L’abécédaire de Vivienne Westwood
Le punk n’est pas mort — ode à l’intemporalité d’une visionnaire iconoclaste.
- Texte: Kristin Anderson

La doyenne de la subversion. La sainte patronne du punk. Existe-t-il des créateurs dont la vision a su transcender le temps comme celle de Vivienne Westwood?
De ses débuts sur King’s Road, où elle et Malcolm McLaren se sont fait un nom en s’appropriant des styles d’inspiration fétichiste et rockabilly, au statut de quasi haute couture qu’a atteint sa marque dans les années 90, avec des collections comme Anglomania, la carrière de Westwood est une véritable classe de maître sur l’art de se faire une place dans l’industrie tout en restant soi-même.
Fille d’un cordonnier et d’une ouvrière, celle qui deviendrait Dame Westwood est née en avril 1941 dans le village de Glossup, dans les Eastern Midlands. Adolescente, Vivienne déménage avec sa famille à Londres et s’initie à la création artistique en suivant des cours de bijouterie à l’Université de Westminster, qui portait à l’époque le nom de Harrow Art School. Après avoir étudié et décroché un emploi comme enseignante, elle épouse Derek Westwood, un ouvrier, dans une robe de sa propre création, puis donne naissance à un fils. C’est en 1965 que les astres s’alignent et qu’elle fait la rencontre de McLaren, à l’époque un jeune étudiant en art, demande le divorce et emménage avec le futur Svengali des Sex Pistols. Provocateur·trices-né·es, Westood et McLaren ne tardent pas à joindre leurs destins créatifs en fondant leur première boutique.
Inaugurée en 1971, leur boutique du 430 King’s Road, dans le quartier de Chelsea – tour à tour baptisée Let It Rock, Too Fast to Live, Too Young to Die, SEX, Seditionaries et Worlds End — deviendrait un point névralgique de la contre-culture londonienne en ébullition. Le duo guiderait bientôt la scène punk et ses codes rigides vers l’ère flamboyante des New Romantics en incarnant l’esthétique audacieuse et éclectique du style «Buffalo».
Westwood était fascinée par les objets de toutes les époques et des quatre coins du monde, aussi farouchement radicale que passionnée par l’histoire; ses nombreuses collections sont un cours intensif sur le patrimoine britannique. Les créations de Vivienne, irremplaçable provocatrice, zélée dans ses affections et intransigeante dans ses convictions, captivent la jeunesse encore aujourd’hui. À l’approche de l’imminente vente aux enchères des archives personnelles de Westwood par Christie, voici un survol de certains des moments et figures les plus déterminantes de sa carrière singulière.

Westwood et Kronthaler à la Semaine de la mode de Paris, automne-hiver 2005. (Photo: Foc Kan/WireImage.) Sur l’image du haut: Malcolm McLaren, gérant des Sex Pistols, et Westwood à l’extérieur de la cour de magistrat de Bow Street après sa mise en liberté sous caution. (Photo: Daily Mirror/Bill Kennedy/Mirrorpix/Mirrorpix via Getty Images.)
Andreas Kronthaler
Kronthaler, d’origine autrichienne, a rencontré sa future épouse et collaboratrice en 1988, alors que Westwood avait 48 ans et enseignait à l’École des arts appliqués de Vienne. Leur attirance fut immédiate: «Quand j’ai rencontré Vivienne, elle était quelqu’un qui vous apprenait à examiner l’histoire. C’était inhabituel, à l’époque, mais je m’y reconnaissais.»
Impressionnée par l’étudiant précoce, la créatrice l’a invité à s’installer à Londres — où il dormait initialement dans le studio — pour travailler avec elle. Au fil du temps, leur relation s’est approfondie pour devenir romantique.
Le célèbre tandem a présenté son premier projet commun au salon Pitti Uomo au printemps-été 1991 avec les denims déchiquetés et effilochés de «Cut, Slash & Pull» inspirés de la mode Tudor, qui consistait à déchirer les tissus fins pour révéler les textiles tout aussi opulents qui se trouvaient en dessous. Malgré une différence d’âge de 25 ans, ils se sont épousés discrètement en 1993 et ont continué de créer ensemble tout au long de leur mariage non conventionnel ayant duré trente ans, jusqu’à la mort de Westwood en 2022. Kronthaler était un partenaire silencieux de la marque durant la majeure partie de ces trente années, fuyant les feux de la rampe autant que sa femme semblait les courtiser. «Elle ne m’a jamais empêché de sortir ou de me souler, se souvient-il. Elle ne me posait jamais de questions. Elle n’avait absolument aucun intérêt pour le contrôle. J’étais entièrement libre.»

Chapeau montagnard de Vivienne Westwood et McLaren, datant de 1982 et réédité en 2014.

Buffalo
Le style Buffalo, une vision culturelle caléidoscopique portée par le styliste Ray Petri et le photographe Jamie Morgan, tire son nom de la chanson de Malcolm McLaren Buffalo Gals, sortie en 1983, et devient la pierre angulaire des premiers travaux de Westwood.
Infusant la mode de rue d’une sensibilité multiculturelle, ce look «guérilla urbaine» est une création de Westwood et de son partenaire de l’époque, McLaren, dans le cadre de la collection automne-hiver 1982, Nostalgia of Mud.
Avec ses superpositions denses, ses teintes terreuses, ses imprimés à la gravure sur bois et ses silhouettes faisant écho aux jupes longues (polleras) portées par les femmes des Andes, la collection marie avec dynamisme les racines folkloriques à un regard avant-gardiste et à une appréciation des styles traditionnels non européens. (Le look de Pharrell, qui portait l’un des célèbres chapeaux montagnards en feutre surdimensionné de la collection — arboré avant lui par les pionniers du hip-hop The World’s Famous Supreme Team — aux Grammys en 2014, est d’ailleurs devenu viral.)
L’époustouflant défilé a coïncidé avec l’ouverture d’une boutique sur St Christopher’s Place (également surnommée Nostalgia of Mud), aménagée pour évoquer un chantier de fouille archéologique, pleine d’échafaudages et de bâches, avec une façade intimidante sur laquelle figurait une carte du monde. Bien que celle-ci n’ait pas fait long feu, fermant ses portes au moment de la séparation de Westwood et McLaren en 1983, les thèmes qu’elle évoquaient sont demeurés récurrents tout au long de la carrière de Westwood.

À gauche: Corset à imprimé François Boucher par Vivienne Westwood, automne-hiver 1990. À droite: Tizer Bailey dans un corset Vivienne Westwood, 1990. (Photo: Andrew Fox/Mirrorpix/Getty Images.)
Corsèterie
«Pour moi, le point focal d’une femme est la taille, explique Westwood dans son autobiographie. Le corset qu’on a fabriqué était vraiment, vraiment sexy. Les gens l’adoraient. Nous n’avons jamais eu besoin de plus de trois tailles.» En se réappropriant la silhouette d’une taille cintrée avec une touche fantaisiste, le corset est devenu un élément essentiel du vocabulaire stylistique de Westwood, plus que jamais à l’honneur dans sa collection Portrait, en 1990.
Des corsets ornés d’œuvres d’art rococo représentant des chérubins et des scènes bucoliques, comme Daphnis et Chloé de François Boucher, étaient juxtaposés à des décolletés pigeonnants et des minijupes à crinoline. Les mannequins Denise Lewis et Susie Cave se sont embrassées sur la passerelle, faisant écho au baiser de Daphnis et Chloé dans le tableau de Boucher. Transformant un outil historiquement restrictif au service du regard masculin en un jouet emblématique d’une sexualité féminine décomplexée, les corsets Portrait ont connu ces dernières années un renouveau viral grâce à des stars comme Bella Hadid et FKA twigs.

T-shirt Seditionaries de Vivienne Westwood, datant de 1976 et réédité en 2015.
DIY
À l’antipode des corsets structurés et des célèbres drapés artistiques de Westwood se trouve la rudesse irrévérencieuse avec laquelle McLaren et elle ont défini le look punk à ses débuts. Pensez aux chemises de mousseline en lambeaux sérigraphiées de la collection Seditionaries, portées par des artistes comme Johnny Rotten, ou aux débardeurs ornés de mots épelés à l’aide d’os de poulet grappillés dans un restaurant italien voisin.
«J’étais messianique à propos du punk: je voulais voir si l’on pouvait, d’une manière ou d’une autre, mettre des bâtons dans les roues du système, a-t-elle déclaré à The Independent. J’ai réalisé qu’il n’y avait pas de subversion sans idées. Ça ne suffit pas de vouloir tout détruire.» Bien qu’une indéniable finesse ait fini par caractériser les collections subséquentes de Westwood, son travail n’a jamais perdu sa touche DIY ni son éthique fondamentale.
Ère élisabéthaine
Westwood et son penchant pour l’histoire se sont tout particulièrement délectés de l’époque élisabéthaine et de son égérie, la «reine vierge» Élisabeth 1re, dont le règne a consolidé l’identité britannique nouvellement unifiée.
Dans la collection Five Centuries Ago de l’automne-hiver 1997, Westwood a célébré les Tudors avec des cols élisabéthains et des robes à paniers juxtaposés à des porte-jarretelles et à des masques de caoutchouc. Sur la passerelle, des top-modèles comme Helena Christensen, Alek Wek et Eva Herzigová — flanquées d’un cornemuseur torse nu — affichaient un visage blanc poudré et des lèvres rougies, évoquant l’élégance élisabéthaine avec un zeste de glamour sadomaso.

À gauche: chaussures de style ghillie à talon bottier bleues par Vivienne Westwood, automne-hiver 2024. À droite: Vivienne Westwood, printemps-été 1998. (Photo: Giovanni Giannoni/Penske Media via Getty Images.)
Fashion politique
Aucun designer n’a autant incarné l’activisme fervent que Westwood. Ce qui a débuté avec une tendance globalement anti-establishment, illustrée par les mœurs punk de SEX et de Seditionaries, s’est concrétisé au milieu des années 1980 par ses sentiments antinucléaires, présents dans l’imagine dystopique et multicolore de collections comme Clint Eastwood, en 1984. En 1989, la créatrice posait en couverture du magazine huppé Tatler dans son plus bel accoutrement de Margaret Thatcher, avec le titre «This Woman Used to Be a Punk» [Cette femme a jadis été punk], mais ses jours les plus ouvertement politiques étaient encore à venir.
Au cours des années 2000, Westwood a prôné une consommation responsable de la mode face aux changements climatiques, déclarant à The Guardian: «Je ne me sens pas à l’aise de défendre mes vêtements. Si vous avez les moyens de vous les offrir, achetez-moi quelque chose. Mais n’en achetez pas trop.» En 2012, elle a lancé sa campagne Climate Revolution en organisant une manifestation de type guérilla lors des Jeux paralympiques de Londres, soulignant la nécessité d’agir face à l’urgence climatique. Elle s’est même associée à PETA pour promouvoir le végétarisme dans le but de réduire les émissions de carbone liées à l’élevage industriel. En décembre 2014, en compagnie de son fils Joseph Corré, Westwood s’est présentée au 10 Downing Street dans un costume de père Noël pour tenter de remettre le «cadeau» de l’amiante à David Cameron dans le cadre d’une manifestation contre l’exploitation minière. «Je suppose que je suis une punk parce que je suis une battante, a-t-elle dit un jour. On nait avec le caractère que l’on a, et je me battrai toujours. Je ne peux pas m’en empêcher.»
Gold Label
Introduite pour la première fois avec la collection Anglomania à l’automne-hiver 1993, Gold Label regroupe tout ce qui concerne la demi-couture et le sur-mesure de Vivienne Westwood. En 2016, la marque a été rebaptisée «Andreas Kronthaler for Vivienne Westwood», et est complétée par Vivienne Westwood MAN et les gammes à prix abordable Red Label et Anglomania. «Je voulais absolument qu’Andreas Kronthaler soit reconnu par tout le monde pour le génie qu’il est, a-t-elle déclaré au sujet du changement d’image. Je voulais absolument que son nom soit aussi connu que le mien. Parce qu’il devrait l’être. Je voulais que le public le sache.»

Westwood et Naomi Campbell à la cérémonie des prix Designer of the Year tenue pendant la Semaine de la mode de Londres en 1993. (Photo: Dave Benett/Getty Images.)
Hauts, hauts les talons
Parmi les chutes les plus célèbres de l’histoire de la mode, on retrouve sans contredit celle de Naomi Campbell, l’une des muses de Westwood, lors du défilé Anglomania automne-hiver de 1993. Vêtue d’un boa de plumes et de chaussures à talons en croco violet Ghillie d’une hauteur de 30 cm, Campbell s’est retourné une cheville et est tombée à la renverse avant d’adresser à l’audience son plus beau sourire, faisant instantanément sensation auprès des médias. Westwood a déjà affirméque «les chaussures doivent avoir des talons très hauts et des plates-formes afin de mettre la beauté des femmes sur un piédestal». Aujourd’hui, les plus courageuses peuvent toujours se procurer une paire de Ghillies d’une hauteur plus raisonnable de 15 cm.
Incartades
Au diable le marine et le gris charbon; quand Westwood a lancé sa collection d’uniformes pour Virgin Atlantic, en 2014, les employées féminines de la compagnie aérienne étaient vêtues d’un rouge flamboyant. Leurs vestes, qui arboraient la taille cintrée caractéristique de la marque, étaient agencées à des chemises blanches à volants et à des jupes crayons assorties. Les complets trois-pièces des hommes, pour leur part, rappelaient le style traditionnel de Savile Row.
Ce n’était pas la première fois que Westwood faisait la une des journaux aux côtés de Richard Branson, l’imprésario du groupe Virgin. En 1977, à l’occasion du jubilé d’argent de la Reine, Branson et McLaren avaient organisé une excursion sur la Tamise au cours de laquelle les Sex Pistols (les dernières recrues de Virgin Records, qui n’en était qu’à ses débuts) avaient interprété God Save the Queen. Bien qu’il s’agissait d’un coup de pub pour le moins inoffensif, l’affaire s’est mal terminée, car la police attendait le bateau à son arrivée sur le quai. McLaren, furieux, s’est fait tabasser, et Westwood et Branson ont été arrêtés. «Le groupe n’avait rien fait de mal, personne n’avait fait quoi que ce soit de mal, se souvient Branson, mais le simple fait d’organiser une descente sur le bateau et de voir une douzaine de policiers matraquer Malcolm McLaren a propulsé les Sex Pistols à la une de tous les journaux.»
Julian Assange
Westwood soutenait ouvertement le fondateur de WikiLeaks et ses efforts en faveur de l’accès aux documents classifiés, lui rendant même visite durant son asile. À l’été 2020, tandis qu’elle militait pour l’extradition d’Assange vers les États-Unis, elle a revêtu une robe jaune vif et s’est enfermée dans une cage à oiseaux géante à l’extérieur d’Old Bailey, criant dans un mégaphone: «Je suis le canari dans la mine de charbon! Si je meurs dans la mine de charbon à cause des gaz toxiques, c’est le signal.»
Un an plus tard, elle et Kronthaler ont créé une robe sur mesure pour le mariage de Stella Moris avec Assange, ayant eu lieu à la prison de Belmarsh, ainsi qu’un kilt écossais pour le journaliste lui-même. À la mort de Westwood en 2022, Assange a demandé une libération temporaire pour assister aux funérailles, mais celle-ci lui a été refusée.

Sac Monogram Centennial Louis Vuitton x Vivienne Westwood, 1996 (numéro 15 de 100).

Kate Moss
Une Moss au visage poudré, seins nus, coiffée d’un bicorne et vêtue d’une micromini, léchant une barre Magnum en foulant une moquette imprimée léopard. Que dire de plus? L’une des offrandes les plus provocantes de la célèbre provocatrice, Cafe Society, au printemps-été 1994, a marqué la toute première apparition de Moss, sa future muse et amie, dans l’univers de Westwood. Leur amitié, sans contredit l’une des liaisons célèbres les plus enviables qui soient, durera jusqu’à la mort de la créatrice. «Chaque fois qu’elle me parle, j’ai l’impression que l’on conspire, a déjà dit Westwood à propos de Moss. C’est si intime que j’ai toujours hâte de savoir ce qu’on s’apprête à faire ensemble.»

Épingle de sureté Anglomania par Vivienne Westwood datant de 1993, rééditée en 2024.

T-shirt Naked Cowboys par Vivienne Westwood, datant de 1974 et réédité en 2013.
Let It Rock
La célèbre boutique de Westwood et McLaren, située au 430 King’s Road, portera plusieurs noms au fil des ans, mais lorsqu’elle ouvre ses portes en novembre 1971, c’est sous le nom de Let It Rock. S’inspirant de la montée des styles rockabilly et Teddy boy de l’époque, le couple vendait des chaussures de style creeper, des manteaux drapés et des t-shirts usagés cloutés, tailladés et épinglés semblant tout droit sortis d’une photo de Karlheinz Weinberger. L’espace, aménagé dans un style rappelant celui d’un salon de banlieue britannique des années 50, devint rapidement un lieu de réunion où les teddy boys et les teddy girls de Chelsea se retrouvaient pour écouter des disques de rock’n’roll. En 1973, tandis que le mouvement s’essouffle, Let It Rock se réinvente en mode motard avec Too Fast to Live, Too Young to Die (une ode à James Dean), avant de cimenter son statut de boutique culte, au début de l’année 1974, avec l’ouverture de SEX. La mecque du punk était née.
Malcolm McLaren
Alors qu’il n’était pas encore l’imprésario situationniste qu’il allait devenir, McLaren, un étudiant en art, a rencontré Westwood, à l’époque institutrice et mère monoparentale, vers la fin des années 60. En 1971, en plus de vendre ses créations rockabilly dans sa boutique de Kings Road, le duo était déjà en voie de bouleverser le cours de l’histoire de la mode. Tour à tour gérant des Sex Pistols, des New York Dolls, d’Adam and the Ants et de Bow Wow Wow, McLaren était un opportuniste doté d’un grand talent pour les relations publiques et d’un penchant pour la réinvention de ses artistes, avec un succès mitigé. Voir: redonner une image trash-glamour aux Dolls et les habiller de cuir rouge d’inspiration «communiste», ou encore recruter Adam and the Ants pour accompagner une Annabella Lwin encore adolescente dans ce qui deviendrait Bow Wow Wow. Le groupe a d’ailleurs été créé en partie dans une optique promotionnelle, servant de facto de mannequins pour la collection Pirate de Westwood, en 1981.
Si la carrière d’imprésario de McLaren a connu des hauts et des bas, son esthétique et ses exploits commerciaux ont été déterminants pour Westwood: «Il a influencé ma façon de m’habiller et de réfléchir aux vêtements, écrit-elle dans son autobiographie. Il a commencé à dépenser la majeure partie de ses bourses d’études pour m’acheter des vêtements. Il était passionné par ceux-ci et m’a transformée d’une Dolly Bird en une femme chic et confiante.» Leur mariage, toutefois, était explosif. Bien que leur partenariat romantique et créatif se soit essoufflé à la fin de l’année 1983, la symbiose entre Westwood et McLaren a profondément marqué le milieu de la mode.
Nouveaux romantiques
Associé aux soirées endiablées dans des boites de nuit londoniennes légendaires comme l’éphémère Blitz, à Covent Garden, le mouvement New Romantics était une réponse enjouée à l’anti-mode du punk rock. Androgyne et coloré, celui-ci s’inspirait à parts égales des autochtones américains et des pirates, tout en empruntant au passage des touches à l’univers de Harlequin et des dandys de la fin du siècle.
Des établissements branchés comme Blitz et Billy’s accueillaient chaque soir Adam and the Ants, Boy George, Steve Strange et plusieurs autres; les premières créations de Westwood et McLaren, à commencer par leur collection révolutionnaire Pirate, en 1981, deviennent dès lors de véritables emblèmes de cette esthétique.

Ras-du-cou avec pendentif en perles par Vivienne Westwood, issu de la collection automne-hiver 1999 et réédité en 2023.

Chapeau de paille par Vivienne Westwood datant de 2016, mis en valeur par Pechuga Vintage.
Orbe
Lancé en 1986, le désormais célèbre logo de Westwood fait référence aux joyaux de la couronne britannique et à l’orbe incrusté de joyaux remis au monarque, ou «défenseur de la foi», lors de son couronnement. Surmontée d’un anneau de Saturne, cette réinterprétation futuriste d’icônes historiques représente la conservation de la tradition dans une perspective progressiste. Le symbole fait également écho au logo de la Harris Tweed Authority, un fabricant de textile ancestral avec lequel la marque de Westwood a collaboré durant des décennies.

À gauche: bottes tirées de la collection «Pirate», automne-hiver 1981, premier défilé Worlds End de Westwood et McLaren. (Photo: David Corio/Redferns.) Au centre: chemise à imprimé Squiggle, 2017. À droite: défilé «Pirate» de Vivienne Westwood et McLaren pour Worlds End, automne-hiver 1981. (Photo: Tim Jenkins/WWD/Penske Media via Getty Images.)
Pirate
Dynamique et téméraire, le premier défilé de Westwood en collaboration avec McLaren a donné le ton à la marque dès le départ. Inspirée par le relooking commandé par Adam Ant à McLaren — contre la somme de 1000 livres sterling —, la collection Pirate de l’automne-hiver 1981 incarne l’esthétique de la vague néo-romantique et de la déclinaison «Worlds End» de la boutique de Kings Road. La collection non genrée Clothes for Heroes était composée de silhouettes drapées, de chemises à volants, de gilets, de chapeaux bicornes ornés de rosettes et de la désormais iconique botte de pirate froncée à talon aiguille. Le motif de gribouillis ondulant, désormais emblématique de la maison a aussi fait sa première apparition sur la joyeuse bande de flibustiers porteurs de baladeurs qui ont foulé la passerelle.
Queen behavior
Westwood ayant bâti sa réputation en se réappropriant de manière subversive les institutions de l’Ancien Monde, il est tout naturel qu’elle soit largement représentée sur les murs de la prestigieuse National Portrait Gallery de Londres. Bien qu’elles ne soient pas toutes exposées actuellement, 20 images de Westwood figurent dans la collection du musée, allant du célèbre nu de 2009 signé Juergen Teller à la photo de Gian Paolo Barbieri montrant la designer dans un attirail royal façon Reine Élisabeth 1re.
Renommée
La liste des collaborateurs et cohortes de Westwood se lit comme un véritable annuaire des iconoclastes de la fin du vingtième siècle. Chrissie Hynde, la chanteuse des Pretenders, a notamment été vendeuse chez SEX aux côtés de Siouxsie Sioux, Glen Matlock et Sid Vicious, à différentes époques. Pamela Anderson, Jerry Hall et Rose McGowan ont toutes trois défilé pour Westwood au fil des ans, tandis que Boy George, Duran Duran, Adam Ant et Bow Wow Wow sont célèbres pour avoir porté les tout premiers designs de la marque.
Parmi les collaborations créatives les plus notables de l’histoire de Westwood, son travail avec l’artiste Keith Haring pour Witches, en 1983, se démarque tout particulièrement. Inspirée par un voyage à New York, l’ultime collection de Westwood et McLaren empruntait aux codes de la scène hip-hop en plein essor et à l’iconographie glyphique de Haring. «Son travail était comme une langue des signes magique, ésotérique», se souvient la designer. Les célèbres illustrations de chiens et de figures dansantes de l’artiste ont pris vie sous forme d’intarsias et d’imprimés sur des hauts, des jupes, des vestes en peau de mouton et plus encore, tous envoyés sur le podium sous un éclairage stroboscopique au son d’une musique hip-hop. Madonna a d’ailleurs brièvement porté une jupe Witches dans son vidéoclip pour Borderline, sorti la même année.
Sara Stockbridge
Bien qu’elle ne soit pas la plus connue de l’entourage de Westwood, la mannequin au sex-appeal insolent Sara Stockbridge a incarné la marque du printemps-été 1985 jusqu’à sa retraite en 1991. Avec ses boucles platine et ses interminables jambes, l’esprit punk de Stockbridge faisait d’elle la coquette par excellence pour Westwood. Son image la plus emblématique est sans doute la couverture du numéro d’août 1987 de la revue i-D où, photographiée par Nick Knight, elle porte un chapeau en forme de couronne de la collection Harris Tweed, lancée cette année-là, avec le titre «Vivienne Westwood Crowns Her Princess» [Vivienne Westwood couronne sa princesse].
Bien qu’elle ait troqué ses talents de mannequin pour devenir mère, actrice et romancière, on a toujours pu compter sur Stockbridge pour faire l’occasionnelle apparition pour sa vieille amie au fil des ans. Elle a notamment foulé la passerelle pour Westwood au printemps 2007, avec une cigarette au bec.

Veston avec motif tartan violet par Vivienne Westwood, automne-hiver 1994.

Pantalon avec kilt amovible par Vivienne Westwood, 2017.
Tartan
En matière de codes classiques de Westwood, le tartan figure en tête de liste. «L’image du kilt qui vole est en une d’héroïsme, a-t-elle déjà déclaré. L’idée d’escalader des montagnes dans cette tenue, le vent soufflant derrière nous. Tous ces tissus ont une histoire.» Éternellement inspirée par les tenues traditionnelles, sa fascination pour le tartan a des racines rebelles qui remontent au Dress Act de 1746, lorsque la Grande-Bretagne a interdit le port de ce tissu pendant 35 ans suite aux révoltes jacobites ayant secoué les Highlands écossais.
La tenue écossaise à carreaux, qui deviendrait un symbole de la première vague punk, était un élément essentiel du répertoire de McLaren et Westwood à l’époque de Seditionaries, à la fin des années 70. Le tartan emblématique de Westwood, tissé par Lochcarron of Scotland et baptisé MacAndreas (en hommage à Andreas Kronthaler, bien entendu) a été inauguré dans la collection Anglomania de l’automne-hiver 1993. L’une des apparitions les plus mémorables de ce motif bleu et rouge vibrant fut sur la spectaculaire robe de mariée de Kate Moss, ainsi que sur son voile, et il fut officiellement reconnu par le Registre écossais des tartans la même année. Parmi les autres tartans chers au cœur de la Dame, citons le rose vif et vert de Bruce of Kinnaird, datant du milieu du dix-huitième siècle, ainsi que tous les motifs à carreaux de Harris Tweed, partenaire de longue date de la marque.
Tissé par des artisans dans les Outer Hebrides, en Écosse, selon des spécifications précises (et sans recours à l’électricité) depuis plus d’un siècle, le Harris Tweed est synonyme de savoir-faire et d’héritage. À travers le regard de Westwood, les tissus ont trouvé une nouvelle vie dans la collection Harris Tweed de l’automne-hiver 1987, dans laquelle la créatrice réimaginait ce qui avait été perçu comme vieillot pour l’élever au rang de haute couture, présentant des ensembles de jupes et des couronnes de laine en Harris Tweed aux côtés de minijupes à crinoline et de capelines en fausse hermine dignes d’une reine. «J’ai volé l’idée pour toute cette collection à une petite fille que j’ai vue un jour dans le métro, se [souvient Westwood](https://www.viviennewestwood.com/en-us/westwood-world/the-story-so-far/#:~: text=%E2%80%9CMy%20whole%20idea%20for%20this, cool%20and%20composed%20standing%20there.%E2%80%9D). Elle ne devait pas avoir plus de 14 ans. Elle avait un petit chignon tressé, une veste Harris Tweed et un sac contenant une paire de ballerines. Elle se tenait là, l’air tellement cool et posé.»
Union Jack
Saccager les codes de l’aristocratie et de la noblesse était un travail de tous les jours pour Westwood. «La culture anglaise est vitale à mon travail. C’est une question de coupe, d’ironie et de gestion du risque», a-t-elle écrit dans son autobiographie en 2014.
Véritable incarnation de l’essence britannique, la collection Time Machine (1988) accordait une attention particulière au costume Norfolk pour homme, un style populaire datant des années 1860 et généralement porté lors de parties de chasse bucoliques dans les manoirs de campagne. Westwood a fusionné la silhouette avec un autre type de costume — l’armure du chevalier — et placé des «plaques» de tweed aux coudes et aux épaules.
Dans la collection Voyage to Cythera de l’automne-hiver 1989, Westwood présentait une paire de collants en velours de couleur chair rehaussés d’une feuille de figuier en acrylique placée à un endroit stratégique. C’est un très bon exemple de ce qu’elle appelait les années «Britain Must Go Pagan» [la Grande-Bretagne doit devenir païenne], de la fin des années 80 au début des années 90, une joyeuse remise en question de la quintessence du costume britannique, du tweed traditionnel au dandysme de l’époque de la Régence. Lorsqu’il était question d’utiliser le vêtement comme outil de commentaire social et d’exploration des dynamiques de pouvoir, peu de gens le faisaient aussi habilement que Westwood.

Boucles d’oreilles SEX par Vivienne Westwood, tirées de la collection Always on Camera, automne-hiver 1992.

T-shirt Fuck Everybody Except Us par Vivienne Westwood, 2017.
Viv aime Viv
Viv Albertine, guitariste du groupe de punk féminin légendaire The Slits, admirait Westwood depuis ses tous débuts à la boutique de Kings Road. «Vivienne Westwood a été un modèle pour moi, a-t-elle déclaré. C’était une penseuse extrêmement rigoureuse et son opinion était importante pour nous. Je crois qu’on ne lui accorde pas suffisamment de mérite pour son rôle dans l’avènement du punk.»
Dans son autobiographie Clothes, Clothes, Clothes. Music, Music, Music. Boys, Boys, Boys, Albertine écrit: «Vivienne est effrayante pour la même raison que toute personne authentique qui parle franchement est effrayante — elle vous expose. Si vous n’avez pas été honnête avec vous-même, sa présence vous rendra très mal à l’aise, et si vous êtes un escroc, elle verra clair dans votre jeu. [. . .] Sid [Vicious] m’a dit, un jour que Vivienne me trouvait talentueuse, mais paresseuse. J’ai travaillé deux fois plus fort dans tout ce que j’ai entrepris depuis ce jour-là.»
Worlds End
Audacieuse et rocambolesque à son ouverture en 1980, l’incarnation fantastique de Worlds End s’est avérée être sa forme finale, et la boutique existe toujours sous ce même nom aujourd’hui. Ainsi baptisée en raison de son emplacement jadis éloigné de l’action, dans le quartier de Chelsea, elle a été décorée de manière à imiter un galion afin de coïncider avec le lancement de la collection Pirate en 1981, avec ses planchers inclinés et son horloge qui tourne en sens contraire. Le magasin a fermé ses portes en 1984, suite à la séparation de Westwood et McLaren (ce dernier ayant décampé en Italie pour quelque temps) et est demeuré fermé jusqu’en 1986, où il renait de ses cendres. Aujourd’hui, on peut s’y rendre afin d’y admirer les rééditions d’archives et les styles directionnels de Gold Label.
XXXposée à Buckingham
S’il est choquant que la monarchie ait choisi de reconnaitre officiellement le travail de Westwood, il n’est absolument pas surprenant que cette dernière ait accepté de se voir décerner les honneurs de l’Ordre de l’Empire britannique dans une tenue typiquement Westwood — sans culotte. Convoquée au palais de Buckingham pour recevoir la plus haute distinction britannique, en 1992, elle portait un élégant tailleur gris à jupe ronde issu de sa dernière collection printemps-été, Grand Hotel. Quand elle a fait un tour sur elle-même devant les paparazzis, ceux-ci ont eu droit à un spectacle pour le moins surprenant. «J’ai voulu mettre en valeur ma tenue en faisant tournoyer la jupe, se remémore-t-elle avec désinvolture. Il ne m’est pas venu à l’esprit que, les photographes étant pratiquement à genoux, le résultat serait plus glamour que je ce à quoi je m’attendais.»

Robe Buffalo par Vivienne Westwood et McLaren tirée de la collection Nostalgia of Mud, automne-hiver 1982.

Robe Destroy par Vivienne Westwood, printemps-été 2016.
Youth Culture
Des teddy boys aux punks en passant par les enfants du Blitz, la culture de la jeunesse était la pierre angulaire de l’éthique de Westwood. Loin de s’asseoir sur ses lauriers, la créatrice a continué à soutenir les talents émergents jusqu’à la fin de sa vie, prenant place au premier rang pour des artistes comme Matty Bovan (qu’elle qualifiait de «véritable punk») et inspirant d’innombrables héritiers spirituels, de Richard Malone à Chopova Lowena.

Tiare Horn en argent par Vivienne Westwood, issu de la collection automne-hiver 2005 et réédité en 2023.
Renaissance Z
Difficile d’imaginer ce que Westwood penserait des microtendances TikTok, mais on imagine facilement les vulgarités qui sortiraient de sa bouche. Malgré tout, sa marque a récemment connu un regain de popularité auprès d’une génération qui n’avait même pas été conçue quand Anglomania est apparue sur les passerelles en 1993. Inspirée au moins en partie par un personnage de la série d’animation culte Nana, qui portait Westwood, la génération Z s’est emparée des colliers de perles ras du cou de la marque avec une telle ferveur que celle-ci a relancé la production de son mini ras-du-cou en bas-relief. Mi-Bridgerton, mi-dark academia, on l’a vu au cou de stars comme Rihanna, Bella Hadid et d’autres célébrités, propulsant au rang d’incontournables d’autres classiques de Westwood, comme ses minikilts, ses portefeuilles à logo et son sac Granny, pour une toute nouvelle génération.
Kristin Anderson est une chroniqueuse mode et culture basée à Los Angeles. Anciennement chez Vogue, Style.com, et GOAT, lorsqu'elle n'est pas en train d'écrire, elle est à la recherche du prochain t-shirt vintage rare à ajouter à sa collection.
- Texte: Kristin Anderson
- Archivisme et consultation créative: Pechuga Vintage
- Traduction: Gabrielle Lisa Collard
- Date: 25 juin 2024

