Sexe, franges et journaux

Sept observations tirées des défilés de la saison, à retenir.

  • Par: Max Berlinger

Quel long et étrange voyage ça a été.

Jerry Garcia, du groupe Grateful Dead, parlait sans doute du mystère de l’existence humaine en écrivant cette phrase. Mais il aurait tout aussi bien pu évoquer la saison printemps-été 2026, aussi débridée que fascinante, qui s’est achevée plus tôt ce mois-ci. Un mois entier, quatre capitales, et surtout une pluie de débuts très attendus : Demna chez Gucci, Jonathan Anderson chez Dior, Simone Bellotti chez Jil Sander, Dario Vitale chez Versace, Louise Trotter chez Bottega Veneta, Mattieu Blazy chez Chanel, pour n’en citer que quelques-uns. Mais sous ces défilés à gros titres, on retrouvait l’essentiel de toute semaine de la mode : des vêtements remarquables.

Maintenant que la poussière est retombée, on peut mesurer ce qui a tenu — et ce qui a moins bien résisté. Beaucoup de tentatives, pas toujours réussies, mais aussi de grandes et belles déclarations sur la manière dont nous voulons nous habiller demain. Face au monde, le besoin de protection ; face à la banalité du bon goût, celui d’y échapper. Les créateur·ices ont célébré la chaleur moite d’un érotisme assumé et l’énergie vibrante des franges en mouvement. Voici ce que nous avons vu et que l’on imagine déjà quitter les passerelles pour rejoindre, tôt ou tard, votre garde-robe.

La libération cinétique des franges

Nous vivons à une époque où tant d’expériences se réduisent à des pixels en deux dimensions, figés derrière la surface lisse et froide d’un écran. Des images arrêtées ou des fragments de vidéo tiennent lieu de substitut à la fougue, au tumulte vibrant de la vie réelle, palpable. La mode, elle, reste un art vivant — fait de matière, de mouvement, d’élan. Cette saison, les créateur·ices ont célébré cette tridimensionnalité, ce langage du geste, en réinventant l’un des plus beaux ornements de la mode : la frange séduisante, fabuleuse et fantastique.

Chez Ferragamo, elle tombait et flottait comme des serpentins de fête sur une mini-robe en soie brune. Chez Louis Vuitton, elle éclatait en feu d’artifice de couleurs floues, ondulant sur une robe quasi extraterrestre. Chez McQueen, elle longeait l’abdomen, suspendue à un top tissé découvrant la taille, tandis que chez Polo Ralph Lauren, elle virevoltait au bas d’une jupe en daim esprit yee-haw. Tout le monde s’est emballé pour les bottes hautes fougueuses d’Alaïa, ornées de franges qui ondulaient à chaque pas, pleines de promesses. Quelle qu’en soit l’interprétation, la frange a retrouvé sa force cinétique — ajoutant ondulations et reliefs au corps qu’elle habille, rappelant que la mode est une célébration du corps en mouvement.

Le drapé fluide et libérateur de couture à la Armani

Bien avant la disparition, en septembre, du légendaire Giorgio Armani — l’un des rares à mériter vraiment ces adjectifs, « iconique » et « mythique » —, l’esprit ample et poétique de son œuvre montait déjà en puissance dans le paysage mode. Rien d’étonnant : nous cherchons encore à trouver un équilibre entre la légèreté et le confort hérités de la pandémie, et les exigences plus rigides du grand retour au bureau.

Chez Armani, le modèle existe déjà. La structure, la rigueur et la tradition du costume adoucies par une fluidité et une aisance qui donnent l’impression d’enfiler un pyjama. Ces dernières saisons, les créateur·ices s’en sont emparé·es, insufflant à leurs silhouettes cette nonchalance luxueuse, ce relâché précis, ce lâcher-prise sophistiqué qu’on reconnaît instantanément : l’ADN Armani.

Cette tension — entre la cérémonie et l’insouciance — a servi de fil conducteur de la saison, réinterprétée avec subtilité par plusieurs maisons. L’élégance dépouillée d’une veste croisée et d’un pantalon fluide (avec chemise et cravate à pois) chez Ferragamo, des revers larges et des plis appuyés chez Versace (très années 80), des volumes carrés et sculpturaux chez Stella McCartney. Fear of God, la nouvelle fascination masculine Auralee, Willy Chavarria ou encore le lauréat du prix LVMH Soshiotsuki ont, eux aussi, exploré ces drapés romantiques et cette ampleur détendue, signature d’un certain idéal armanien. Un rappel que les grandes idées reviennent toujours hanter le présent, que nous restons des êtres de nostalgie et de désir pour un passé idéalisé. Et que le vrai style, lui, ne se démode jamais.

Bien sûr, la meilleure interprétation d'Armani est venue du maître lui-même, après sa mort. Son dernier défilé — les couples glissant sur le podium dans ses costumes fluides caractéristiques et ses tenues de soirée scintillantes dans des tons gris-beige et bleu marine — était une véritable leçon de discernement, d'élégance, de croyance inébranlable en la beauté et dans l'artisanat. L’homme n’est plus, mais sa vision, elle, continuera de vivre.

Bottega Veneta (Getty Images). Sur l’image du haut: Stella McCartney (Getty Images).

La carapace protectrice du blouson en cuir

Inutile de le dire : nous vivons une époque éprouvante. Le monde est froid, souvent insensible. Parfois même brutal. Nous avons besoin de vêtements qui protègent, qui fassent barrière aux secousses et aux épreuves qui nous entourent. Des pièces qui fortifient, qui affirment notre résistance, notre dureté, notre espoir obstiné de persévérer malgré le choc et la souffrance. Des vêtements qui dégagent une aura de cool ineffable, oui, mais aussi un instinct de défense. Des pièces intrépides, hors-la-loi, un peu dangereuses.

En d’autres termes, il nous faut un blouson en cuir.

Chez Saint Laurent, les manteaux amples façon linebacker se portaient sur des blouses empesées aux lavallières immuables, tandis que pour sa première collection chez Bottega Veneta, Louise Trotter proposait des silhouettes sablier sculptées pour évoquer des peaux exotiques ou travaillées dans le tressage texturé de l’intrecciato signature. Le tout débordait de bravade et d’une désobéissance érotique assumée. Chez Versace, Dario Vitale signait des vestes empreintes d’un sleaze des années 80, tandis que chez Gucci, Demna présentait des blousons de cuir ornés d’appliqués floraux kitsch, d’effets de peau de serpent et d’une touche vintage légèrement mélancolique. Chez Loewe, Jack McCollough et Lazaro Hernandez rehaussaient leurs tenues sportives aériennes de cuir moulé, spongieux et excentrique ; chez Altuzarra, des manteaux amples à col haut affichaient une structure presque architecturale.

Voir autant de cuir proposé pour le printemps pouvait sembler paradoxal, certes, mais c’était aussi un rappel : il n’existe sans doute pas de meilleure façon d’être à la fois audacieux·se et protégé·e que d’enfiler l’un de ces compagnons de route indestructibles.

Jil Sander (Getty Images).

L’austérité vibrante du minimalisme coloré

Une certaine simplicité enveloppante domine aujourd’hui les silhouettes : lignes épurées, teintes neutres, détails mesurés. Une rigueur presque glaciale, qui a fait du minimalisme le grand langage du moment.

Cette saison, pourtant, une inflexion s’est dessinée. Le minimalisme ne disparaît pas — il s’épanouit autrement. Sur les passerelles, les silhouettes les plus dépouillées se sont parées d’un éclat inattendu : celui de la couleur, vive, sensuelle, revigorante. Ce minimalisme coloré, fusion du dépouillement classique et de l’énergie joyeuse des teintes saturées, s’est imposé comme une évolution exaltante et nécessaire.

Chez Jil Sander, pour la première collection de Simone Bellotti, des pulls en maille aux couleurs primaires se superposaient à des bases contrastées, découpant le corps en aplats de cyan éclatant ou de bleu encre, comme dans un tableau de Barnett Newman. Zane Lii, de la marque Lii, a pris le parti d’un look de sport aérien et ludique, transformé en leçon d’accords chromatiques — un anorak rose poudré sur un top blanc, jupe noire à ceinture rouge, ou T-shirts superposés dans des tons de bleu ciel, brun, noir et blanc. Chez Loewe, les robes fluides révélaient, au détour d’un pli, des éclats d’orange, de fuchsia, d’émeraude ou de citron. Quant à Colleen Allen, ses pièces méditatives, à la rigueur presque historique, se déclinaient dans des nuances somptueuses de violet et d'orange doré.

Le printemps prochain, on adopte la rigueur, oui — mais traversée de lumière, habitée par la joie éclatante d’une couleur affirmée, intrépide, vivante.

Tom Ford (Getty Images).

La promesse mordante du SEXE

Ces dernières saisons, les vêtements avaient perdu leur sang. Des silhouettes pensées pour couvrir, engloutir, dissimuler le corps dessous. Cette fois, volte-face : un retour à l’hédonisme, au désir, à la mode comme vecteur du plus simple, du plus brûlant des instincts — le sexe. Les vêtements se sont faits plus courts, plus ouverts, glissant à moitié sur la peau ; les pantalons se déboutonnent, les fermetures s’entrouvrent. Voici, semblaient dire les créateur·ices, un corps en chaleur. Voici la promesse du péché. Voici un souffle de sensualité, cette tension charnelle qui fait tomber les vêtements d’elle-même.

C’est sans doute une réponse à l’énergie étouffante et cérébrale du Quiet Luxury, obsédé par le bon goût et le contrôle. Mais aussi un contrepoint à la froideur de la vie moderne, où les liens se tissent à travers des écrans aseptisés. Le sexe, ici, redevient promesse : celle de la sueur sur la peau, du désordre des corps, de la joie, du plaisir brut.

Demna, connu pour ses volumes massifs chez Balenciaga, s’est amusé de coupes vamp et de proportions dévoilant le corps pour sa première collection Gucci. Fausto Puglisi a injecté un glamour lamé et provocant dans son Roberto Cavalli : décolletés plongeants, découpes effleurant les hanches. Chez McQueen, les jeans et jupes bumster glissaient littéralement du bassin (le créateur confiait à Vogue vouloir traduire une idée de « fertilité et d’énergie féminine puissante »), tandis que Haider Ackermann, pour sa deuxième collection Tom Ford, a livré une ode à la transparence : dentelles fines, brassières, robes qui effleurent plus qu’elles ne couvrent.

Sexe, péché, désir, chaleur. Si l’on en croit ces créateur·ices, l’été prochain s’annonce torride. Et on a hâte.

La nostalgie d’une réalité partagée (ou : le grand retour des journaux)

Peut-être ressentez-vous, comme moi, une forme de nostalgie pour des temps plus simples, ceux où la vérité semblait unique, tangible, où l’information ne s’imposait pas dans une avalanche de ping-ping-ping et de vidéos de dix secondes hurlant dans toutes les directions.

Les créateur·ices aussi semblent avoir la nostalgie de ces jours révolus, puisque les journaux se sont imposés comme un motif discret mais révélateur dans les collections du printemps. Chez Moschino, ils se transformaient en robe imprimée — clin d’œil à une pièce culte signée Galliano pour Dior. Chez Bottega Veneta, les mannequins serraient contre elles des journaux en cuir tressé intrecciato, glissés entre des sacs immenses. À New York, Brandon Maxwell a même imaginé des sacs pourvus de sangles extérieures où venait se loger un exemplaire du Times — posture littéraire et manifeste silencieux : oui, je lis encore le journal.

Il y a dans ce geste une douceur nostalgique, presque romantique — le souvenir d’un monde en papier, d’une vie où l’on pouvait encore prendre le temps de tourner les pages. Peut-être que ces clins d’œil discrets nous rappellent, à nous aussi, le plaisir d’une lecture réelle, à l’abri du défilement sans fin.

Les séductions timides du perforé

Puisqu’on parle de sexe (voir plus haut), rappelons que le désir ne se dit pas toujours tout haut. Parfois, il s’insinue dans un frôlement, un rire discret, ou la simple vision d’une peau entrevue. Et bien sûr, nos plus grands esprits de mode l’ont compris : ils y ont répondu avec une ingéniosité si subtile, si incroyablement futée, qu’elle frôle le génie.

Les perforations ! Évidemment.

Grâce à ces petites piqûres ordonnées, les créateur·ices ont trouvé une solution suggestive : une manière d’être à la fois sensuel·le et respectable, de jouer sur la plus délicieuse des tensions. C’est un art de l’allusion — celui qui effleure la chair sans la montrer, qui suggère le corps sans jamais le livrer. Une proposition légère, idéale pour l’été, une exploration des textures et des rythmes du vide, et surtout, une preuve éclatante que la promesse du sexe est parfois plus enivrante que l’acte lui-même.

On l’a vue sous toutes ses formes : un tricot seconde peau criblé de trous chez Eckhaus Latta ; un pull plus épais et aéré dans l’esprit preppy-chic de TWP. Chez Ackermann, les manteaux et sacs d’un vert ou bordeaux somptueux s’animaient de milliers de fentes suggestives qui semblaient s’ouvrir — presque respirer — à chacun des mouvements du corps. Fendi proposait un blouson en cuir bleu ventilé, percé d’une constellation de trous délicats, tandis que Miu Miu ornait ses tricots de petites entailles. Chez Schiaparelli enfin, les ouvertures prenaient des allures de pois ajourés, célébrant la forme humaine sans jamais sombrer dans la vulgarité.

C’est dans cette tension — entre le caché et le révélé, le dit et le sous-entendu — que le perforé tire toute sa puissance de séduction.

Dries Van Noten (Getty Images).

Le pouvoir électrisant du vert acide

Comme une giclée d’agrume qui tranche dans la douceur sirupeuse d’un dessert, une touche de couleur vive suffit à créer le drame, l’intrigue, susciter l'enthousiasme et même apporter une touche de joie. C’est sans doute pour cette raison que le vert acide, criard, impossible à ignorer, s’est imposé dans tant de collections printemps-été.

Avec son éclat fluorescent, très visible et qui attire l'attention, le vert acide agit comme un antidote immédiat à la mer de noirs, de gris, de beiges et de bleus marine où nous baignons. C’est la touche de mauvais goût parfaite — audacieuse, provocante, assurée — dans un monde qui préfère la discrétion à la singularité. C’est la couleur de la Main Character Energy. Elle a du panache, de l’insolence, et juste ce qu’il faut de vulgarité.

On l’a vue en combinaison filet chez Diotima, en robe acide à faire plisser les yeux chez Prada, en patchwork trapèze au col froncé chez Dries Van Noten, ou encore en jupe asymétrique à pampilles chez Alaïa. Le vert acide insuffle une décharge d’énergie dans n’importe quelle silhouette, un choc de glamour clinquant qui mérite un second regard. Pas étonnant qu’à une époque saturée d’images homogènes, nous soyons en manque de tels frissons chromatiques. Le vert acide exige l’attention, sollicite le regard. Il défie quiconque de détourner les yeux. Et personne n’y parvient.

Max Berlinger est un écrivain basé à New York. Il tient le Substack mode Add 2 Cart.

  • Par: Max Berlinger
  • Date: 22 Octobre, 2025