Langage sectaire avec Madeline Argy

La célèbre tiktokeuse et animatrice de balado de 24 ans s’ouvre sur ses ruptures, ses leçons de vie et l’invité de ses rêves.

  • Texte: Delia Cai
  • Photos: Tyrell Hampton

Madeline Argy a récemment troqué la froide campagne anglaise pour les vallées ensoleillées de la Californie – partiellement, du moins. «Je pense que je vais partager mon temps entre les deux», admet la tiktokeuse et animatrice du balado Pretty Lonesome au sujet de son déménagement à West Hollywood. La jeune femme de 24 ans est d’ailleurs déjà accro à une chaine d’épiceries haut de gamme de la région (mais non, pas celle-là). «Ça s’appelle Bristol Farms!, s’exclame Argy. C’est impec. Tellement mieux qu’Erewhon; je m’y suis convertie.»

Argy et moi réalisons l’entrevue peu avant les fêtes de fin d’année, durant cette période de décembre où le jour décline tôt, invitant à l’introspection, à faire le point sur sa vie, ses amours, ses ambitions pour l’année qui s’en vient. La vedette du web originaire du West Sussex avait déjà un horaire chargé, mais son année 2024 a été particulièrement bien remplie: depuis le lancement de son balado Pretty Lonesome sur le réseau Unwell d’Alex Cooper il y a un peu plus d’un an, Argy a choisi de miser sur les monologues-fleuves qui ont fait sa marque de commerce, et qu’elle avait l’habitude de livrer depuis l’habitacle de sa Vauxhall Astra 1996, pour en faire une émission hebdomadaire en bonne et due forme axée sur les hauts et les bas de la vie des jeunes vingtenaires. Pretty Lonesome en est maintenant à sa deuxième saison.

Tout en maintenant l’empire qu’elle s’est bâtie sur TikTok – où plus de 9 millions d’abonné·es syntonisent sa chaine pour entendre ses péripéties relatées dans un style inimitable, comme cette fois où elle a eu une conversation de 6,5 heures dans un avion, ou sa tentative de retrouver ce flacon de parfum oublié dans un autre pays – Argy s’est aventurée dans le monde de la mode, collaborant avec des marques comme Chanel, Gucci et Calvin Klein, se familiarisant petit à petit avec le circuit des défilés. Elle a par ailleurs été confrontée cet été à l’un des aspects les plus pénibles de la célébrité: sa rupture avec le rappeur britannique Central Cee, dans laquelle Ice Spice s’est retrouvée mêlée, a été hautement médiatisée, suscitant une avalanche de ragots alors que l’internet tout entier s’invitait dans sa vie privée.

Une personne moins chevronnée qu’elle dans l’art de la révélation se serait peut-être retirée loin des projecteurs, mais Argy a pris les choses en main en publiant plusieurs vidéos où elle expliquait son côté de l’affaire – une décision qui semble avoir cimenté son statut de «meilleure amie la plus sympathique de tout l’internet» (une amie qui, accessoirement, porte du Chanel), qu’on ne peut s’empêcher de vouloir épauler.

Argy et moi avons discuté des leçons qu’elle a tirées de l’année qui vient de passer et de ce qu’elle souhaite pour celle qui vient.

Delia Cai

Madeline Argy

La première fois qu’on s’est rencontrées, tu t’apprêtais à lancer Pretty Lonesome. Quelle est la plus grande leçon que tu as retirée de cette première année à la tête d’un balado?

Sans aucun doute l’importance de ne pas se sentir intimidée par un public. Au départ, je faisais le balado avec beaucoup d’enthousiasme, par passion – c’était quelque chose que j’aimais faire, tout simplement. Puis je me suis mise à me fermer petit à petit, ce qui fait que le balado manquait de profondeur, par ma faute. Selon moi, la plus grande leçon est celle-ci: quand on entreprend quelque chose, il faut y mettre tout son cœur. C’était un gros projet qui demandait une personnalité forte pour fonctionner. Alors j’ai recruté une équipe de production et appris que diriger un balado toute seule n’est pas ce qu’il y a de plus évident, surtout si je veux m’amuser en le faisant. Je pense aussi que le plaisir que j’ai à le faire se communique au public et que c’est ce qui rend la chose agréable pour tout le monde.

De quoi es-tu le plus fière, en ce qui a trait au balado?

Je suis fière de l’avoir positionné de façon à ce que les gens aient envie d’y participer. C’est le principal selon moi: quand je communique avec les personnes que j’aimerais recevoir, il y a de bonnes chances que je reçoive un courriel en retour, qui me permet de préparer le segment réservé aux nouveaux et nouvelles invité·es, dans lequel je reçois des experts et des expertes qui me parlent de leurs divers domaines professionnels.

Y a-t-il une personne que tu as particulièrement aimé recevoir jusqu’ici?

J’ai filmé l’épisode avec l’autrice Amanda Montell la semaine dernière, dans lequel elle parle des techniques linguistiques utilisées par les personnes en position de pouvoir, souvent dans des contextes sectaires. C’était vraiment intéressant, surtout pour moi qui, à l’origine, suis allée à l’Université du Kent pour y étudier la linguistique.

Peux-tu m’en dire plus à ce sujet? Les chefs de secte utilisent-ils des techniques linguistiques précises?

Amanda me parlait d’une technique que les gens utilisent pour arrêter la pensée, en gros. Si on vient leur poser une question qui peut mener à une discussion potentiellement très éclairante, ces gens ont souvent des répliques très courtes qui servent essentiellement à empêcher la discussion d’aller plus loin. Elle a donné l’expression «c’est comme ça» comme exemple, qui freine vraiment toute conversation. Ou encore: «Faites comme si vous y croyiez déjà et le reste suivra.» C’est très efficace, apparemment.

J’aimerais connaitre ton opinion sur l’évolution d’internet. Tu publies sur TikTok de manière sérieuse depuis 2021, mais je suis curieuse de savoir si tu envisages de quitter entièrement la plateforme pour te concentrer sur ton balado.

Je pense que TikTok aura toujours une place spéciale dans mon cœur, à vrai dire. Je ne peux pas m’imaginer vouloir m’en éloigner de plein gré. J’en retire encore un réel plaisir; ça ne s’est jamais transformé en quelque chose de stressant. Le balado s’accompagne d’échéances et de livrables, mais c’est amusant d’une autre façon, c’est différent du plaisir que j’associe à mes autres activités sur les médias sociaux. Publier sur TikTok et Instagram – ça suscite encore en moi ce même sentiment que j’ai quand je publie quelque chose à l’intention de mes ami·es. J’aime la façon dont je peux interagir avec mon public sur ces plateformes; ça me semble tellement plus vrai, parfois. Bref, non, je ne peux pas m’imaginer ne plus vouloir les utiliser.

La dernière fois qu’on s’est parlé, c’était tout juste après ton premier vrai mois de la mode. Comment as-tu vécu ton immersion dans ce monde?

Mon Dieu, j’ai remarqué tellement de choses intéressantes, seulement en étant présente à des séances photo, à des fêtes ou à des défilés. Je pense que ce qui m’a le plus surprise, ç’a été de constater à quel point la communauté est tissée serrée. Ça donne un peu l’impression d’entrer dans une nouvelle école que tout le monde fréquente déjà depuis 10 ans, on s’aperçoit que, «oh, tout le monde se connait déjà ici».

Je me sens encore très timide. Mais je vois un peu plus de visages familiers quand j’entre dans une pièce maintenant; avant, je ne connaissais personne.

Souhaites-tu que ta carrière s’oriente davantage vers la mode à l’avenir? Ou crois-tu plutôt que ça restera complémentaire à ta création de contenu?

Ouais, au départ, j’ai beaucoup hésité avant d’accepter de collaborer avec l’univers de la mode parce que j’avais l’impression que les gens n’auraient pas envie de voir ça. J’avais peur que mon public se dise: «Oh, elle n’est plus la même maintenant qu’elle a accès à tout ce luxe.» Parce que quand j’ai commencé à publier des vidéos sur internet, j’étais à l’université, et ma garde-robe était limitée. Je présentais une tout autre image, autrement dit.

Ce qui fait que la mode n’était pas au premier plan de mon contenu, et je pense que plus j’acceptais des invitations, plus je me rendais compte que ça ne froissait personne. Je pense que les gens aiment voir les autres réussir, surtout quand c’est fait de la bonne manière. C’est difficile de commencer d’une certaine façon, puis d’essayer de prendre part à un évènement Chanel sans que ça n’influence ton comportement, mais je pense aussi qu’on peut s’épanouir et évoluer tout en restant fidèle à soi-même, même si ça parait cucul dit ainsi.

L’année dernière, ta vie privée a été durement critiquée sur la place publique. Cette épreuve a-t-elle changé la façon dont tu abordes la célébrité, ou ton utilisation de ta plateforme?

À vrai dire, non. Je pense que ma démarche est restée la même, sauf que je m’ouvre davantage maintenant. Je pense que la plupart des gens supposeraient le contraire. Avant que le grand public n’en sache un peu plus sur moi, je taisais vraiment beaucoup de choses à mon sujet. Puis je suis devenue très réservée, et ensuite j’ai arrêté d’être si réservée pendant un court instant et j’ai été très, très, très honnête. Tout le monde, que je le veuille ou non, était témoin de quelque chose de très personnel. Honnêtement, je pense que ç’a été un peu comme une thérapie par exposition, une remise en question générale.

Ça n’avait soudain plus de sens pour moi d’avoir si peur du regard des autres. Et j’ai fini par accepter la réalité; en me disant que si je devais me montrer vulnérable en ligne, aussi bien le faire de façon sincère, de sorte que si ça avait un effet quelconque, au moins les émotions seraient vraies. Quand tes mots touchent quelqu’un, ils demeurent tes mots, et pas quelque chose que tu as inventé à la dernière seconde par peur, ou par crainte du jugement. Bizarrement, je pense que le fait de m’ouvrir m’a mise plus à l’aise.

Dans l’une de tes récentes vidéos, tu as dit avoir «vécu la vie à pleines dents dernièrement». Est-ce une bonne chose? Que voulais-tu dire par là?

C’est une bonne chose, très certainement. À Los Angeles, il y a plus de choses à faire. Avant ça, je vivais dans la campagne au Royaume-Uni, un endroit notoirement ennuyant. Ici, j’ai fait beaucoup d’efforts pour nouer de nouvelles amitiés, parce que je ne voulais pas tomber dans un creux de vague après un certain temps et ne connaitre encore personne. Donc je me force à sortir. J’ai l’impression de participer activement à ma propre vie à nouveau, ce qui est vraiment bien.

As-tu des souhaits pour la nouvelle année que tu aimerais proclamer haut et fort?

Oh oui, absolument. Il y a certaines personnes que j’aimerais recevoir au balado. Je mets leurs noms sous mon oreiller la nuit et je me croise les doigts.

Un nom en particulier?

On n’a pas encore communiqué avec lui, mais son nom me trotte dans la tête depuis longtemps. C’est Tony Robbins! Son parcours d’homme d’affaires et de coach de vie m’intrigue. Donc oui, il fait partie des personnes que j’aimerais recevoir. Mais bon, il y a plusieurs choses que j’aimerais améliorer ou régler avant de me sentir en bonne position pour envoyer un courriel plein d’espoir. Ça figure sur mon tableau de visualisation, cela dit.

Delia Cai écrit à propos de culture, des médias et de notre regrettable solitude dans son infolettre intitulée Deez Links. Elle vit à New York.

  • Texte: Delia Cai
  • Photos: Tyrell Hampton
  • Mettant en vedette: Madeline Argy
  • Direction créative: Samantha Adler
  • Coiffure: Dennis Gots / Forward Artists
  • Maquillage: Holly Silius / R3-MGMT
  • Production: The Avenue Production
  • Casting: Papergirl
  • Assistance photo: Khalilah Pianta
  • Retouche: picturehouse + thesmalldarkroom
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 21 février 2025