L’art de captiver une salle de milliardaires
Entretien avec Phyllis Kao, commissaire-priseuse chez Sotheby’s.
- Par: Arabelle Sicardi
- Photographie: Brian Karlsson

Sur le pupitre de Sotheby’s, Phyllis Kao se tient comme une cheffe d’orchestre en veste croisée Yves Saint Laurent, dirigeant des millions de dollars d’un simple mouvement de main. Ancienne enfant prodige du violon, Kao est devenue la commissaire-priseuse la plus stylée du monde de l’art : une performeuse qui sait quand laisser planer un silence, quand le briser d’une remarque bien placée, et comment s’accorder, par le vêtement, aux œuvres qui passent sous le marteau. Elle est devenue une muse intergénérationnelle et une passerelle permettant aux nouveaux esthètes d'apprécier à la fois l'art et les rituels spectaculaires qui entourent son acquisition.
Même celles et ceux qui n’envisageraient jamais de dépenser un centime pour, disons, un squelette de dinosaure à 44,6 millions de dollars, se connectent sur Zoom ou se déplacent pour la voir vendre des œuvres au public mondial. Sa présence a transformé les enchères, jadis réservées à un cercle d’initiés, en un théâtre international où se mêlent tension, glamour et esprit — de quoi séduire les milliardaires jusqu’à les pousser aux records. Dans une vidéo devenue virale, Kao se penche vers le public et l'encourage : « Emily fait couler le premier sang. »
La regarder travailler est un véritable spectacle. En un instant, elle passe d’un accent légèrement britannique à un ton mid-Atlantic ou américain, selon la psychologie du moment. Observer Kao, c’est voir une virtuose évoluer avec l’assurance nonchalante de celle qui détient un secret — un secret qu’elle seule connaît. Son style a transformé la mécanique rigoureuse des enchères en un duel d’escrime feutré entre collectionneurs.
Je l’ai retrouvée il y a quelques mois, entre deux grandes ventes, chez Sant Ambroeus. Elle était impeccable, comme toujours : manucure « lune française », blazer assorti, bracelets empilés le long des bras. Tout, chez elle, semblait réglé au millimètre. Devant un café, nous avons commencé à parler de ce qu’elle maîtrise le mieux : l’art de diriger la puissance, où qu’elle entre.

Arabelle Sicardi
Phyllis Kao
Tu étais violoniste classique avant de devenir commissaire-priseuse. En quoi cette expérience t’a préparée au podium ? Par moments, on a l’impression que tu diriges une symphonie là-haut.
J’ai été une violoniste très assidue pendant toute mon adolescence, avec l’ambition de devenir soliste. À seize ou dix-sept ans, je jouais en public toutes les deux semaines, donc j’ai très vite dépassé le trac. Cette expérience m’a clairement aidée quand je suis montée sur l’estrade.
Mon parcours n’était pas planifié : je travaillais comme commis, en quelque sorte la main droite du·de la commissaire-priseur·euse. J’étudiais leurs registres, j’observais tout ce qu’iels faisaient, et au bout d’un an, la direction m’a demandé si je voulais essayer. J’étais assez jeune pour ne pas avoir peur, et déjà à l’aise sur scène. Comparé au fait de jouer le Concerto pour violon de Bruch devant l’un des plus grands chefs d’orchestre du monde, la vente aux enchères m’a paru facile.
C’est un parcours typique pour entrer dans le métier ?
Pas vraiment. Chez Sotheby’s, par exemple, il faut passer une audition, et le processus est très compétitif — beaucoup n’y parviennent pas. J’ai commencé dans une maison plus petite, où l’enjeu était moindre.
Considères-tu la vente aux enchères comme une performance ?
Oui, maintenant. Avec les livestreams et les diffusions sur YouTube, j’ai dû m’y prendre de manière beaucoup plus réfléchie. Avant, il n’y avait qu’une seule caméra fixe. Aujourd’hui, on fait des répétitions techniques complètes, avec téléprompteurs et équipe de tournage. Les ventes du soir sont particulièrement stressantes, parce qu’on sait que des milliers de personnes regardent.

Tu es devenue connue pour tes petites phrases pendant les enchères — certaines sont même devenues des mèmes. Tu les prépares ?
Non, elles sont spontanées. On ne peut pas prévoir ce qui va se passer dans la salle, il faut donc réagir sur le moment.
Je voulais te poser une question sur la perspective culturelle. Tu es taïwanaise-américaine. Comment les scènes artistiques de Taïwan et de New York dialoguent-elles ?
Taïwan soutient depuis longtemps l'art traditionnel chinois, tant la peinture que les objets d'art. Des institutions telles que le Musée national du palais offrent également des programmes universitaires exceptionnels. Au cours des dernières décennies, avec des foires comme Taipei Dangdai, l’intérêt pour l’art contemporain international a beaucoup grandi, et les grandes galeries internationales s’y développent. Ce sont deux sphères très différentes — traditionnelle et contemporaine — mais elles prospèrent toutes les deux.
Parlons style. Tu as une incroyable collection de costumes. Comment prépares-tu tes tenues pour les ventes aux enchères ?
La veste est la pièce la plus importante — c’est ce que les gens voient 90 % du temps. Elle doit être bien ajustée, me permettre de bouger et offrir de la place pour les micros. Pour les ventes du soir, je porte un pantalon pour plus de praticité. Pour les ventes caritatives, où je suis plus mobile et utilise un micro à main, je peux porter une robe.
J’essaie de respecter l’esthétique de ce que je vends. Par exemple, je porte une veste vintage Yves Saint Laurent à double boutonnage pour les ventes de montres — ça donne un côté autoritaire et classique. Pour les Maîtres anciens, je portais une veste en velours vert d’Etro qui rappelait les tons bijoux et les drapés des tableaux.

Les commissaires-priseurs·euses ont la réputation d’être superstitieux·ses. As-tu des rituels ?
Je porte toujours la bague de mon grand-père. Je fais des exercices de respiration et de visualisation avant une vente. Si mon mentor est présent, il me dit toujours la même phrase à chaque fois.
Le monde des commissaires-priseurs·euses n’est pas très diversifié. Comment as-tu trouvé tes mentors ?
Pour la plupart, c’était grâce au travail. Iels m’ont guidée pour analyser la technique et critiquer les performances. Je regardais d’autres commissaires-priseurs·euses et orateurs·rices, j’analysais ce qui fonctionnait et je construisais ma propre boîte à outils. Avec le temps, cela a renforcé ma confiance et ma résilience.
Pour quelqu’un qui ne connaît pas le métier, en quoi consiste exactement le travail ?
Dans une maison de vente aux enchères, on ne se contente pas de vendre — on occupe aussi un rôle de spécialiste. Il faut comprendre les enchères sous tous les angles : les acheteurs·euses, l’équipe au téléphone, les collègues. Il faut être à l’aise avec les chiffres, avoir de l’empathie, prendre des décisions rapides et posséder une voix assurée. C’est un mélange de performance, de calcul et de conscience sociale.
Combien de préparation faut-il pour une vente importante ?
Je travaille en étroite collaboration avec les spécialistes pour comprendre le catalogue et parler de manière éclairée des œuvres. Je ne connaissais pas grand-chose aux dinosaures, par exemple, avant d’en vendre un. Mais une fois que je commence à apprendre, je deviens enthousiaste et me plonge totalement dans le sujet.

C’est quoi, être dans cet état de fluidité sur le podium ?
Le temps semble déformé. Sur le moment, les silences semblent insupportablement longs, mais quand on regarde la vidéo, ce n'est pas le cas. On est juste hyper conscient.
As an Asian woman, people often project stereotypes of being quiet or subservient — but you’re commanding millions from a room. How did you build that presence?
Avec l’expérience. Au début, je ne bénéficiais pas toujours du respect, mais avec le temps et la pratique, j’ai développé de la gravité. Être multilingue et musicienne m’a rendu très attentive à l’intonation et aux inflexions. J’ai travaillé délibérément ma voix pour la prise de parole en public.
Y a-t-il eu un moment où tu as su que tu avais « réussi » ?
Plusieurs. Au début, quand le marché de l’art chinois était en plein essor, j’ai commencé à vendre en bilingue, en anglais et en mandarin. Ça m’a paru révolutionnaire. Plus tard, à Chicago, je suis devenue cheffe des commissaires-priseurs·euses dans la vingtaine, ce qui m’a montré que je pouvais encadrer d’autres personnes. Chez Sotheby’s, j’ai dû repasser une audition devant le comité exécutif — ça s’est très bien passé, et ça a été une autre étape importante.
Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ce métier ?
La combinaison de la performance, des chiffres et du lien humain. J’aime faire rire les gens, lire la salle et relever le défi de tout orchestrer sur le moment.
Qu’est-ce qui figure encore sur ta “bucket list” de commissaire-priseuse ?
J’adorerais vendre une voiture — une belle voiture de course vintage, par exemple.

As-tu des ventes passées préférées ?
La Hope Cup, créée pour l’Exposition universelle de Paris en 1855, en fait partie. Aussi, un briquet Fabergé en jade en forme d’hippopotame qui appartenait autrefois à un roi d’Angleterre. Les histoires derrière ces objets sont fascinantes.
La chose la plus étrange que tu aies vue pendant une vente ?
Une fois, un homme au premier rang jouait des effets sonores sur son téléphone à chaque fois que je disais quelque chose de drôle. Il n’enchérissait même pas — juste un accompagnement sonore pour rire. C’était distrayant, mais je l’ai ignoré et j’ai continué.
Te considères-tu comme quelqu’un qui vend des objets ou qui orchestre le désir ?
Nous vendons des objets de désir. Sans désir, l’art ne serait ni apprécié, ni collectionné, ni soutenu. Les commissaires-priseurs·euses font partie de cet écosystème.
Comment te détends-tu après une vente ?
Ça prend du temps. Parfois, une promenade, un verre de vin ou juste le silence.
Collectionnes-tu toi-même de l’art ?
Oui. J’ai des œuvres contemporaines asiatiques et de l’art bouddhique ancien, même si je suis généraliste dans l’âme. Parfois, les pièces vivent avec moi brièvement avant d’être vendues, mais il m’arrive aussi de les adopter.
Quelle est l’enchère la plus belle que tu aies vue ?
Quand un lot de grande valeur semble destiné à rester invendu, et qu’un enchérisseur se manifeste au dernier moment. Il faut faire comme si on s’y attendait, mais intérieurement, c’est magique. Ce sont les moments les plus beaux
Arabelle Sicardi est journaliste de mode et beauté. Son nouveau livre, The House of Beauty: Lessons from the Image Industry, est disponible dès maintenant.
- Par: Arabelle Sicardi
- Photographie: Brian Karlsson
- Date: 3 Novembre, 2025

