions scientifiques», explique Gvishiani, aujourd’hui âgé de 33 ans. «Ou du moins quelque chose de super hyper important aux yeux des personnes qui fréquentaient le site. Les bonnes couvertures étaient portées aux nues tandis que les mauvaises étaient décriées comme si c’était la fin du monde.» Quelques mois après avoir envoyé sa demande, Beka est accepté dans la communauté. Il peut donc trouver des couvertures de magazines et des éditoriaux en ligne avant tout le monde, ce qui lui donne un avantage. «Je suis accro aux nouvelles de dernière heure», dit-il. Bien vite, il devient un contributeur important et publiera quelque 20000 fois en 4 ou 5 ans. «J’apprenais aussi l’anglais grâce à ça, ajoute-t-il. J’ai appris des formulations précises, le jargon de la mode, des abréviations.»
2007
○ Imran Amed, un trentenaire travaillant comme conseiller en marketing chez McKinsey, lance le blogue The Business of Fashion sur Typepad.
○ Lancement de Tumblr.
○ Elin Kling, une Suédoise de 24 ans qui dirige la rédaction d’un journal, lance Styled by Kling et devient en l’espace de 2 jours la blogueuse la plus suivie en Suède. Elle cofondera plus tard la marque TOTEME.
○ Michael Williams, un rédacteur et spécialiste d’une trentaine d’années originaire de l’Ohio, lance A Continuous Lean, un blogue de mode masculine qui met l’accent sur le savoir-faire américain, les marques bien établies et le style classique.
○ Arabelle Sicardi lance le blogue Fashion Pirate pendant ses études secondaires à New York.
«Je rebattais les oreilles de mes ami·es dans la vraie vie à propos de ce que portaient mes ami·es sur internet», raconte Sicardi, qui a aujourd’hui 31 ans. «Donc iels ont fini par me dire, “Tu devrais lancer ton propre blogue parce que nous, on ne veut plus en entendre parler”.»

Lauren McGrath, Julia Frakes et Arabelle Sicardi participent à un panel pour l’évènement Fashion University de Teen Vogue à New York, 2009. (Photo: Neilson Barnard/Getty Images pour Teen Vogue.)
2008
○ Marc Jacobs nomme un sac à main Louis Vuitton – le sac BB – en l’honneur de Bryanboy, qui en avait parlé sur son blogue. À ce stade de son parcours, le blogueur a une pose bien à lui, qui vise à mettre en évidence les accessoires qu’il porte, comme des sacs griffés.
○ Tavi Gevinson crée le blogue Style Rookie du haut de ses 11 ans. Elle habite alors en banlieue de Chicago. Des membres de la presse se demandent si ses parents ne lui serviraient pas de prête-plume. (Ce n’est pas le cas.) Peu de temps après, Sicardi inscrit Style Rookie dans sa liste des sept «blogues les plus brillants», écrivant au sujet de son autrice: «Si on n’était pas déjà marié, je déménagerais à Chicago et je l’adopterais comme ma petite sœur. Je ne rigole pas. Est-ce que mon admiration dégoulinante pour cette fille commence à vous écœurer ou ça passe encore?»

Tavi Gevinson au défilé printemps 2010 de Cushnie et Ochs à New York, 2009. (Photo: Fairchild Archive/Penske Media via Getty Images.)
○ Elizabeth Spiridakis Olson, directrice artistique pour T Magazine et autrice du blogue White Lightning, rédige un article pour le magazine à propos de Tavi et de la «prochaine génération» de blogueuses et blogueurs qui font dans le style. «Alors qu’il y a 10 ans, les filles de banlieue en mal de mode devaient se rabattre sur les pages du Vogue pour apaiser leur soif de nouveauté vestimentaire, les fashionistas en herbe d’aujourd’hui ont accès à tout un monde de looks à faire baver directement sur leur ordinateur portable.»
○ On rapporte que Doré et Schuman sont en couple.
2009
○ Ton commence à faire de la photo de style de rue pour le compte de Style.com.
○ Teen Vogue met Sicardi en vedette dans un article portant sur les jeunes blogueuses, aux côtés de Jane Aldridge, une fille de 16 ans vivant au Texas qui écrit un blogue appelé Sea of Shoes, Karla Deras, l’autrice de 19 ans du blogue Karla’s Closet, et Rumi Neely, 24 ans, qui signe Fashion Toast.
○ Lawrence Schlossman, un jeune homme de 22 ans qui travaille dans le milieu de l’éducation privée et qui vit à Charlotte en Caroline du Nord, lance Sartorially Inclined, un blogue de mode masculine publié sur Blogspot.
«Je n’étais pas membre des forums», confie Schlossman, maintenant âgé de 37 ans. «C’était parfois difficile d’y entrer comme nouveau venu. Il y avait un système de castes et des hiérarchies; l’ambiance était très “cafétéria d’école secondaire”, une fois qu’on avait fait sa place et qu’on était endoctriné, ça pouvait devenir une communauté et une ressource extraordinaires. Mais je sentais que j’avais assez donné dans ce genre d’atmosphère. Je me suis plutôt lancé dans la communauté grandissante des blogues. J’ai eu de la chance, mon blogue a attiré l’attention rapidement, et j’ai pu me bâtir un auditoire. Je vivais et travaillais en Caroline du Nord à l’époque – un emploi de bureau tout à fait ordinaire – et je prenais régulièrement l’avion pour aller au New Jersey, où je restais chez mes parents, pour assister aux foires commerciales qui se tenaient à New York.»

James Harris et Lawrence Schlossman. (Photo: Eva Losada.)
○ Alors âgée de 13 ans, Gevinson fait la couverture du numéro d’automne de Pop. Dacha Joukova, qui est rédactrice en chef du magazine britannique à l’époque, invite la jeune blogueuse ainsi qu’une poignée de ses pairs à créer un zine qui servira de complément à la publication. Gevinson demande à Laia Garcia-Furtado de Geometric Sleep, au cerveau derrière Fake Karl, ainsi qu’à Spiridakis Olson, de l’aider.
Revivez les hauts et les bas des folles aventures de Gevinson et Garcia-Furtado ICI. Au menu, vols transatlantiques et soirées festives en compagnie de Richard Prince et Björk.

Couverture du numéro d’automne 2009 du magazine Pop mettant en vedette Tavi Gevinson et des illustrations de Damien Hirst.
○ La Federal Trade Commission exige que les personnes qui publient du contenu en ligne, que ce soit sur un blogue ou sur toute autre plateforme, divulguent tout lien matériel qu’elles entretiennent avec des marques ou des entreprises lorsqu’elles recommandent un produit ou un service, ou lorsqu’elles en font la promotion.
○ Gevinson signe une chronique pour le numéro de janvier de Harper’s Bazaar à propos des collections printanières. Elle devient dès lors la plus jeune contributrice du magazine selon la rédactrice en chef de l’époque, Kristina O’Neill, qui a fait connaissance avec Gevinson plus tôt cette année-là lors d’un défilé de Marc Jacobs. Anne Slowey, rédactrice principale chez ELLE, dit à The Cut que ça sent le coup de pub. Quant à Lesley M. M. Blume, rédactrice de style et contributrice de longue date au Huffington Post, elle décrit Gevinson comme une curiosité à l’attrait éphémère. «Elle suscitera l’attention pendant un moment, puis son succès s’essoufflera et elle s’effacera peu à peu des mémoires, ou bien elle deviendra une rédactrice de mode», dit-elle à la journaliste Amy Odell, qui rédige maintenant une infolettre Substack très populaire appelée Back Row. «Elle ne sera peut-être plus si gentille et précoce dans quelques années, après avoir reçu un trop-plein de ce genre d’attention médiatique. Dans le pire des cas, son succès la dépasse et lui bousille la tête, mais personne ne peut prédire ce qui arrivera.»
○ Dolce&Gabbana remplit sa première rangée avec des blogueuses et des blogueurs, y compris Bryanboy, Doré, Ton et Schuman. Bryanboy est à la droite de Wintour, à deux places de distance. «Suis-je d’avis qu’en tant que publiciste, je me dois maintenant de garder un œil autant sur la jeune personne qui écrit un blogue en Oklahoma que sur une rédactrice de Vogue? Absolument», confie au Times une Cutrone qui a changé son fusil d’épaule. «Parce que ce qui est publié sur internet ne disparait jamais. Et c’est la première chose que les designers vont voir.»
Vous vous demandez peut-être: mais où était Lau? «J’ai décliné l’invitation parce que je ne pouvais pas m’absenter du travail, explique-t-elle. Quand c’est arrivé, ç’a provoqué une onde de choc dans les médias, un genre de crise existentielle, du type “Les blogues vont-ils éclipser l’imprimé?”. Ç’a engendré une tonne d’éditoriaux opposant les blogues et l’imprimé, qui semblent ridicules aujourd’hui. Il y avait assurément des membres des équipes de rédaction qui levaient le nez sur les blogues et sur tout l’univers de l’autopublication, et qui ne voulaient s’associer avec ce milieu d’aucune façon. Ces personnes méprisaient les sites web en général. L’idée d’exposer la mode en ligne ou de publier un éditorial en ligne était contraire à leur idéal professionnel. Mais je pense aussi que les médias ont fait une tempête dans un verre d’eau.»
2010
○ Vogue met en vedette Ton, Bryanboy et Doré dans son numéro de mars sur le pouvoir, aux côtés de Catherine Kallon, fondatrice de RedCarpet-FashionAwards.com, Mary Tomer, autrice d’un blogue consacré au style de Michelle Obama, Michelle Phan, créatrice de contenu beauté sur YouTube, Todd Selby, photographe et illustrateur, et Hanneli Mustaparta, blogueuse et mannequin. «Le blogage permet d’acquérir une certaine notoriété dans le monde de la mode, ce qui confère une certaine forme de pouvoir et de privilège», déclare Mark Holgate, directeur de l’actualité mode chez Condé Nast.

Tavi Gevinson et Anna Wintour chez Barneys à l’occasion de l’évènement Fashion’s Night Out à New York, 2010. (Photo: Paul Morigi/Getty Images pour Barneys New York.)
○ Gevinson assiste à un défilé de haute couture à Paris coiffée d’une énorme boucle signée Stephen Jones. Mécontente d’avoir la vue cachée par le couvre-chef de la blogueuse, une reporter du Grazia assise derrière celle-ci publie un tweet depuis la deuxième rangée: «Au défilé de Dior. Pour le moins contrariée de devoir regarder le défilé à travers le chapeau de la jeune Tavi de 13 ans.»
○ Leandra Medine lance le blogue Man Repeller. Elle a alors 21 ans et étudie en journalisme à l’Université de New York.
○ Emily Weiss, rédactrice de 25 ans anciennement chez Vogue, lance Into the Gloss, un site web qui se consacre à l’univers des cosmétiques.
○ Le New Yorker consacre un article à Gevinson, dans lequel on la compare à «une jeune déité bouddhiste».
○ Vogue lance enfin son propre site, Vogue.com.
○ Vogue engage Oh comme photographe de mode de rue.
«Soudainement, tout le monde s’est montré beaucoup plus gentil avec moi, dit-il. J’envoyais des demandes aux équipes de relations publiques, commençant par “Bonjour, je m’appelle Phil. J’ai un blogue, blablabla.” Chaque saison, un peu plus de refus se transformaient en invitations. Et puis de plus en plus de ces invitations se sont transformées en “Nous serions ravi·es de vous accueillir, venez s’il vous plait”.»

Phil Oh, Anna Dello Russo et Tommy Ton à Paris, 2014. (Photo: Kirstin Sinclair/Getty Images.)
○ Lancement d’Instagram.
○ José Criales-Unzueta, un adolescent vivant à La Paz en Bolivie, s’inscrit à Tumblr. Sur la plateforme, il commence à suivre Peter Do, futur designer de mode, sans se douter qu’il allait un jour faire une critique des collections de celui-ci en tant que rédacteur pour Vogue Runway.
«J’étais un nerd grassouillet», dit-il, maintenant âgé de 29 ans. «Il n’y avait personne dans mon entourage avec qui je pouvais parler de mode, et j’étais encore dans le placard. L’idée de m’ouvrir de quelque façon que ce soit m’effrayait, et c’est pourquoi l’internet a pris une telle importance pour moi. Je me disais, oh mon dieu, je peux être qui je veux sur Tumblr, personne ne le saura jamais.»
○ Schlossman, Gvishiani, Sicardi et Kim Russell s’inscrivent à leur tour à Tumblr. Tout comme Dara, qui dirige maintenant la dimension mode du magazine Interview.
«Tumblr était plus qu’un tableau d’inspiration pour la mode masculine; la plateforme se distinguait aussi par sa fonctionnalité de questions et réponses, affirme Schlossman. C’était la culture de la recommandation de l’époque, on y posait des questions du genre “Les chaussures de cette marque taillent-elles grand?”, ou bien “Quoi porter à un mariage?”.»
2011
○ Kling cofonde NowManifest, une plateforme agrégatrice de blogues de mode.
○ La blogueuse Amber Venz lance rewardStyle, une plateforme dont l’accès est offert sur invitation seulement et qui permet aux blogueuses et blogueurs de toucher une commission chaque fois qu’un membre de leur lectorat clique sur un de leurs hyperliens et achète quelque chose.
○ Gevinson lance le magazine Rookie.
«On était toutes très, très proches», explique Sicardi, qui a commencé à rédiger des articles pour la publication en 2012. «On fêtait nos anniversaires ensemble. On s’échangeait des vêtements. On formait une sororité.»
○ Complex Media lance Four Pins, un blogue sur la mode masculine destiné à un jeune public qui pose un regard empreint d’humour sur la mode et le style de rue.
2012
○ Le Times publie un article sur le blogage au masculin, qui met entre autres en vedette Schlossman et Williams. «Les blogues de mode ne sont PAS tous tenus par des filles de 15 ans faisant une fixation morbide sur Rei Kawakubo, écrit l’autrice Alexis Swerdloff. Il y a dans le lot des filles plus vieilles que ça, et même des hommes.»

Scott Schuman et Garance Doré assistent à la cérémonie des Fashion Awards du CFDA à New York, 2012. (Photo: Kevin Mazur/WireImage.)
○ Kim France, qui a été congédiée du magazine Lucky en 2010 après y avoir occupé le rôle de rédactrice en chef pendant plus d’une décennie, lance son propre blogue, Girls of a Certain Age, destiné aux femmes de plus de 40 ans.
«Pour moi, ç’a été vraiment génial, parce que quand j’étais rédactrice en chef d’un magazine, si je trouvais que les vêtements d’un ou d’une designer étaient mal faits pour le prix auquel on les vendait, je ne pouvais pas le dire», confie-t-elle.
○ Schlossman est nommé rédacteur en chef de Four Pins, succédant à ce poste au rédacteur fondateur Noah Johnson, actuellement rédacteur de style mondial chez GQ.
«À ce stade de mon parcours, j’arrivais à décrocher de vrais emplois dans l’industrie grâce à l’empreinte numérique générée par mon blogue et mes billets, et grâce à l’auditoire que j’étais parvenu à fidéliser», explique Schlossman.
○ Peu après sa nomination, Schlossman demande à Rachel Tashjian Wise, qui à l’époque tenait son propre blogue appelé Pizza Rulez et qui est maintenant rédactrice de mode pour le Washington Post, d’écrire pour le site.
«Malheureusement, le fait est qu’il est souvent plus facile de faire passer un point de vue original en écrivant sur la mode masculine, dit-elle. Robin [Givhan] a percé en écrivant sur la mode masculine, par exemple. C’est peut-être vrai au sens large – les modèles de mode de rue nous viennent du côté masculin, comme bon nombre des designers les plus importants de la dernière décennie, tels que Raf Simons et Virgil. C’est en partie parce qu’ils ne demandent à personne d’entrer dans une case; trop souvent, la mode féminine nous impose de remplir un rôle précis. Je pense que les gars de Four Pins trouvaient des gens qu’ils aimaient puis leur donnaient carte blanche, tout simplement. J’étais la première femme à être engagée comme rédactrice pour le site, mais ni ma personnalité ni mon style d’écriture n’évoquaient la pinup des magazines pour hommes de jadis à la Esquire, et j’ai trouvé ça très chouette que Lawrence pense à moi. J’aimais écrire des articles provocateurs – des éditoriaux en bonne et due forme – sur ce qui faisait que l’article antiblogue de Suzy Menkes était génial même si j’avais moi-même un blogue; sur l’abondance de m’as-tu-vu·e à la Semaine de la mode de New York; sur les raisons pour lesquelles les hommes ne devraient pas prendre de selfies – je pense que j’avais avancé l’argument que la vanité était un territoire féminin, et je suis encore de cet avis. J’ai écrit un article sur le fait que je comprenais désormais les fanas de produits hyper tendance après avoir fait la file pour mettre la main sur un article de la nouvelle collection sacai x Nike. Le mot d’ordre était de produire du contenu à la fois hyper divertissant et hyper fouillé sur les marques et la musique. L’autodérision était essentielle. J’ai toujours eu l’impression que le message qu’on cherchait à envoyer à la gent masculine était que c’était OK d’avoir envie de bien s’habiller, et que si tu arrivais à adopter ce point de vue, tu faisais partie d’une communauté.»
○ Condé Nast acquiert NowManifest, s’assurant du même coup la contribution d’Anna Dello Russo, de Bryanboy et de Lau.
2013
○ Suzy Menkes signe un article intitulé The Circus of Fashion à propos des foules à l’extérieur des défilés, en faisant référence au style de rue.
«Tout à coup, tous ces gens qui portaient leurs plus beaux morceaux Balenciaga par Nicolas Ghesquière et leurs pièces Proenza Schouler les plus délirantes pour assister aux défilés se sont mis à s’habiller de façon plus convenue parce qu’ils se sont sentis humiliés par cet article, raconte Oh. Vous connaissez l’expression “Le brin d’herbe le plus haut est le premier à être coupé”? Les gens ne voulaient pas avoir l’air vaniteux, puis on a vu la tendance normcore gagner en popularité.»
○ Patreon lance un outil permettant aux créatrices et créateurs de monnayer leur contenu.
○ The Business of Fashion, qui s’est transformé en véritable site web, lance l’indice BoF 500. Standen, Lau, Yambao, Pernet, Schuman, Ton, Doré et Medine y figurent toutes et tous. Bon nombre des personnes mentionnées dans cette chronologie s’y retrouveront également au fil du temps, comme c’est le cas pour Tashjian Wise.

Rachel Tashjian assiste au gala de BoF 500 à Paris, 2023. (Photo: Pascal Le Segretain/Getty Images pour The Business of Fashion.)
○ Man Repeller est relancé en tant que plateforme dont le contenu est rédigé par une équipe plutôt que comme un blogue de style personnel axé seulement sur Medine.
2014
○ Givhan déclare que l’âge d’or des blogues de mode est révolu dans un article pour The Cut. «La distance entre l’establishment et les rebelles à l’éclat naguère éblouissant s’est rétrécie, et la distinction entre les deux est désormais très fine, écrit-elle. Parce que ce que l’industrie de la mode aime, elle le charme – puis l’avale tout rond.»

Susie Lau au défilé printemps 2014 de Tommy Hilfiger à New York, 2013. (Photo: Steve Eichner/WWD/Penske Media via Getty Images.)
○ Teen Vogue engage Sicardi pour écrire des articles portant sur l’univers de la beauté.
○ Doré et Schuman se séparent.
○ Weiss lance Glossier.
○ Le compte @diet_prada fait son apparition sur Instagram.
2015
○ Condé Nast ferme NowManifest et, provoquant un effet plus dévastateur encore, intègre Style.com à Vogue Runway peu de temps après dans le cadre d’un plan stratégique visant à consolider ses publications principales. L’URL est plus tard réutilisée dans une tentative ratée de créer un commerce en ligne avec Farfetch.
«À mon avis, il y avait quelque chose de très pur à propos de Style.com, dit Standen. “La mode avant tout” a été le premier slogan officiel, mais notre devise interne était “Pour les fanas de mode, par des fanas de mode”. C’était une passion partagée. On était une équipe relativement petite, tissée serré. Dans ce temps-là, les pièges à clics n’étaient pas encore la norme qui régit désormais le contenu sur internet, pour le meilleur et pour le pire. Dans les beaux jours de Style.com, l’idée que tout le monde devait couvrir les mêmes histoires ou les sujets chauds du moment, peu importe leur valeur, ne s’était pas encore répandue. C’était une destination, les gens passaient du temps sur le site. On ne faisait pas que cliquer sur un article pour ne plus jamais revenir ensuite. Notre auditoire se composait de gens qui consultaient le site constamment, de façon obsessionnelle. J’ignore si Style.com aurait pu continuer comme ça. Je pense que la seule manière dont il aurait pu survivre, ç’aurait été d’en faire un site avec abonnement, et je pense que l’auditoire était assez fidèle pour que ce modèle fonctionne. Mais évidemment, ce n’est pas facile à entretenir non plus. Le site était à l’apogée de sa gloire quand on l’a fermé, ce qui fait que les gens en gardent un bon souvenir.»
IV. Les commentatrices et commentateurs renaissent de leurs cendres
2015
○ Kim Russell, une adolescente vivant à Perth, en Australie, commence à publier des tenues sur Polyvore, un site de commerce social sur lequel le public peut créer et partager des collages ou des «ensembles» d’articles de mode, d’articles de décoration ou d’autres produits, et son compte gagne en popularité. Elle publie aussi les tenues qu’elle assemble sur Polyvore sur son compte Instagram sous le pseudo @kimberlythestylist et s’attire aussi des adeptes sur cette plateforme. Puis elle commence à publier des opinions et des faits historiques sur la mode sur Twitter sous le pseudo @thekimbino.
«J’ai toujours voulu travailler en mode, mais c’est un domaine très dur à intégrer, surtout quand on n’a pas fait d’études dans un établissement comme Central Saint Martins ou Parsons – on ne sait pas vraiment comme s’y prendre», explique Russell, aujourd’hui âgée de 28 ans. «Je viens d’une ville qui est parmi les plus éloignées de toute autre ville du monde. Ce qui fait qu’on n’était pas très à jour sur les magazines de mode et l’actualité mode en général.»
○ Alors qu’il est en première année au Fashion Institute of Technology, Luke Meagher lance une chaine YouTube appelée HauteLeMode. Le natif de Staten Island avait auparavant tenu un blogue du même nom sur lequel il publiait des photos de style de rue qu’il prenait sur le chemin entre Xavier, son école secondaire située sur Sixteenth Street, et l’embarcadère du traversier de Staten Island. Bryanboy était un sujet fréquent.
○ Meagher comme Bryanboy publient souvent dans la twittosphère mode, un coin de la plateforme où de jeunes fanas de mode louangent des créations ayant vu le jour bien avant leur naissance. «Si les comptes Twitter des accros aux tendances roulent sur la mème-itude machiste, fanfaronne et avide de nouveautés à la Four Pins, le Twitter des fanas de mode drape presque tout d’un snobisme et d’une condescendance à la Devil Wears Prada», écrira plus tard Tashjian Wise dans un article pour GQ portant sur cette communauté.
2016
○ Schlossman, qui travaille désormais chez Grailed, lance un balado sur la mode masculine appelé Failing Upwards avec James Harris, rédacteur chez Complex, sur la plateforme SoundCloud. Leur auditoire grossit rapidement et Barstool Sports leur propose un partenariat.
○ Lors d’une table ronde portant sur leur expérience de la Semaine de la mode de Milan, des membres de l’équipe de rédaction de Vogue lancent une nouvelle attaque contre les blogueuses et blogueurs.
«Un mot à l’intention des blogueuses et blogueurs qui changent de tenue toutes les heures pour revêtir sans cesse un nouvel ensemble qu’on les paye pour porter: cessez, s’il vous plait», aurait écrit la directrice du contenu numérique créatif Sally Singer, selon ce que rapporte The Guardian. (La discussion n’est plus en ligne.) «Changez de domaine. Vous annoncez la mort du style.» La critique principale Sarah Mower les aurait aussi soi-disant qualifié·es de «pathétiques».
«Il serait faux de prétendre que les équipes de rédaction et les stylistes ne sont pas redevables envers les marques d’une façon ou d’une autre, et ne touchent pas des salaires versés par des publications qui débordent de mentions subventionnées par de la publicité payée, même si ce n’est jamais dit ouvertement», a répondu Lau dans un fil sur Twitter. Bryanboy a quant à lui comparé l’attaque à «de l’intimidation de cour d’école».
2017
○ Iolo Lewis Edwards crée le groupe High Fashion Talk sur Facebook, qui comptera plus tard jusqu’à 40000 membres.
○ Lancement de Substack.
2018
○ Kim Kardashian s’abonne au compte de Russell sur Twitter après que celle-ci a complimenté la tenue Prada que porte la célébrité dans les photos prises par Steven Klein pour le magazine Love.
○ @diet_prada dépasse le million d’abonné·es.
○ Sicardi se joint à Substack et lance son infolettre You’ve Got Lipstick on Your Chin, qui traite de questions portant sur la beauté, la culture et l’identité.
2019
○ Lau devient conseillère de rédaction pour le magazine Pop.
○ Le magazine GQ engage Tashjian Wise comme critique de mode.
○ Criales-Unzueta, qui a déménagé à New York après ses études en mode, où il a décroché un poste de designer adjoint chez Coach, publie son premier compte-rendu d’une collection sur Instagram sous forme de story.
«Je ne me voyais pas comme un véritable auteur à l’époque, dit-il. Mais quand je publiais quelque chose sur Instagram, les équipes de rédaction le voyaient et me demandaient: “Peux-tu en faire un article?” C’était le début de l’ère des reporters de mode. Pierre Alexandre M’Pelé, alias @pam_boy, faisait des critiques en émojis, Luke de @hautelemode faisait des critiques, et il y avait des gens comme Louis Pisano. On ne savait pas trop comment se désigner. De mon côté, je ne me sentais pas comme un critique; j’étais juste un ado. J’avais trop de respect pour ce titre et les Vanessa [Friedman] et les Cathy [Horyn] et les Nicole [Phelps] et les Tim [Blanks] de ce monde. Je ne me sentais pas à leur niveau. Mais beaucoup de blogueuses et blogueurs avaient intégré les médias classiques, et je pense qu’Instagram et Twitter, mais surtout Instagram, du moins d’après ma propre expérience, ont ouvert les vannes à nouveau.»

José Criales Unzueta au défilé printemps 2025 de 032c à Paris, 2024. (Photo: Justin Shin/Getty Images.)
V. L’essor de Substack
2020
○ Failing Upwards renait sous le nom Throwing Fits après que Schlossman et Harris se retirent de leur partenariat avec Barstool Sports. Le balado occupe actuellement le premier rang du palmarès mondial des balados sur la mode et le style de vie, selon les données d’Apple.
«Quand des partenaires potentiels nous approchent pour des collaborations, je suis convaincu que ce sont les chiffres qui les attirent, dit Schlossman. Ils ont assurément conscience des échos et du papotage. Mais notre plus gros atout selon moi, et je pense que d’autres seront du même avis, et ce sur quoi on doit miser avant tout, c’est que non seulement la communauté – bon, je déteste ce mot, mais allons-y avec ça –, non seulement la communauté nous tend l’oreille activement, mais l’enthousiasme est généralisé. Je pense que ça commence par James et moi, et la raison pour laquelle on fait ce qu’on fait. Même si c’est notre boulot, et que ça nous sert à payer notre loyer et tout, on aime vraiment ça.»
○ Russell se rend en Californie tous frais payés pour agir comme consultante sur la collection Yeezy Season 8 de Kanye West.
«C’est à ce moment-là que je me suis dit “OK, je peux en faire quelque chose de viable”», dit-elle à propos de sa carrière.
○ Lau annonce qu’elle prend une pause du blogage, une décision qu’elle dit être basée sur des changements récents tant dans sa vie personnelle que dans le paysage numérique.
○ La twittosphère mode tient un Met Gala non officiel.
○ France transpose Girls of a Certain Age sur la plateforme Substack.
«Quand j’avais un blogue, je publiais des billets de magasinage cinq fois par semaine parce que c’est comme ça que je gagnais ma vie – avec des liens affiliés, dit-elle. Le fait que des gens payent pour s’abonner à mon contenu me donne une plus grande flexibilité en matière de publications, et me permet de montrer des trucs qui reflètent davantage mes gouts.»
Elle ajoute: «Je dis toujours que Substack a permis à toute une génération de rédactrices et rédacteurs de retrouver du boulot. Ces personnes qui écrivaient pour des magazines et qui n’avaient plus de débouchés. Celles qui avaient réussi à fidéliser un bon lectorat en tant que journalistes ont la possibilité d’attirer un nombre respectable d’abonné·es et de vivre décemment de ça.»
○ Medine se retire de Man Repeller après que l’entreprise a été critiquée pour sa gestion de la diversité et de l’inclusion. L’entreprise est relancée sous le nom Repeller, mais ferme peu de temps après, invoquant des défis exacerbés par la pandémie.
○ Le New Yorker parle de Throwing Fits (mais pas dans sa version imprimée).
○ Medine lance discrètement un compte Substack portant son nom, qu’elle rebaptise plus tard The Cereal Aisle.
2021
○ Gvishiani se joint à Instagram sous le pseudonyme @stylenotcom, où il publie des actualités mode et des commentaires à la fois humoristiques et admiratifs en caractères blancs sur fond bleu.
«Il a le regard d’un fan, remarque Standen. Il dit tout ce qu’on remarque quand on est rédac, mais qu’on ne commente pas nécessairement dans nos articles: le lieu, la foule, l’anticipation avant un défilé. Cette fébrilité ressentie sur place qu’il arrive à communiquer par ses publications est peut-être ce qui se rapproche le plus du sentiment qui animait les adeptes de Style.com à l’époque, cette attente fiévreuse avant de voir apparaitre les images des défilés Chanel ou VETEMENTS sur le site.

Beka Gvishiani et Hanan Besovic au défilé automne 2023 de Gucci à Milan, 2023. (Photo: Victor Boyko/Getty Images pour Gucci.)
○ Williams transpose A Continuous Lean sur la plateforme Substack.
○ Becky Malinksy, ancienne rédactrice au Wall Street Journal, se joint à Substack en créant 5 Things You Should Buy.
○ Jenny Walton, anciennement directrice de mode de The Sartorialist, crée un compte Substack appelé Jenny Sais Quoi.
○ Doré transpose à son tour son blogue personnel sur Substack.
○ Sicardi ne songe pas à retourner en arrière.
«Que reste-t-il pour nous dans les médias traditionnels?, demande-t-iel. Je plains sincèrement les gens qui s’y échinent encore avec conviction. Mais pour quelqu’un comme moi qui a travaillé tant du côté traditionnel que contemporain, je vous le dis en toute honnêteté, aucun montant ne serait suffisant pour me convaincre de revenir dans le paysage médiatique classique, parce qu’il n’y a aucune stratégie en place pour assurer une évolution logique. Au bout du compte, chaque solution découlant des échelons supérieurs consiste à passer à la vidéo en priant pour que ça fonctionne. Ça ne m’intéresse pas. J’ai quitté parce que je savais que j’étais en mesure d’améliorer ma situation et ma santé mentale en faisant les choses moi-même. C’est moins stable comme situation, c’est vrai, mais je peux me lever chaque matin, réfléchir à ce que je veux faire, puis le faire sans avoir à demander congé à mon patron ou m’inquiéter des données sur le trafic. Ça me convient mieux, tout simplement.» En plus d’écrire, iel enseigne l’écriture et fait du mentorat.
○ Tashjian Wise envoie la première publication d’Opulent Tips, «une infolettre sur invitation seulement au style naturel».
○ Garcia-Furtado est nommée directrice de l’actualité mode chez Vogue.
○ Pierre Alexandre M’Pelé est nommé chef du contenu éditorial chez GQ France.
○ Rian Phin, une aspirante designer du sud de la Floride qui a commencé à écrire pour le magazine Rookie au début de sa vingtaine, lance son compte TikTok après s’être taillé une place de choix sur Tumblr, Instagram et YouTube sous le pseudo @thatadult. Elle s’attire des adeptes en tant que critique et théoricienne possédant des connaissances approfondies sur l’histoire de la mode et le design, ce qui lui vaut le surnom de «Prof de mode TikTok» à l’âge de 29 ans.
«Je me rendais compte de la façon dont les jeunes hommes sur TikTok parlaient de Rick Owens et de “l’esthétique d’Opium" de Playboy Carti, comme des créations de Yohji Yamamoto et d’Issey Miyake, et leurs propos me semblaient vraiment misogynes et anhistoriques», raconte Phin, qui vit maintenant à Brooklyn. «Ça me mettait vraiment mal à l’aise, parce que ce n’était pas ce que la culture de la mode en ligne était censée être selon moi. Alors j’ai commencé à faire des vidéos, principalement pour contester leurs propos et les inviter à y réfléchir et à en parler différemment. Et puis je me suis mise à éduquer les gens à propos de la mode.»
2022
○ Throwing Fits est le sujet d’un article dans le New York Times.
○ Criales-Unzueta est engagé chez Vogue Runway comme rédacteur d’actualité mode.
«L’important pour moi était de conserver la possibilité de publier des articles sur internet – ce que les personnes queers et les bizarroïdes font encore, et aiment – et préserver notre façon de parler, dit-il. La façon dont je m’exprime sur internet est encore la façon dont j’écris. Mon style est un peu plus soigné, un peu plus "Vogue" qu’avant, mais ça tient aussi au fait d’avoir gagné en maturité et d’avoir quelqu’un de très bon qui me révise.»
2023
○ Lauren Sherman, anciennement rédactrice et réviseure chez Style.com et The Business of Fashion, lance le balado Fashion People avec la jeune entreprise médiatique Puck.
○ Gevinson, qui mène alors une carrière couronnée de succès en tant qu’actrice, lance un compte Substack qu’elle baptise TGmail.
«Quand j’écrivais des billets de blogue (prend une longue bouffée de cigarette… penche la tête vers l’arrière… expire lentement la fumée), je ne voyais pas toujours ce que je faisais comme de l’écriture ou de la photographie parce que l’internet était une chose tellement récente; tout ce qui était en ligne m’apparaissait comme une façon moins sérieuse, trop nouvelle de pratiquer un art, écrit-elle dans sa première publication. Je pense que j’avais tort – j’écrivais et je prenais des photos, chaque jour pendant certaines périodes – mais je pense aussi que le fait de ne pas voir ces passetemps comme de l’Écriture ou de la Photographie est ce qui m’a permis de les faire. Ça m’enlevait de la pression.»

Tamu McPherson, Chriselle Lim, Tiffany Hsu, Yoyo Cao, Bryanboy, Susie Lau et Veronika Heilbrunner au défilé automne 2023 de Gucci à Milan, 2023. (Photo: Victor Boyko/Getty Images pour Gucci.)
2024
○ Russell fait la couverture de l’édition numérique de Harper’s Bazaar Australie, sur laquelle on la surnomme la «pourvoyeuse du bon gout en matière de mode en ligne». Devenue styliste professionnelle, elle fait aussi du conseil pour la tenue de Tems au Met Gala.
«Chaque jour, on m’écrit pour me dire "J’étais à un cheveu de laisser tomber la mode", dit-elle. Beaucoup de femmes noires en Australie m’ont dit que ça leur avait remonté le moral.»
○ Medine écrit dans une de ses infolettres: «Il semblerait que les blogues de mode tels qu’on les connaissait ont complètement disparu pendant la pandémie, après avoir suffoqué pendant des années sous la montée de la popularité du contenu en format court, accessible instantanément grâce à Instagram. La transition a entrainé une perte d’originalité au profit d’une homogénéité algorithmique. Je pense que ce que les infolettres ont accompli, c’est qu’elles ont rendu au lectorat cette impression d’originalité.»
○ Schlossman et Harris font passer leur balado Throwing Fits de Patreon à Substack.
«Je suis toujours reconnaissant d’avoir été assez fou pour commencer un blogue sur Blogspot à l’époque où je l’ai fait, dit Schlossman. Parce que sans ça, on n’aurait pas cette conversation en ce moment, et dieu sait ce que je ferais pour gagner ma vie, je serais peut-être mort. Je ne sais pas faire autre chose, littéralement. Mon cerveau carbure uniquement aux vêtements cools. Et à tout ce qui se rapporte aux vêtements cools.»
○ À l’heure actuelle, Phin affirme que la twittosphère mode est pratiquement chose du passé.
«C’était vraiment nourri par un sentiment de communauté et un esprit de camaraderie, comme beaucoup d’autres espaces en ligne consacrés à la mode – des gens seuls, gays, racisés, marginalisés qui avaient un intérêt pour la mode et un besoin d’appartenance. Ça semble assez mort maintenant, pour être honnête. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut plus faire partie d’une communauté en ligne, mais je pense que les gens le voient moins comme une communauté en ligne et davantage comme une porte d’entrée vers l’industrie, ce qui n’est pas aussi amusant. Beaucoup de gens ont vieilli et sont passés à autre chose. Peut-être que ç’a tout simplement fait son temps.»

Rian Phin au défilé automne 2024 de Gucci à Milan, 2024. (Photo: Victor Boyko/Getty Images pour Gucci.)
○ Standen occupe actuellement le poste de doyen à la School of Fashion du Savannah College of Art and Design.
○ Oh est toujours chez Vogue: «Je ne suis plus qu’un blogueur grincheux tout juste mûr pour la maison de retraite des blogueurs passés date.»
○ Gvishiani se fait reconnaitre dans l’avion, même si son visage n’apparait nulle part sur Instagram.
«Pendant un vol avec ITA Airways de Paris à Milan, l’agent de bord me regarde et dit: “J’adore ce que tu fais.” Comme je ne portais pas ma casquette @stylenotcom, j’étais un peu perplexe. Je lui ai répondu: “Qu’est-ce que tu veux dire?”»
○ Lau, qui occupe maintenant le poste de directrice éditoriale du contenu numérique pour le magazine System à Londres, n’est pas contre l’idée de créer un compte Substack, mais son emploi du temps déborde.
«Ça serait comme un retour aux sources, et l’exercice d’écrire me manque, dit-elle. J’ai bien sûr écrit pour différentes publications au fil des ans, mais on finit par perdre un peu sa voix, et il faut sacrifier certaines choses pour être en mesure d’apparaitre sur les plateformes des autres. Donc oui, j’aimerais beaucoup. Ça me prendrait seulement un second moi.»
○ Criales-Unzueta est promu au poste de rédacteur en chef de l’actualité mode chez Vogue Runway.
○ Gevinson n’a aucun regret.
«Quand on regarde en arrière, on comprend ce qui était si merveilleux dans tout ça et qu’on tenait pour acquis, surtout maintenant qu’on sait combien les choses ont changé en matière de technologie et de médias sociaux, dit-elle. À l’époque, s’assoir devant un ordinateur était une activité tellement aseptisée et nouvelle et numérique et pas romantique du tout. Je n’aurais jamais pu prévoir que le blogage créerait un sentiment d’intimité et me donnerait la possibilité de tisser des liens avec d’autres adeptes de mode, de ressentir un sentiment d’appartenance à une communauté.»
- Texte: Emilia Petrarca
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 23 septembre 2024

