Les fondations de Maison Margiela

On se penche en profondeur sur l’histoire de cette griffe parmi les plus passionnantes et intrigantes du milieu de la mode.

  • Texte: Karizza Sanchez

Quatre coutures, des blouses de laboratoire blanches, des bottes Tabi, des vêtements déconstruits, des cagoules… Peu de marques peuvent se targuer de présenter une identité aussi distincte que Maison Margiela. Fondée en 1988 par Martin Margiela et Jenny Meirens, sa partenaire artistique et commerciale, la griffe parisienne est aujourd’hui l’une des maisons les plus reconnaissables et les plus influentes de l’industrie de la mode. Elle a d’ailleurs inspiré bon nombre de designers, directement ou non.

Maison Margiela a offert son poste de directeur artistique à John Galliano en 2014, qui occupe encore actuellement ce poste (Martin Margiela a en effet quitté la maison en 2009). Sous sa direction, la griffe ne cesse de déconstruire les vêtements (un clin d’œil à son fondateur) et de redéfinir les codes de la mode, tout en ayant également recours à de nouvelles techniques qui ont fait la réputation de Galliano, comme la coupe d’étoffes en biais. Maison Margiela poursuit donc la même vision esthétique, une vision qui est maintenant véhiculée par un designer qui compte parmi les talents les plus inventifs de notre époque.

De Martin Margiela à John Galliano, voici comment Maison Margiela a révolutionné l’univers de la mode.

Antwerp

Margiela a fréquenté l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, la célèbre institution qui a fait éclore d’immenses noms de la mode tels que Kris Van Assche, Haider Ackermann, Demna Gvasalia et, bien sûr, les Six d’Anvers (Ann Demeulemeester, Dries Van Noten, Dirk Bikkembergs, Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene et Marina Yee). Bien qu’on cite souvent Martin Margiela comme le septième membre honoraire des Six d’Anvers, il a obtenu son diplôme quelques années avant cette cohorte et n’a donc pas participé à son défilé collectif présenté à la Semaine de la mode de Londres.

Modèle lors du défilé pour la collection automne-hiver 2013-2014 de Maison Martin Margiela présentée pendant la Semaine des défilés de la Haute Couture à Paris, le 3 juillet 2013. Photo d’Antonio de Moraes Barros Filho/WireImage. Image du haut: Martin Margiela lors du dévoilement de sa collection automne à Charivari 57. Photo de Fairchild Archive/Penske Media par Getty Images.

Les cagoules incrustées de bijoux

Les cagoules font partie intégrante de Maison Margiela depuis que ses modèles en ont porté pour présenter la première collection printemps-été de la marque, en 1989. Ce faisant, Martin Margiela souhaitait que les projecteurs se braquent sur le vêtement, et non sur la personne qui l’arborait. En 2012, le designer a créé une cagoule ornée de cristaux pour sa gamme de haute couture. On a ensuite pu repérer cet article dans d’autres défilés de Maison Margiela, et en voir une réinterprétation créée spécialement pour Kanye West, qui a collaboré avec la griffe à l’occasion de sa tournée Yeezus, en 2013. (L’une des cagoules portées par le rappeur a été mise en vente sur Grailed à 50 000 dollars.) Cette année, Offset s’est lui aussi présenté à la soirée des Oscars du magazine Vanity Fair, un passe-montagne sur la tête (une pièce qui n’est pas signée Maison Margiela, mais qui s’inspire sans nul doute de l’original).

La montre Cape Cod à bracelet double tour

Au cours de sa première année en tant que directeur artistique de la marque Hermès, en 1997, Martin Margiela a inventé le bracelet double tour pour retenir le cadran de la montre Cape Cod. Pour ce faire, le designer s’est inspiré de la ceinture double tour créée pour sa marque homonyme, fabriquée à partir d’une longue lanière de cuir qui devait servir au départ de sangle pour une valise. À l’heure actuelle, Hermès commercialise toujours le premier modèle de cette montre qui a atteint la consécration en devenant un objet culte grâce à son fameux bracelet. Mentionnons au passage que l’Apple Watch conçue en collaboration avec Hermès est également dotée de ce célèbre bracelet double tour.

Modèle lors du défilé pour la collection printemps-été 2009 de Maison Martin Margiela dans le cadre de la Semaine de la mode à Paris, le 29 septembre 2008 à Paris, en France. Photo de Karl Prouse/Catwalking/Getty Images.

La déconstruction de vêtements

Maître de la déconstruction, Martin Margiela a soigneusement désassemblé les vêtements pour les recomposer sous une forme inattendue au fil du temps. Le designer a par exemple transformé des gants en un haut de style corset, ou encore fabriqué un pull avec des chaussettes provenant du surplus militaire. Les ourlets effilochés et les coutures visibles lui étaient d’ailleurs emblématiques bien avant que ces accents pullulent dans l’industrie de la mode. En somme, chaque pièce sur laquelle Margiela mettait la main subissait un traitement visant à le parfaire.

Le portefeuille Dollar Bills à bande élastique

En 2008, Maison Margiela a commercialisé le Dollar Bills, un portefeuille en cuir à deux volets retenu par une bande élastique noire et recouvert de faux billets de 11 dollars américains laminés (il en existe aussi d’autres versions tapissées d’euros et de livres sterling). Cet accessoire de tous les jours, ingénieusement réinterprété par Margiela (à l’instar de sa montre sans cadran), est rarissime: il se revend actuellement pour près de 9 000 dollars.

Quatre coutures blanches

Chaque griffe cultive une image de marque et possède un logo la distinguant des autres. Celui de Maison Margiela, bien sûr, brille par son minimalisme: quatre coutures visibles blanches. À ses débuts en 1988, Martin Margiela a choisi ce logo pour des raisons pratiques: le designer le piquait à l’origine sur une étiquette entièrement blanche avec des points lâches, de sorte qu’on pouvait facilement les retirer si on préférait porter un vêtement non identifié.

Modèle portant une création du designer belge Martin Margiela lors de la présentation de sa collection de prêt-à-porter printemps-été 2007 à Paris, le 1er octobre 2006. PHOTO AFP/FRANÇOIS GUILLOT. Photo de FRANÇOIS GUILLOT/AFP par Getty Images.

Le «Greta Garbo» du milieu de la mode

À l’époque où les designers ont commencé à devenir de véritables célébrités, Martin Margiela préférait garder l’anonymat et redirigeait plutôt l’attention sur son travail. Il ne donnait pas d’interviews, ne figurait presque jamais sur des photos et ne saluait pas la foule depuis la passerelle durant ses défilés (une habitude pourtant répandue chez la plupart des designers). Il n’est pas apparu non plus dans le documentaire portant sur sa propre vie, Martin Margiela: In His Own Word; on y entend uniquement sa voix. En somme, personne, à l’exception de son entourage, personne ne sait trop à quoi Margiela ressemble (mais selon son ancien mentor Jean Paul Gaultier, «il est très grand»).

Hermès

Martin Margiela a occupé le poste de directeur artistique chez Hermès de 1997 à 2003. À l’époque, beaucoup se demandaient comment un designer aussi avant-gardiste allait composer avec le style raffiné de la légendaire marque de luxe française. «Les gens imaginaient Martin couper le [sac] Kelly en deux», a d’ailleurs déclaré Kaat Debo, directrice du ModeMuseum d’Anvers et commissaire de l’exposition Margiela: The Hermès Years. Pendant des années, le public a mal compris et sous-estimé les collections créées par Margiela pour Hermès; ses vêtements inspirés de la mode sportive et de loisirs des années 20 se distinguaient en effet par leur simplicité, leurs nuances monochromes et la grande qualité de leur confection, aucunement par leur caractère sensationnel. Or, la presse ne saisissait pas la modestie habitant les conceptions du designer: elle réclamait plutôt des pièces spectaculaires. Qu’à cela ne tienne, l’influence du travail de Margiela chez Hermès se fait encore sentir partout dans l’univers de la mode aujourd’hui. Il s’agissait de la tendance du «luxe discret», bien avant qu’une telle expression existe pour définir ce style.

Modèle portant une création de Maison Martin Margiela lors de la présentation de sa collection de prêt-à-porter automne-hiver 2007-2008 à Paris, le 26 février 2007. PHOTO AFP PIERRE VERDY. Photo de PIERRE VERDY/AFP par Getty Images.

Une grande influence

Margiela est le designer des designers, car il a inspiré certains des plus grands talents de la mode contemporaine. Après avoir assisté à son défilé printemps-été 1990, Raf Simons a littéralement changé de carrière, passant de la conception d’ameublement à la création de vêtements. «Seulement trois filles ont marché, ç’a duré une fraction de seconde; j’ai tout de suite su que je voulais travailler en mode», a dit Simons. Ce dernier a d’ailleurs rendu hommage à la collection automne-hiver 1997 de Margiela avec sa propre gamme masculine automne-hiver 2016. Marc Jacobs a déclaré au magazine Women’s Wear Daily que «toute personne qui comprend vraiment ce que représente la vie moderne a été influencée par lui». Alexander McQueen a qualifié les créations de Margiela de «classiques contemporains». Demna Gvasalia, qui a occupé son premier emploi chez Maison Margiela après l’obtention de son diplôme à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, a comparé ses faits d’armes chez la griffe parisienne à un programme de maîtrise. «En travaillant là-bas, j’ai découvert qu’on peut trouver la beauté dans tout ce qui nous entoure, qu’on peut transformer les objets banals en œuvres d’art et en produits complètement nouveaux», a-t-il mentionné au magazine i-D. Guram, le frère de Demna Gvasalia et le directeur artistique de la marque VETEMENTS, a même rédigé une thèse sur Martin Margiela pendant ses études au London College of Fashion.

Modèle défilant pendant la présentation de la collection femme automne-hiver 2020-2021 de Maison Margiela, dans le cadre de la Semaine de la mode à Paris, le 26 février 2020 à Paris, en France. Photo de Thierry Chesnot/Getty Images.

John Galliano

Après le départ de Margiela en 2009, la marque a refusé pendant quelques années d’embaucher officiellement une nouvelle personne pour le remplacer. Mais cela a changé en 2014 quand Renzo Rosso, le président du groupe vestimentaire Only The Brave (qui a d’ailleurs acquis la majorité des actions de Maison Margiela en 2002), a nommé Galliano comme directeur artistique de la griffe. Il s’agissait du premier poste à temps plein occupé par ce dernier depuis son congédiement par Dior en 2011 à la suite de remarques antisémites.

Kanye West

On sait bien à quel point Kanye West se passionne pour Maison Margiela. Le rappeur a souvent vanté la marque sur son blogue KanyeUniverseCity.com, chanté à son sujet («What’s that jacket, Margiela? [C’est quoi ce blouson, Margiela?]») et porté plusieurs de ses créations. En 2016, après avoir réactivé son compte Instagram, Kanye West a d’ailleurs publié 99 photos en l’espace de trois heures: une sorte de planche de tendances virtuelle qui comportait des articles féminins, des vêtements masculins et des bottes Tabi de Maison Margiela datant de la fin des années 90 et du début des années 2000. Cela dit, c’est sans doute la garde-robe que West et la marque ont conçue ensemble à l’occasion de la tournée Yeezus qui constitue l’apex de leur collaboration. Maison Margiela a en effet confectionné dix pièces façon tailleur, 20 looks de prêt-à-porter, une paire de baskets exclusive et des cagoules ornées de bijoux fabriquées sur mesure pour le rappeur. C’est grâce à Kanye West qu’un public plus large, mais aussi l’univers du hip-hop dans son ensemble, a pu découvrir Maison Margiela.

Modèle défilant pour la collection de l’automne 2002 de Maison Martin Margiela à Paris. Photo de Giovanni Giannoni/WWD/Penske Media par Getty Images.

Les blouses de laboratoire

Toute l’équipe de Maison Margiela – les stagiaires, le personnel de vente au détail ainsi que les designers en chef – porte des blouses de laboratoire affichant la couleur emblématique de la maison, le blanc. Martin Margiela a conçu ces blouses cache-cœur dotées de multiples poches et d’attaches latérales pour traduire le principe d’identité collective qu’il juge essentiel à sa marque. Autrement dit, elles constituent l’uniforme de la griffe; selon le designer, ces blouses et leur coloris représentent un « symbole d’unité et de pureté». Galliano et son équipe les portent d’ailleurs encore aujourd’hui.

Les télécopieurs MMM

Dès le départ, Martin Margiela et son équipe n’accordaient pas d’entrevues et préféraient répondre aux questions des journalistes par télécopieur. Plus tard, si la griffe a commencé à communiquer par courriel, elle a conservé son habitude de ne jamais discuter en personne avec la presse.

Les personnes visitant la nouvelle boutique de Martin Margiela à Beverly Hills sont accueillies par une pyramide de champagne faite de 6 200 coupes. Les housses de canapé blanches d’une seule pièce sont emblématiques de Margiela. Photo de Myung J. Chun/Los Angeles Times/Getty Images.

Les chiffres

Vous demandez-vous pourquoi il y a des étiquettes blanches sur les vêtements de Maison Margiela affichant des chiffres? En 1997, la marque a introduit dans sa garde-robe un système d’étiquetage établi selon une échelle de 0 à 23. Chaque numéro encerclé correspond à un type de produit et indique la collection à laquelle il appartient.
0 Vêtements masculins et féminins artisanaux
1 Collection féminine
3 Parfums
4 Basiques féminins
6 MM6
8 Lunettes
10 Collection masculine
11 Accessoires
12 Bijoux
13 Objets et publications
14 Basiques masculins
15 Collection créée en collaboration avec la marque 3 Suisses, vendue exclusivement en ligne (et qui n’a d’ailleurs pas fait long feu)
22 Chaussures

Modèle défilant lors de la présentation de la collection de prêt-à-porter pour la saison printemps-été 2009 du designer belge Martin Margiela à Paris, le 29 septembre 2008. PHOTO AFP/FRANÇOIS GUILLOT (Photo de FRANÇOIS GUILLOT/AFP). Photo de FRANÇOIS GUILLOT/AFP par Getty Images.

La cofondatrice

La griffe n’existerait pas sans Jenny Meirens, la partenaire de Martin Margiela. La paire s’est rencontrée en 1983 durant la cérémonie du prix Golden Spindle; Meirens était alors membre du jury et Margiela se trouvait en lice. Bien que le designer n’ait pas gagné, Jenny Meirens a tout de suite reconnu son talent et lui a proposé de vendre sa collection dans sa célèbre boutique Crea, située à Bruxelles.

Meirens et Margiela entretenaient une relation particulière et étaient comme deux âmes sœurs sur le plan artistique. Le duo a imaginé l’avenir de Maison Margiela dans un petit bar de Mantoue, en Italie; Meirens se concentrait sur le volet commercial et stratégique, Margiela sur les créations. Pendant 16 ans, Meirens a travaillé aux côtés du designer (elle a pris sa retraite en 2003) et ensemble, ils ont carrément redéfini les codes de la mode. Pour sa part, Jenny Meirens a recruté des modèles dans la rue (préférant souvent embaucher des personnes qui n’avaient aucune expérience en mode), négocié le contrat de Martin Margiela chez Hermès et a accompli bien d’autres choses encore durant leur partenariat. «On s’intriguait, se mettait au défi et s’émerveillait l’un l’autre, a confié Margiela au T Magazine en 2017. On était en parfaite symbiose. Le démarrage, c’est une étape cruciale dans la carrière des jeunes designers; Jenny a réussi à transformer mes rêves les plus fous en une entreprise viable et pour cela, je lui en suis vraiment reconnaissant.»

Patrick Scallon

Patrick Scallon a été directeur des communications chez Maison Margiela de 1993 à 2008. Comme Margiela est un individu assez mystérieux, plusieurs personnes croyaient à l’époque que Patrick Scallon était en fait le designer. Il a quitté la marque après le départ de Margiela et a ensuite occupé le même poste chez Dries Van Noten pendant presque quatorze ans (jusqu’à l’année dernière, en 2022).

La qualité

Pour Margiela, tous les chemins mènent aux vêtements. Le designer voulait qu’on se concentre d’abord et avant tout sur ses créations et leur qualité. Ça explique d’ailleurs en partie pourquoi il préférait garder l’anonymat, pourquoi ses modèles se couvraient le visage et pourquoi sa marque a toujours privilégié la discrétion. «Quand on a commencé en 1988, c’était une période faste pour les griffes, a-t-il mentionné au Time Magazine. Je souhaite que les gens qui ne connaissent pas mes vêtements les trouvent d’abord jolis avant que les personnes de la boutique leur disent qui les a confectionnés. Les articles qu’on entraperçoit par exemple dans le vestiaire d’un restaurant, on ne sait pas d’où ils viennent: je n’ai aucun problème avec ça.»

Les baskets Replica

Maison Margiela a présenté en primeur ces baskets basses au style minimaliste en 1999, dans le cadre de sa collection Artisanal. Ce modèle est inspiré des chaussures classiques de l’armée allemande conçues par Adi et Rudolf Dassler – les fondateurs respectifs d’Adidas et de Puma. Martin Margiela a pour la première fois posé les yeux sur celles-ci en Autriche trois ans avant le lancement de ses baskets Replica, lesquelles figurent aujourd’hui parmi les articles les plus reconnaissables de Maison Margiela (si l’on exclut les bottes Tabi, bien sûr).

Modèle défilant pour Maison Martin Margiela lors de la Semaine de la mode le 29 septembre 2008 à Paris, en France. Photo d’Antonio de Moraes Barros Filho/WireImage.

Le haut Stockman

Dans le cadre de sa collection printemps-été 1997, Maison Margiela a dévoilé une pièce qui allait devenir l’une des créations les plus marquantes de son catalogue: le haut Stockman. Conçu comme un clin d’œil au processus de couture et de fabrication vestimentaire, ce morceau en lin – estampillé du numéro «42» à l’encolure et de l’inscription «semi-couture» à la taille – évoque les mannequins et les pochoirs emblématiques de l’entreprise Stockman. Ce haut est d’ailleurs entré dans l’histoire de la mode; il est si rare qu’on l’a exposé dans différents musées et que sa valeur de revente frôle actuellement les 20 000 dollars.

Les bottes Tabi

Peu de créations s’avèrent aussi mémorables et donnent autant à réfléchir que les bottes Tabi de Maison Margiela. Le designer n’a peut-être pas inventé ce style (il s’agit de chaussures japonaises traditionnelles dont l’origine remonte au 15e siècle), mais il a su lui rendre un hommage exemplaire qui suscite encore aujourd’hui un engouement presque culte. L’histoire raconte que Martin Margiela a imaginé sa propre version des tabi après un voyage au Japon, à la fin des années 1980. «Je me suis souvenu de notre première visite à Tokyo, quand on croisait des gens qui travaillaient dans la rue avec des tabi en coton, se rappelle-t-il dans le documentaire Martin Margiela: In His Own Words. Je me suis dit, OK, pourquoi je ne ferais pas la même chose, mais avec des talons hauts? Voilà comment le concept est né.»

C’est dans le cadre de son défilé inaugural en 1989 que Maison Margiela a présenté ses premières bottes Tabi. La griffe en a par la suite proposé différentes versions au fil des années: des baskets (conçues en collaboration avec Reebok), des bottes hauteur genou, des ballerines, des flâneurs, des sabots ou encore des escarpins. D’autres modèles uniques ont également été commercialisés, et certains étaient peints à la main en souvenir de l’époque où, en raison de contraintes budgétaires, Martin Margiela devait redonner un coup de jeune à ses bottes invendues l’aide à de nouvelles couleurs afin de les réutiliser dans d’autres défilés. Les Topless, parues au printemps-été 1996, allaient encore plus loin: de simples semelles que l’on devait attacher à ses pieds avec du ruban adhésif.

Cette collection présente des imprimés trompe l’œil et des hauts aux lignes évoquant ceux des couturières et couturiers, ainsi que des tenues pour hommes. Photo de Giovanni Giannoni/Penske Media par Getty Images.

Les invitations et les défilés non conventionnels

On estime souvent que Maison Margiela est une marque «anti-mode», notamment parce que son fondateur et son équipe occupent un espace créatif qui se situe en marge des normes. Prenons en exemple ses défilés: la griffe repérait ses modèles dans la rue (ce qui n’était pas encore habituel dans l’industrie) et ses présentations se déroulaient dans des endroits peu reluisants – un cimetière, une friperie, une ancienne station de métro –, cela à une époque où la plupart des designers révélaient plutôt leur collection dans des lieux prestigieux, localisés près du Louvre. Et c’est même arrivé que Maison Margiela ne fasse pas appel à des modèles. Ainsi, ce sont des hommes en blouse blanche qui ont exposé les vêtements suspendus sur des cintres de la collection printemps-été 1998, un peu comme dans une vente aux enchères. À l’automne-hiver 1998, ce sont des marionnettes créées par la styliste Jane How qui ont pris la place des mannequins sur la passerelle. Pareillement, la griffe innovait dans la manière dont elle lançait ses invitations: une petite annonce pour l’automne-hiver 1989, un télégramme envoyé au printemps-été 1998, une assiette en céramique à l’occasion du printemps-été 2006 et bien d’autres méthodes surprenantes encore. À voir la façon dont fonctionne aujourd’hui l’industrie de la mode, il est facile de réaliser que l’influence de Maison Margiela s’étend bien au-delà des vêtements.

Les arts visuels

À 16 ans, avant de se lancer en mode, Margiela a fréquenté l’École supérieure des arts Saint-Luc (maintenant retraité, il peut d’ailleurs se consacrer aux arts visuels). Le designer s’inspire du corps humain, des milieux urbains et des cheveux (des concepts qui l’intéressaient déjà à l’époque de Maison Margiela) et s’adonne aussi bien à la peinture, aux installations, au collage, au cinéma qu’à la sculpture. En 2021, il a dévoilé sa première exposition à la galerie parisienne Lafayette Anticipations.

Modèles défilant pour la collection printemps-été 2009 de Maison Martin Margiela à l’occasion de la Semaine de la mode de Paris, le 29 septembre 2008 à Paris, France. Photo de Karl Prouse/Catwalking/Getty Images.

L’identité collective

Une certaine aura de mystère nimbe depuis toujours Maison Margiela. Son fondateur voulait que ce soit les vêtements qui soient le point de mire, et préférait que l’on considère les créations de la griffe comme le fruit d’un effort collectif plutôt que du travail d’une seule personne. Il signait donc toutes ses communications par «Maison Martin Margiela» et répondait aux questions des journalistes (par télécopieur) en utilisant le pronom «nous». Après son départ, avant l’embauche de Galliano, la marque a continué à fonctionner sous la forme d’une équipe anonyme composée de multiples talents. Voilà pourquoi Suzy Menkes a provoqué une onde de choc dans l’industrie lorsqu’elle a révélé l’identité du designer en chef de Maison Margiela, Matthieu Blazy, dans sa critique du défilé automne-hiver 2014 rédigée pour le magazine Vogue. Elle y louangeait Blazy, aujourd’hui directeur artistique de Bottega Veneta, et affirmait que sa collection l’avait fait «sortir de l’ombre»; la journaliste y avait même inclus une photo du créateur en compagnie de Simons. En guise de réponse, Maison Margiela a publié un communiqué pour rappeler à la presse ses principes stricts en matière d’anonymat. «La Maison n’a pas changé et ne transmet aucune information sur les membres de son collectif. Notre travail est réalisé par une équipe et son succès ne peut être attribué qu’à elle seule», précisait le document.

La collection du 20e anniversaire

En 2008, peu avant la présentation de la collection célébrant le 20e anniversaire de la griffe, des rumeurs ont circulé selon lesquelles Martin Margiela s’apprêtait à prendre sa retraite. Même si une porte-parole a d’abord démenti ces potins, le designer a effectivement commencé à s’éloigner de la marque l’année suivante. On ne saura jamais vraiment pourquoi, on ne peut que le deviner grâce aux brèves explications fournies par Margiela dans Martin Margiela: In His Own Words: «À la fin, j’étais en quelque sorte devenu le directeur artistique dans ma propre entreprise et ça me dérangeait.»

La grande finale du défilé printemps-été 2009 pour la collection de prêt-à-porter Martin Margiela, le 29 septembre 2008 à Paris. Le designer belge célèbre alors les vingt ans de sa griffe. AFP PHOTO FRANÇOIS GUILLOT. Photo de FRANÇOIS GUILLOT/AFP) (Photo de FRANÇOIS GUILLOT/AFP par Getty Images).

Les défilés printemps-été et automne-hiver de l’an 2000

Le temps de deux saisons, Margiela a joué avec les proportions à une époque où la tendance était aux silhouettes près du corps. Cependant, il ne cherchait pas seulement à créer des pièces amples, mais bien surdimensionnées, tel qu’en témoigne sa collection printemps-été 2000, qui comportait des trenchs, des robes, des chemises et de multiples autres vêtements de taille 74 ou 78 (4XL et 5XL). Dans sa collection automne-hiver 2000, Margiela a développé davantage ce concept et expérimenté avec de nouvelles techniques, par exemple en façonnant ses tricots sur un mannequin 4XL pour leur conférer une forme volumineuse. Personne, à ce moment-là, n’allait aussi loin, et l’influence de Margiela en la matière se fait sentir partout dans l’industrie aujourd’hui.

Zagato

Lorsque Martin Margiela a commencé à travailler sur le premier modèle de ses bottes Tabi, la plupart des cordonneries ont refusé de participer à son projet. De nombreux ateliers considéraient en effet que son concept de chaussures à bout fendu était radical. Heureusement, Geert Bruloot, le propriétaire de la boutique anversoise Coccodrillo et un grand admirateur du designer, a présenté Margiela à M. Zagato, un artisan italien. Ce dernier a fabriqué les fameuses bottes de la griffe juste à temps pour son premier défilé printemps-été, en 1989.

  • Texte: Karizza Sanchez
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 31 juillet 2023