Sous
le charme
de Salie 66

Sheila Heti étudie la simplicité envoûtante du pull en cachemire.

  • Texte: Shelia Heti
  • Photographie: Heather Sten

Fondée par le duo père-fils Elliott et James Shalom, la marque de prêt-à-porter new-yorkaise Salie 66 propose des pièces élégantes en laine mérinos, en soie et en cachemire aux silhouettes intemporelles. Ici capturées par la photographe Heather Sten, les textures somptueuses et les teintes irrésistibles de la collection automne-hiver 2021 captivent dans un décor intime et accueillant. Afin d’accompagner ces images, l’autrice Sheila Heti s’engage dans une réflexion sur le charme banal du pull en cachemire avant le lancement de son nouveau livre, Pure Colour.

Une de mes amies s’est fait lire ses vies antérieures et a appris qu’elle avait précédemment été sorcière; intimidés par ses pouvoirs, les hommes du village la détestaient et l’ont pendue à la potence. Par ailleurs, dans ses temps libres, mon amie aime ajuster ses pulls à la main. Elle les découpe et les recoud en s’assurant qu’ils lui vont parfaitement. Elle m’en a déjà offert un qu’elle ne voulait plus et j’ai essayé de le porter, mais je l’ai trouvé étouffant: le col était trop serré.

Par la même logique, je me demande si j’ai déjà été une éleveuse de chèvres, morte paisiblement dans son étable entourée de ses animaux, les doigts enfouis dans leurs poils doux qui deviendraient du cachemire. En effet, je me sens plus heureuse, à l’aise et sécurisée quand je porte un pull en cachemire délicat.

Je crois qu’il s’agit de la façon la plus raisonnable d’envisager le pull en cachemire: du point de vue de la personne qui le porte, celle qui le trouve pratique, douillet et réconfortant.

En vedette dans cette image: blouson Salie 66. Image précédente : Le modèle porte pull Salie 66.

Le modèle porte un pull Salie 66.

Le modèle porte un polo Salie 66.

Mais la plupart des histoires mettant en vedette des pulls en cachemire sont racontées du point de vue opposé: par un personnage (souvent) masculin envoûté par une femme au pull moulant. Lana Turner n’est pas devenue la première «Sweater Girl» parce qu’elle aimait la sensation du cachemire sur sa peau davantage que toutes les autres actrices. Les femmes qui se voyaient décerner le titre de «Miss Sweater Queen» dans les années 50 n’étaient pas forcément celles qui raffolaient réellement de la légèreté divine du pull en cachemire.

Francine Gottfried ne doit pas sa prompte renommée à sa peau sensible qui ne tolérait pas la grossièreté de la laine. C’est sa beauté ravissante dans une «bullet bra» et un pull qui a attiré deux mille hommes à la station BMT à 13h15 le 18 septembre 1968. (Elle empruntait le même itinéraire tous les jours pour aller travailler à la Chemical Bank, ce qui la rendait facile à suivre.)

Le modèle porte un pull Salie 66.

Le modèle porte un pull Salie 66 et pantalon Salie 66.

Quelques jours plus tard, cinq mille hommes se sont déplacés pour la zieuter et la police a dû fermer les rues pour l’escorter alors que trois voitures se sont fait ruiner par des lorgneurs qui ont grimpé sur leurs toits.

Une sorcière célèbre réincarnée plusieurs vies plus tard et une voluptueuse femme de carrière contemporaine à New York ont toutes les deux adopté le pull en cachemire, ce vêtement à la fois rare, luxueux, solide et ordinaire. Le cachemire nous maintient à la température parfaite, entre le chaud et le froid. Et c’est peut-être ce dont ces amatrices de pulls ont besoin: de se sentir chaudes et froides.

«Je crois qu’ils sont tous fous», a dit la futée Mme Gottfried aux journalistes. «Qu’est-ce qui les amène ici? Je ne suis qu’une fille ordinaire.»

Sheila Heti a écrit dix livres, y compris les romans Motherhood et How Should a Person Be?. Son prochain roman, Pure Colour, sera publié par FSG, Harvill Secker et Knopf Canada le 15 février 2022.

  • Texte: Shelia Heti
  • Photographie: Heather Sten
  • Traduction: Liliane Daoust
  • Date: 8 novembre 2021