À la recherche de l’ultime
hôtel d’amour
L’autrice Yokisho Kurata et le légendaire designer Amii Ishin nous proposent une visite guidée des derniers hôtels d’amour du Japon.
- Texte: Yoshiko Kurata
- Photographie: Irene Yamaguchi

J’étais en train de conduire en périphérie de Tokyo lorsque je suis passée devant un immense ovni garé au sol, entouré d’un mur en béton. Sur son toit se trouvait une enseigne sur laquelle on pouvait lire «Hotel UFO» (Hôtel Ovni). J’ai immédiatement compris qu’il s’agissait d’un love hotel, ou «hôtel d’amour».
Comme leur nom l’indique, les «hôtels d’amour» ne sont pas des établissements ordinaires; ils ont été créés spécifiquement pour célébrer «l’amour». Leur origine remonte aux «maisons de thés et de rencontres» qui étaient, entre le 17e et le 19e siècle, surtout fréquentées par les personnes travailleuses du sexe et leur clientèle. Bien que ces endroits aient depuis changé de nom, on en trouve encore dans la plupart des villes japonaises. L’apparition des hôtels enshuku, au début du 20e siècle, a changé la vocation de ce type d’établissements; les hôtels d’amour sont alors devenus des lieux où les couples et les ami·e·s pouvaient aussi simplement louer une chambre pour s’y amuser.

En Occident, les gens quittent fréquemment le foyer familial après l’obtention de leur diplôme d’études secondaires. Au Japon, même lorsqu’une personne adulte peut enfin vivre seule, il est difficile de se trouver un logement à la superficie convenable. Entre les années 50 et 70, alors que le pays connaissait une période de prospérité économique sans précédent, les jeunes qui avaient du temps libre faisaient d’ailleurs la queue devant les hôtels d’amour pour échapper à ce mode de vie exigu.


J’ai discuté avec le légendaire designer d’hôtels d’amour Amii Ishin pendant qu’il feuilletait les dessins architecturaux des 1600 hôtels d’amour étranges qu’il a réalisés au fil du temps. Sur ceux-ci figuraient, bien sûr, les lits tournants et les murs entièrement couverts de miroirs caractéristiques des établissements qu’il a imaginés. Les conceptions délirantes et excentriques des hôtels d’amour d’antan font d’ailleurs encore parler d’elles aujourd’hui; en effet, la BBC et d’autres médias étrangers font tout leur possible pour rencontrer Ishin.
«On m’appelait le Walt Disney de l’hôtellerie d’amour», lance-t-il en riant. Il me montre quelques-uns des croquis regorgeant de détails qu’il a dessinés à la main. On y voit des personnages créés alors que les droits d’auteur n’étaient pas encore rigoureusement réglementés, et d’autres référant à des événements d’actualité qui faisaient scandale à l’époque. L’une de ses esquisses montre un hôtel d’amour gigantesque en forme d’avion, doté d’une piscine extérieure de 20 mètres.

«Les trucs les plus importants d’un hôtel d’amour sont sa thématique et ses gadgets, m’explique Ishin. De prime abord, on pourrait penser que les adultes n’aiment pas ce genre de choses, mais quand on monte à bord d’un carrousel, d’un train en mouvement ou d’un toboggan, on ne peut pas s’empêcher de se laisser emporter. Une fois, à l’occasion de l’ouverture d’un nouvel hôtel d’amour, on a organisé une fête pour les étudiantes des environs. On leur a distribué des produits pour adultes comme cadeaux de remerciement. Au début, elles étaient timides, mais quand elles sont revenues, elles étaient prêtes à s’amuser.»

Au Japon, la culture du plaisir est devenue taboue après la Seconde Guerre mondiale. En conséquence, les gens ont commencé à être fascinés par l’univers étrange et clandestin de l’érotisme. Après la légalisation de l’avortement, le mouvement de libération des femmes est devenu de plus en plus actif au pays. Cela a coïncidé avec une importante croissance économique et démographique qui s’est produite de 1955 à 1973. Durant ces années, les hôtels d’amour se sont transformés et ont pris l’allure d’ovnis, de châteaux et d’autres bâtiments kitsch aux façades étincelantes. Ces constructions à l’architecture audacieuse ont commencé à proliférer dans les banlieues et les ruelles des villes.

Aujourd’hui, les hôtels d’amour clinquants qu’on voit dans les vidéoclips et au cinéma n’existent plus. Alors que ces hôtels étaient autrefois associés au paysage tout en néons de Tokyo, une loi sur le commerce du divertissement a été révisée et promulguée en 1985, modifiant leurs méthodes de gestion. Appelée à l’époque la «Loi sur la réglementation des entreprises portant atteinte à la moralité publique», elle interdisait tous les éléments de décoration intérieure caractéristiques des hôtels d’amour, tels que les lits tournants, les miroirs et le verre transparent dans les salles de bains. Des mesures de contrôle de la clientèle ont également vu le jour et le style des hôtels d’amour a été si simplifié qu’ils ressemblent désormais à n’importe quel hôtel commercial.

Depuis les années 2000, l’Internet s’est imposé comme un environnement qui nous permet d’échapper au réel; les gens ne recherchent plus les expériences excentriques et inhabituelles que seuls les hôtels d’amour pouvaient offrir. Afin de survivre, ces derniers ont dû se réinventer en tant qu’«hôtels de loisirs»; ils accueillent maintenant une clientèle très variée, notamment des familles, des couples et des ami·e·s. «Si je devais construire maintenant, dit Ishin en me parlant de son rêve, je construirais un hôtel d’amour de 100 mètres carrés [1076 pieds carrés] à Ginza pour deux à trois millions de yens [19 000 $ à 29 000 $ CA] par nuit.»
Avec l’embourgeoisement croissant et la construction de tours et de centres commerciaux dans les lieux où les jeunes et les personnes marginalisées se rassemblent, il y a de moins en moins d’endroits où se réunir. C’est peut-être à cause de mon côté nostalgique, mais je recherche sans cesse l’énergie des anciens hôtels d’amour tels qu’ils étaient autrefois, avant d’en être réduits à de simples mirages.
- Texte: Yoshiko Kurata
- Photographie: Irene Yamaguchi
- Date: 27 juin 2022

