Martin Parr et l’art du vaguement plausible

Depuis des décennies, le photographe britannique immortalise la mode avec humour et un brin de surréalisme. Derrière ses images élaborées se cache une philosophie étonnamment simple.

  • Texte: Max Lakin
  • Photos: Martin Parr, avec l’aimable autorisation de Phaidon

Voici quelques exemples des endroits où Martin Parr a fait des photos de mode: un bureau de dentiste; un autocar; le comptoir des charcuteries d’un supermarché; un McDonald’s; un arrêt de bus. Il aime bien demander à ses modèles de poser en train de faire le plein d’essence et a photographié Vivienne Westwood dans des toilettes publiques.

Que Parr affirme ne pas se considérer comme un photographe de mode ne devrait ainsi surprendre personne. Qu’importe la multitude d’images qu’il a signées pour diverses publications internationales comme Vogue, La Gazette du Bon Marché ou Grazia, ses nombreuses campagnes pour Gucci, ou le livre récemment paru chez Phaidon, Fashion Faux Parr, qui recense son travail des 25 dernières années. Parr vous dira qu’il est photographe documentariste. Né à Epsom, dans le Surrey, et diplômé de l’Université Manchester Polytechnic, il a pour véritable sujet les gens, plus particulièrement les Britanniques, qu’il photographie depuis les années 70; il consigne les peccadilles sociales de la classe ouvrière marquée par le thatchérisme avec un humour tranchant et une propension à exalter les côtés insolites de la vie.

Dans ses photos de mode, Parr arrive donc à intégrer ses champs d’intérêt parallèles: ainsi, les loisirs et les habitudes de consommation du monde occidental s’entrecoupent aussi nettement que joyeusement dans ses images. C’est qu’il a l’œil pour le bathos: une femme tenant un sac à main sur lequel est cousue une plaque arborant le mot «FETISH» [FÉTICHE]; un escarpin pailleté suspendu à une tige à soluté; un coquet sac à main Blumarine plongé dans le crémage au beurre d’un gâteau de supermarché – mettre des choses là où elles ne devraient pas être (des bijoux fins sur des pâtisseries; des tenues de soirée sur une table d’examen) étant un moyen efficace de faire ressortir l’absurdité de l’exercice.

Son penchant pour les couleurs bonbons et le kitch entièrement assumé atténue l’importance que se donne la mode, rendant celle-ci, au bout du compte, plus humaine. Les mannequins font toujours la moue, mais leur feinte insouciance prend des airs ridicules quand le cadrage montre aussi le reste de l’humanité en train de vaquer à ses occupations quotidiennes.

Quand on écoute Parr décrire son processus, prendre des photos de mode semble en effet être du gâteau: c’est faire voir la vraie vie, sans subterfuge, sans jeu d’éclairage, sans Photoshop. «En gros, on te donne des vêtements ou des sacs ou des chapeaux ou autre chose, et tu dois créer des images intéressantes en photographiant des gens qui les portent. C’est vraiment aussi simple que ça.»

Paris, France, 2007. Commande de Stiletto. Image du haut: Versailles, France, 2023. Commande de JACQUEMUS. Photo: © Martin Parr / Magnum Photos (pages 280 et 281).

Londres, Royaume-Uni, 2023. Commande de CR Fashion Book.

Max Lakin

Martin Parr

Vous souvenez-vous de votre première séance photo de mode?

C’était pour le magazine Amica [en 1999]. Un magazine italien. On a fait appel à mes services pour une séance à Rimini. Ça s’est bien passé et je me suis dit, pas mal comme contrat. Peut-être que je devrais en faire plus.

Votre démarche diffère-t-elle selon que vous faites un projet commercial ou un projet documentaire?

La principale différence, c’est qu’en mode, tu peux placer les gens là où tu veux, alors qu’avec la photo documentaire, c’est moi qui dois me déplacer pour créer des images intéressantes. Donc en mode, j’ai le loisir et le plaisir de placer les gens là où je veux qu’ils soient.

J’ai en effet remarqué l’absence de studio, du moins pour la sélection présentée dans le livre.

En effet. Je n’ai jamais vraiment fait de photos de mode dans un studio. Je laisse ça aux autres. J’aime travailler à l’extérieur. J’aime être dans le vrai monde.

L’idée du vrai monde est intéressante, parce que le monde de la mode s’en éloigne tellement – c’est un univers d’artifices, qui mise sur l’absence du vrai monde. Je me demande, votre démarche comporte-t-elle un angle différent?

Eh bien, je mets la mode dans le vrai monde. Que les univers soient différents, eh bien soit. Je suis d’accord, oui. J’aime utiliser le vrai monde. J’aime créer des scénarios vaguement plausibles.

Les choses ont en effet l’air vaguement plausibles dans vos photos, même quand celles-ci présentent des objets au cout invraisemblable. Cela dit, vous avez beau résister au monde de la mode, il s’impose quand même dans vos images. Surtout dans les images pour Gucci, où le gout d’Alessandro Michele, disons, avec son penchant pour le maximalisme, se mêle au vôtre.

Il souhaitait retourner à quelque chose de plus authentique – c’est le mot qui a été utilisé. Et j’ai pu intervenir assez efficacement. Il y avait beaucoup de figurant·es, donc je faisais ce que j’appelle un carnet de mode: 90 personnes à photographier. Et entretemps j’avais les mannequins à ma disposition, et je les plaçais.

Il y a une juxtaposition qui m’a particulièrement frappé. [Je pointe un duo d’images sur lesquelles on voit des femmes âgées portant des bijoux.]

Des femmes âgées portant des bijoux.

Fashion Faux Parr, par Martin Parr. Avec des essais de Patrick Grant et de Tabitha Simmons, aux éditions Phaidon.

France, 1991. Commande de CitizenK.

France, 1991. Commande de CitizenK.

C’est ce qui explique, je présume, que les deux images soient présentées côte à côte. Mais elles ont été prises à 20 ans d’intervalle –Citizen K, France, 1991, et Vanity Fair, Londres, 2020.

Ça me surprend, je pensais qu’elles venaient de la même séance photo. Je ne le savais même pas. De toute évidence, j’ai de la suite dans les idées, c’est le moins qu’on puisse dire. J’aime l’idée de montrer des bijoux sur des femmes âgées plutôt que sur de belles et jeunes mannequins, tout simplement. Après tout, ce sont les personnes d’un certain âge qui peuvent s’offrir ce genre de choses.

Vous semblez avoir peu d’intérêt pour les célébrités. Il y a bien dans le livre quelques designers célèbres, mais dont la notoriété ne s’étend pas vraiment au-delà de leur industrie – comme vous dites, vos images montrent de vraies personnes.

Je craignais que les vedettes ne viennent corrompre mes images. Enfin, certaines des mannequins que j’ai photographiées sont très célèbres, apparemment, mais je ne pourrais pas vous dire.

Il y a différents niveaux de célébrité. La célébrité semble cependant ne vous intéresser à aucun niveau.

Non, pas vraiment. Stephen Shore est dans le livre, ce qui est drôle. Il s’est présenté à la séance quand on faisait Andy Warhol au Whitney. Et bien sûr il a travaillé avec Warhol. Et il y a une vieille dame dans un bain, c’est «la fille d’Ipanema», celle de la chanson, si vous vous en souvenez. Cinquante ans plus tard. Elle a gagné sa vie en étant «la fille d’Ipanema».

Tabitha Simmons raconte avoir retenu vos services pour une séance photo pour Vogue, que vous avez choisi de faire dans une braderie à Shepton Mallet. Il y a déjà tellement d’action dans une braderie. Et vous en avez rajouté une couche en décidant d’y tenir une séance photo de mode, une activité chaotique à sa façon.

On s’est bien amusé. On avait un sac rempli de trucs, et on a simplement pris des photos. Je pense que ça a donné quelque chose de réussi, cette rencontre de deux mondes. J’essaie de travailler à partir d’un concept. La dernière fois, on avait fait des touristes à Londres et avant ça, des hommes dans une salle d’entrainement. Pour qu’il y ait un thème de base.

Katz’s Delicatessen, New York, États-Unis, 2018. Commande du Vogue américain. Photo: © Martin Parr / Magnum Photos (pages 258 et 259).

Londres, Royaume-Uni, 2023. Commande d’Amina Muaddi. Photo: © Martin Parr / Magnum Photos (pages 138 et 139).

Dans vos photos documentaires, même quand vous photographiez des gens ordinaires, comme des retraité·es ou des familles en vacances ou des client·es dans un pub, les images dénotent un souci de faire honneur au style personnel des sujets, à leurs vêtements. Ce n’est peut-être pas votre premier objectif, ni même le deuxième, mais c’est présent dans les photos.

Dans un sens, ce sont des images de mode, non? Dans les années à venir, tout ça va devenir encore plus intéressant. La majorité des gens ne portent pas les vêtements qu’on voit dans les magazines de mode. Ce sont des créations trop chères, trop saugrenues. Je pense que les gens se sont simplement lassés du glamour, ou en ont eu assez qu’on les gave d’irréalité.

Quand vous photographiez les coulisses des défilés, vous fonctionnez davantage à la façon d’un documentariste que d’un photographe de mode, non? Comme au défilé de JACQUEMUS à Versailles, par exemple.

Il y a toujours des scènes intéressantes dans les coulisses. On y trouve généralement beaucoup d’autres photographes. Il faut jouer des coudes. Le problème selon moi, c’est que tout le monde sait ce qui se passe en coulisses maintenant, alors c’est très difficile de montrer quelque chose de nouveau. Je dis ça, mais je ne sais pas, en réalité. Je pense qu’il y a encore des choses à montrer.

Vous savez ce qu’elles sont, mais si vous ne le saviez pas, elles pourraient facilement passer pour des mises en scène. Et vous avez le talent de faire tenir une grande quantité d’informations visuelles dans un seul cadrage. C’est ce qui me fait dire que vos images captent l’incrédulité du quotidien. Ce qui échappe à la plupart des gens au moment où ils le vivent.

C’est toujours un bon sujet pour moi. C’est ce qui arrive naturellement, à vrai dire. Et c’est le besoin d’avoir un petit rappel à la réalité. Et nombre de photographes – des documentaristes de talent – gagnent leur vie grâce à la mode. Au départ, il faut être capable de traduire un style précis de création d’images en quelque chose qui fait qu’on a envie de t’engager. J’aime cette idée de résoudre un problème par la photographie. En gros, on te donne des vêtements ou des sacs ou des chapeaux ou autre chose, et tu dois créer des images intéressantes en photographiant des gens qui les portent. C’est vraiment aussi simple que ça.

Dit comme ça, ça parait simple, en effet. Pouvez-vous développer?

Non, parce que ce n’est que ça. On me dit d’aller prendre des photos, et je le fais. Le tour est joué. Rien de sorcier là-dedans.

Cannes, France, 2018. Commande de Gucci. Photo: © Martin Parr / Magnum Photos (pages 16 et 17).

Max Lakin est rédacteur et vit à New York.

  • Texte: Max Lakin
  • Photos: Martin Parr, avec l’aimable autorisation de Phaidon
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 28 juin 2024