Amanda Lepore
♡ toujours
New York
Alex Frank se joint à l’icône dans son appartement de l’East Side pour parler de vie nocturne, de mode et de son amour pour la ville, plus fort que jamais.
- Texte: Alex Frank
- Photos: Morgan Maher

On la sent avant de la voir: l’odeur veloutée de son White Diamonds d’Elizabeth Taylor flotte dans tout le corridor, jusqu’au petit ascenseur qui s’ouvre sur le lobby de son étage. L’appartement d’Amanda Lepore – l’espace dans lequel elle se transforme en cette célébrité scintillante que l’on aperçoit sur les tapis rouges et lors des soirées d’ouverture de nouveaux clubs portant corset, talons hauts, perruques et autres accessoires – est un tout petit studio décoré de photos de Marilyn Monroe et d’imprimés animaliers. «Le guépard, c’est mon noir à moi», me confiera-t-elle plus tard. Lorsque j’arrive chez elle, à 22h, elle est fin prête pour se rendre à une fête à minuit, cache-mamelons et fourrure violette bien en place. Elle m’invite à m’assoir sur son lit pour discuter, lequel, quoique petit, occupe environ un tiers de la pièce; des boites à chaussures Christian Louboutin sont précairement empilées tout autour. Le décor dénote une existence new-yorkaise à la fois glauque et glamour, de celles dont on entend parler seulement dans les témoignages oraux à propos du Manhattan d’antan.
Lepore, qui a acquis une renommée dans les années 90, est l’une des premières vedettes trans à avoir retenu l’attention des médias nationaux. Son fameux look emblématique était reconnaissable instantanément: une Jessica Rabbit en chair et en os, avec des courbes exagérées inspirées des silhouettes de Pamela Anderson et de Jayne Mansfield. Sa notoriété demeurait toutefois modeste; comme toutes les meilleures icônes new-yorkaises, on la connaissait en public, mais on l’adorait davantage en privé, presque comme un secret bien gardé, connu seulement de la tranche la plus cool de la jeunesse citadine (et de ces autres qui aspiraient à faire partie de ce groupe).
Le récit de son ascension dans la société du centre-ville new-yorkais est une histoire classique. C’est celui d’une jeune fille qui s’enfuit de son New Jersey natal, trop petit pour ses rêves, pour se rendre à Manhattan. Elle se retrouve bien vite au cœur d’une époque, travaillant comme danseuse érotique au plus fort du mouvement des Club Kids, qui s’est étendu du début au milieu des années 90, une période qui suscite aujourd’hui presque autant de nostalgie que l’ère de CBGB ou du Studio 54. Le cirque que forment les Club Kids – sur les gigantesques planchers de danse comme celui du vieux Limelight, ces stars de la vie nocturne, vêtues de costumes délirants, rivalisent d’excentricité – avait pour meneur le promoteur Michael Alig, qui allait en 1997 causer leur perte en plaidant coupable d’homicide involontaire pour le meurtre d’Andre «Angel» Melendez, autre Club Kid, dans un moment de folie droguée. L’évènement a été raconté en 2003 dans le film culte Party Monster mettant en vedette Macaulay Culkin, dans lequel Lepore joue un petit rôle.
Si l’époque des Club Kids a dès lors pris fin, la notoriété de Lepore a quant à elle continué de grandir. Une amitié et un partenariat créatif avec le réputé photographe pop art David LaChapelle ont forgé sa gloire. Elle a été sa muse de la fin des années 90 au début des années 2000, et les deux ont produit ensemble des images mémorables, y compris une photo sur laquelle on la voit renifler des diamants comme de la cocaïne, et une autre qui la montre dans une version exagérée de la Marilyn sérigraphiée de Warhol. Pourtant, elle n’a jamais vraiment délaissé l’âpre truculence de la vie nocturne du centre-ville – son emploi du temps consiste essentiellement à organiser des fêtes chez elle et, d’ailleurs, son «appartement» est en fait une petite chambre dans un hôtel défraichi et abordable de l’East Side gardé par un portier bourru, où elle n’a même pas sa propre salle de bain: elle en partage une avec le reste du palier. «L’hôtel est très assidu sur le nettoyage, dit-elle à propos de l’espace partagé. Je n’ai pas à m’inquiéter à savoir si les toilettes sont propres ou non, ce qui me plait.»
Lepore est ce qu’on peut appeler un phénomène purement new-yorkais – dans le genre d’une Fran Lebowitz, d’une Patti Smith ou d’une Candy Darling –, un personnage si singulier et si synonyme de la métropole qu’il marque les esprits au même titre que le Chrysler Building. Quand j’ai commencé à venir à New York au milieu des années 2000, la première fois que j’ai vu Amanda dans un club, ç’a été comme un mikvé – j’avais, comme on dit, réussi.
Peut-être pour rendre hommage aux starlettes warholiennes faussement timides des années 50 qu’elle adore tant, Lepore parle tout doucement et se fait énigmatique dans nos échanges, n’en révélant jamais trop, maintenant toujours un vernis de politesse et de prestance. Cela dit, même si son attitude est réservée, sa présence a quelque chose d’exaltant. Si on a parfois l’impression que la ville produit de moins en moins de ces phénomènes alors que les Sweetgreen et les Blank Street Coffee se multiplient, elle croit – tout en incarnant ce principe – qu’il vaut mieux ne pas idéaliser les époques révolues. Pour elle, New York sera toujours ce qu’on veut bien en faire.




Alex Frank
Amanda Lepore
Quiconque passe de nombreuses années à New York semble être du même avis: «New York était beaucoup mieux dans le temps, quand j’avais 22 ans!» Mais croyez-vous que New York traverse vraiment de bonnes périodes et de mauvaises périodes? Ou est-ce simplement une question de perception?
Je pense que ça dépend de la façon dont on perçoit la ville. Il y a toujours quelque chose de bien qui s’y passe. Ça a changé, mais je suis plus disciplinée qu’avant, ce qui fait que j’aime mieux la ville maintenant que quand c’était chacun pour soi.
Que voulez-vous dire par «plus disciplinée»?
Eh bien, j’ai toujours pris soin de moi. J’imagine que c’est parce que quand j’ai commencé à prendre des hormones, on m’a dit: «Elles ne vont pas fonctionner si vous buvez de l’alcool ou consommez des drogues ou des choses du genre. Elles ne vont pas fonctionner.» Ce qui a été à mon avantage, en fin de compte, parce que je ne consommais jamais.
Vous dites que c’était «chacun pour soi» dans le temps. Qu’est-ce qui a changé?
Les drogues, sans aucun doute – à un certain moment, c’était endémique à New York. Il y avait des soirées où l’on ne servait que des drogues en guise de repas. On ne verrait plus ça aujourd’hui. Et il y a le fait que les gens filment tout maintenant, alors tout le monde est davantage parano.
Comment avez-vous intégré la vie nocturne?
Mon ancien coloc m’a emmenée au Limelight et j’ai tout de suite été engagée comme danseuse les mercredis pour la soirée Disco 2000. La semaine suivante, j’ai été engagée dans un autre club. Et puis j’ai fait une apparition à l’émission The Joan Rivers Show, je pense que c’était la troisième semaine.
Cet épisode légendaire lors duquel elle avait reçu les Club Kids en entrevue. C’était comment?
J’avais un peu peur, mais Michael [Alig] m’avait dit quoi dire.
Que vous avait-il dit?
Simplement de dire que je représentais le fantasme de la femme idéale pour un homme. Et que je ne travaillais jamais.
Il était un peu warholien à sa façon donc, orchestrant tout en coulisse?
Un peu, oui. En fait, il était très bon au début. Il ne consommait pas de drogues. Il avait l’habitude de faire semblant d’être ivre. Et il avait vraiment le don d’organiser des fêtes.
Qu’arrive-t-il aux personnes comme lui qui se retrouvent aspirées par le tourbillon de la vie nocturne?
Dans son cas, je pense qu’il a simplement essayé de rester au fait des tendances. Quand la mode «héroïne chic» est arrivée, il s’est dit que c’était cool de prendre de la drogue. Il avait ce besoin compulsif d’être à la page.
Quand les choses ont pris une tournure tragique pour lui, avez-vous vu la vie nocturne sous un autre jour, plus terrifiant?
Oui.
Qu’est-ce qui se passait dans votre esprit?
Eh bien, des rumeurs prétendaient qu’il avait tué quelqu’un. Je ne pensais pas que c’était vrai. Ils tournaient un film depuis un moment et je pensais que c’était peut-être un coup de pub. Que [le propriétaire de club et promoteur] Peter Gatien avait caché Angel quelque part et qu’il allait simplement réapparaitre quand le film allait sortir. Je pensais que c’était un coup monté.
Vous êtes-vous éloignée des clubs quand vous avez appris la vérité?
J’y allais encore parce que c’était mon seul boulot à l’époque, mais il y avait davantage de policiers et les mesures répressives s’intensifiaient. Alors après ça, personne ne venait plus aux fêtes – c’était seulement nous. Attendre de toucher notre paie, c’était presque comme attendre de toucher l’aide sociale.
Michael est décédé en 2020. Aviez-vous repris contact avec lui quand il est sorti de prison en libération conditionnelle en 2014?
Non, parce que c’était trop pour moi. Je le voyais à l’occasion, parce qu’il avait recommencé à organiser des fêtes. Et il voulait reprendre contact avec moi. Je lui disais bonjour et tout. Mais je ne voulais pas m’engager dans quoi que ce soit. Je ne sais pas – moralement, ça faisait beaucoup à gérer.

Quand je vous vois aujourd’hui dans les clubs, vous dégagez une telle assurance. Aviez-vous cette même assurance à vos débuts?
J’étais très timide quand j’ai commencé. Ça m’a beaucoup aidé de danser dans les cages au Limelight.
Les cages vous donnaient confiance?
C’est que j’étais dans mon propre monde. Parce que dans les cages, personne ne pouvait nous approcher ou nous parler. C’était purement visuel.
Vous avez aussi travaillé comme dominatrice, non?
Oui. Seulement pendant quelques années. Je détestais ce travail, mais ça payait bien et c’était sécuritaire. Il n’y avait pas de risques pour la santé. On n’avait pas vraiment de relations sexuelles avec la clientèle. Ou on pouvait leur donner des ordres. Ce que je veux dire par là, c’est que si on avait envie de les masturber ou de faire autre chose, on était libres de le faire, mais si on n’avait pas envie de les toucher, on pouvait simplement les mener par le bout du nez. Quand j’étais dominatrice, on ne voulait pas que je dise aux gens que j’étais une personne trans, parce que c’était plus payant de le taire. J’en rajoutais pour donner le change, en disant que j’allais à l’université et que j’avais une fille.
Comment s’est passée votre enfance au New Jersey?
Je n’en garde pas un bon souvenir parce qu’enfant, on me harcelait et on se moquait de moi. Je n’avais pas vraiment d’ami·es.
Presque toutes les personnes queers prennent conscience à un moment précis qu’elles sont différentes des autres enfants à l’école. À quel moment avez-vous eu cette prise de conscience?
À vrai dire, je me suis toujours sentie comme une fille. Je pensais simplement qu’il y avait eu erreur.
D’où vous est venu le nom Amanda Lepore?
Lepore est le nom de mon père. Et pour Amanda – mon vrai nom est Armand. Je voulais que ce soit naturel. J’ai donc laissé tomber le «r» et j’ai ajouté un «a» pour faire Amanda.
Vous intéressez-vous à la politique? L’actualité a été marquée par de nombreux évènements bouleversants dernièrement.
J’y prête un peu attention, mais je ne peux pas vraiment en parler.
Êtes-vous étonnée de voir la place centrale qu’occupe maintenant le débat au sujet des enfants trans dans le discours national?
Eh bien, je pense que c’est vraiment dommage, parce que je rencontre beaucoup de filles de la jeune génération. Certaines l’ont beaucoup plus facile qu’elles ne l’auraient eu dans mon temps. Et je m’en réjouis. Je ne veux pas que les gens continuent de souffrir juste parce que moi, j’ai souffert. Il y a des filles qui sont soutenues par leurs parents dans leur transition – ça fait vraiment chaud au cœur. J’aurais adoré ça. C’est dommage de vouloir en priver les gens.


Vous souvenez-vous de votre première définition du glamour?
J’imagine que c’était en regardant d’anciennes stars de cinéma qui n’étaient pas vraiment de ma génération. Des gens que ma mère admirait. J’ai toujours été attirée par les blondes.
Quand vous devez faire des apparitions, comme plus tard ce soir, combien de temps vous faut-il pour vous préparer?
Je me donne huit heures, mais c’est vraiment pour tout faire. Me coiffer, me doucher, déjeuner. Je fais quelques étirements.
Qu’est-ce qui demande le plus de temps?
Le maquillage des yeux.
Vous apprêtez-vous de la même manière pour aller au dépanneur?
Non. Dans la journée, ou si je dois prendre l’avion par exemple, j’applique seulement des soins pour la peau et du rouge à lèvres.
Avez-vous recours aux services d’une couturière pour faire vos robes, comme celle que vous portez en ce moment?
Oui. Et dernièrement, j’ai pris l’habitude d’acheter aussi de nouveaux ensembles de lingerie, parce que je me suis fait augmenter les seins.
Récemment?
L’année dernière, avec l’argent de Balenciaga [rires].
C’est vrai, on vous a demandé de défiler pour la collection printemps-été 2024 de Balenciaga.
Ce qui n’aurait jamais eu lieu il y a quelques années.
Parce que la mode a enfin compris ce que vous faites?
Je pense bien que oui.
Quelle vedette avez-vous été le plus fébrile de rencontrer au fil des ans?
Mamie Van Doren.
De quoi avez-vous parlé?
De pas grand-chose, en fait. Je me souviens cependant qu’elle m’a dit: «Amanda, il faut simplement que tu vendes ta salade.»
Quelle a été votre plus belle sortie à New York?
J’ai toujours du bon temps. Je ne passe jamais de mauvaise soirée. J’aime les gens. J’aime mettre les gens à l’aise. Et j’aime par-dessus tout me mettre sur mon 36. J’imagine que je suis restée cette Club Kid de jadis.

Alex Frank est un rédacteur-réviseur pigiste qui vit à Manhattan. Il écrit sur la musique, le style et la culture. Il a contribué à Vogue, Pitchfork, ELLE, i-D, New York Magazine, The New York Times et GQ. Ses profils et entrevues ont eu comme sujets Lana Del Rey, Nicki Minaj, Dolly Parton, Mariah Carey et SZA, entre autres grands noms.
- Texte: Alex Frank
- Photos: Morgan Maher
- Mettant en vedette: Amanda Lepore
- Direction créative: Samantha Adler
- Maquillage: Esteban Martinez
- Production: The Avenue Production
- Casting: Papergirl
- Assistance à la production: Marco Miccolis
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 3 mars 2025

