Pratique spirituelle

Dans l’atelier brooklynois de Nickola Pottinger, qui crée d’envoutantes sculptures à partir de documents et de souvenirs de famille.

  • Texte: Aaron Edwards
  • Photos: Andy Jackson

En entrant dans l’atelier de Nickola Pottinger à Brooklyn, je suis accueilli par des sentinelles. Ses sculptures, disposées en quelques rangées sur une couche de plastique, ressemblent à un chœur de chambre – attendant stoïquement qu’un chef d’orchestre leur signale de pousser une septième diminuée. Certaines rappellent des sphinx: des gardiennes fabriquées à partir de terre, de pulpe de papier et de mousse de polyuréthane, positionnées comme des chiens royaux. D’autres n’auraient pas l’air déplacées dans une vente de meubles organisée par une tante antillaise à Crown Heights. Et regardez de plus près: cette base est moulée à partir d’un pied humain, le dossier de cette chaise est orné de têtes sereinement immobiles.

Les œuvres de Pottinger – un mélange de dessins, de collages et, pour ce qui est des plus récentes, de sculptures – sont tout aussi viscérales que spirituelles. Lorsque les restrictions de confinement liées à la COVID ont été levées, l’artiste a commencé à passer plus de temps chez ses parents à Brooklyn, faisant du rangement à l’intérieur et débarrassant la cour des détritus qui s’y étaient accumulés. Les morceaux de carton et les comptes rendus de lecture de son enfance qu’elle a trouvés de cette manière sont devenus des sources d’inspiration pour elle. Depuis des années maintenant, elle utilise un batteur à main pour broyer ces archives familiales en pâte à papier qu’elle utilise pour ses sculptures, qui ont été exposées à Art Basel, au New Museum, à Mrs. Gallery et à l’American Folk Art Museum. Son travail est un acte de reconstitution: elle vise à créer quelque chose de nouveau à partir de choses qui autrement risqueraient d’être jetées ou oubliées à jamais.

Ses œuvres comportent aussi des références que seules certaines personnes peuvent saisir. Quand je les regarde, je vois les animaux et les collines vallonnées de la Jamaïque, l’ile que ma famille et celle de Pottinger considèrent comme leur chez-soi, et où elle est née. Ses sculptures évoquent l’ile avec une révérence mystique. Beaucoup ont des ailes. C’est à se demander si elles ne vont pas prendre leur envol et traverser l’océan en direction de Kingston pendant qu’on a le dos tourné.

J’ai parlé avec Pottinger avant fos born, sa première exposition muséale solo, qui s’ouvre le 8 juin à l’Aldrich Contemporary Art Museum dans le Connecticut. Elle est une jeune mère, et beaucoup de ses dernières œuvres ont été développées pendant et après sa grossesse. Nous avons discuté pendant qu’elle et son mari, l’artiste Zahar Vaks, tenaient leur fille à tour de rôle.

Aaron Edwards

Nickola Pottinger

Je me disais qu’on pourrait commencer par parler de ton processus. Tu as une méthode très particulière pour créer tes œuvres. Pourrais-tu me décrire à quoi ressemble ton processus, depuis la conception jusqu’à ce qu’on voit ici?

Les œuvres elles-mêmes sont créées à partir de papiers qui proviennent des archives de mes maisons familiales. Mes parents et ma sœur déchiquètent des papiers qui leur appartiennent; et me disent ensuite: «Hey Nicky, j’ai un sac de papiers déchiquetés pour toi.» Et je viens le chercher. J’ai commencé à utiliser la pulpe de papier vers 2020. Mon mari était à la maison et il continuait à enseigner à distance, alors que j’étais en congé sans solde et que tout le monde faisait du pain. J’ai toujours voulu faire de la sculpture, mais ça m’intimidait et je ne savais pas quel matériau utiliser. Commencer avec du papier m’a donc semblé logique.

Après un certain temps pendant la pandémie, on a commencé à revoir notre famille beaucoup plus souvent et j’ai eu le temps de nettoyer la cour et notre immeuble, qui est l’un des rares appartenant à des Caribéens sur Eastern Parkway entre Nostrand et Rogers. Il y avait beaucoup de débris et d’arbres morts provenant des bâtiments voisins qui avaient tous été rénovés et vidés – et qui étaient chers. Et c’est là que j’ai commencé à collecter des choses de la maison: des comptes rendus de lecture, d’anciens travaux d’art en céramique que ma sœur et moi avions faits. À partir de là, j’ai fait une recette et j’ai utilisé un batteur à gâteau pour réduire le papier en pulpe. Ça permet de sceller et de cimenter un sentiment de collaboration et d’héritage, un peu comme un rituel. Travailler avec de la pulpe de papier a en effet vraiment scellé l’affaire pour moi et j’ai l’impression d’avoir bouclé la boucle. Quand j’ai apporté ces œuvres dans mon atelier après la pandémie et que je les ai présentées à mes autres œuvres, je me suis assise par terre avec mon mari et j’ai dit: «Oh mon Dieu, je pense qu’il y a une connexion.» Ce sont des amies, des cousines.

Une chose qui m’intrigue, c’est la façon dont tu décides quels éléments utiliser quand tu commences une nouvelle sculpture. Est-ce qu’une idée pour une sculpture te vient en premier ou est-ce que ce sont plutôt les matériaux que tu collectes qui guident ta démarche?

Ça part toujours de la main et du papier. Mais une grande partie du processus, la première étape, c’est le moulage. Ceci [elle désigne une pièce] est par exemple une poupée d’enfance que j’ai moulée en silicone. Je moule aussi toujours mon corps. Ce sont tous mes visages, mes mains, mes pieds. Je commence habituellement par un moulage, puis je construis l’œuvre à la manière d’un collage. J’utilise toujours les principes que j’ai appris en collage, donc il y a beaucoup d’assemblage et de réarrangement des éléments avant que je ne m’engage à les faire adhérer les uns aux autres.

Aunty and grandad, 2025. Pâte à papier, pigments, ruban adhésif, feuille d’or, tissu. 56 x 43 x 41 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Nickola Pottinger. Photo: Olympia Shannon.

fos born, 2025. Pâte à papier, polyuréthane, pigments, mousse, dents, terre, pastel gras. 114 x 127 x 53 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Nickola Pottinger. Photo: Olympia Shannon.

mad to raaatid, 2025. Pâte à papier, métal, cheveux, aluminium, terre, corne d’antilope, pierre de lave, encens, résine, dents. 102 x 76 x 33 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Nickola Pottinger. Photo: Olympia Shannon.

Sunday school, 2025. Métal, pâte à papier, protéa, arc. 150 x 51 x 28 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Nickola Pottinger. Photo: Olympia Shannon.

Tu parles de certaines de tes pièces en les appelant des duppies, ou fantômes. Quand je pense aux fantômes et à la Jamaïque en particulier, je pense à tout le respect que nous avons pour la mort. On tient des veillées funèbres qui s’étendent sur neuf nuits, ce qui traduit une relation vraiment différente par rapport à ce que la mort signifie réellement. Qu’est-ce que ça te fait d’être assise parmi les fantômes que tu as créés?

Je fais une grande partie du travail la nuit et j’incorpore des totems dans mes œuvres pour les protéger. Je les orne aussi d’éléments protecteurs, par exemple de l’encens et du savon noir. Des membres de ma famille m’ont parlé de leurs rencontres et des choses qu’ils et elles ont vécues ou avec lesquelles ils et elles ont vécu. Et j’ai aussi quelques souvenirs qui me sont propres. Mon travail a toujours une dimension ancestrale. Mais il comporte aussi des éléments joviaux, comme les souvenirs que j’ai conservés de Hellshire Beach et des chèvres en liberté qui s’y promenaient près des cabanes. Ce sont toujours des expériences de vie qui influencent mon travail.

Ressens-tu un sentiment de protection à l’égard des matériaux avec lesquels tu travailles? Certaines personnes considèrent que les documents d’archives familiales ont un caractère précieux. Elles ne veulent pas y toucher ni en faire quoi que ce soit. Est-ce différent pour toi?

Pour moi, ça ressemble un peu à de la magie. J’essaie toujours de puiser dans ce sentiment de magie et d’en faire jaillir une étincelle. [Ces documents] sont comme des esprits. Ils incarnent tous un esprit. Et je suis vraiment guidée par mon esprit aussi. Quand j’étais plus jeune, j’étais connue pour aller dans le magasin à 99 cents et m’y promener dans les allées en essayant de reconceptualiser chaque petite chose. Je me pose toujours cette question: puis-je sortir tel objet de son contexte et le transformer en quelque chose d’autre? Ç’a toujours été un bon exercice pour moi.

Cry blood, 2025. Pâte à papier, dents, pigments, pastel gras. 66 x 94 x 46 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Nickola Pottinger. Photo: Olympia Shannon.

Smaddy (Animal), 2025. Pâte à papier, pigment, pastel gras, terre. 64 x 94 x 36 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Nickola Pottinger. Photo: Olympia Shannon.

Quelle est ta relation avec l’ile ces jours-ci?

J’avais l’habitude d’aller en Jamaïque chaque été. En vieillissant, j’ai commencé à la voir sous un jour différent. À réaliser à quel point elle est ravagée par les complexes hôteliers. Chaque terre noire est toujours privée de ses ressources. On voit des gens y séjourner et passer leurs vacances dans des endroits chics et agréables. Leurs plages sont magnifiques. Mais les gens qui vivent à proximité ne peuvent pas y aller parce qu’elles appartiennent aux hôtels. Ça m’a toujours mis en colère. Donc, une grande partie de mon travail vient de mes expériences d’enfance. C’est vraiment qui je suis. Mais on peut aussi y déceler un commentaire sur la façon dont le colonialisme est encore très présent. J’ai l’impression que le gouvernement est très corrompu. L’épicerie est particulièrement chère. Mais c’est là où j’ai passé une grande partie de ma vie. J’ai peut-être grandi principalement ici à New York et à Brooklyn, mais je suis contente que mes parents m’aient envoyée en Jamaïque chaque été pour y passer deux mois, juste pour que je reste connectée. C’est une très grande partie de mon identité et je suis très fière d’être de la Jamaïque, d’y avoir de la famille. Nous vivons aussi à Crown Heights pour cette raison. Il y a une certaine familiarité qui résonne en moi quand je marche sur Nostrand Avenue et que j’y croise les gens que je connais, mes voisins. Je me sens en sécurité grâce à ça. Mais j’ai l’impression que j’ai toujours besoin de retourner [en Jamaïque]. Ça nourrit mon âme. Ça aide ma pratique. Je reviens toujours meilleure et rechargée.

Je pense que les gens qui ne sont pas de la Jamaïque ont des associations avec elle qui sont influencées par ce qu’ils voient dans les nouvelles: les désastres écologiques, les complexes hôteliers, les plats typiques de l’ile. Comment arrives-tu à concilier tout ça avec le fait que ton travail soit si ancré dans la famille et dans le lien que tu entretiens avec cet endroit?

C’est une chose à laquelle je pense toujours, et je suis juste sélective quant à ce que je communique ouvertement. La conversation devient plus lourde et mon travail évolue, je pense. Beaucoup de choses concernent maintenant l’enfance, mais je crois que ça va évoluer vers des révélations provenant davantage de l’adolescence et vers mes opinions actuelles. Mes thèmes sont aussi très maternels; mes œuvres portent sur une sorte de transformation en tant que femme, en tant que mère.

[Elle désigne de la main une sculpture de chaise avec un moulage de son ventre de femme enceinte au-dessus du dossier de la chaise.]

Celui-ci a été moulé deux jours avant la naissance de ma fille. Pendant toute la grossesse, je me disais: vais-je mouler mon ventre? Vais-je être cette personne? J’ai aussi fait des recherches folles sur le matériau pour m’assurer qu’il était sécuritaire, et il l’était parfaitement. J’ai demandé à mon mari de m’aider, car c’est une tâche très fastidieuse. On a six minutes pour travailler à partir du moment où le mélange est prêt. Et à la minute où la solution a commencé à sécher, j’ai commencé à avoir des contractions. Je pense qu’elle et moi sommes vraiment en phase. Je trouve que ç’a rendu la chose plus magique pour moi parce que ç’a été un signal qu’elle était en chemin.

Aaron Edwards est auteur, chef scénariste et directeur de scène. Il vit dans la vallée de l’Hudson. Son travail a été présenté à la BAM, au Lincoln Center et au Tribeca Festival.

  • Texte: Aaron Edwards
  • Photos: Andy Jackson
  • Assistance photo: Sangwoo Suh
  • Retouche: Pancake Post
  • Traduction: SSENSE
  • Date: 2 juin 2025