Les plaisirs de la table
Manger, vieillir et bien recevoir.
- Texte: Thessaly La Force
- Illustration: Max Guther

En vedette dans cette image : mocassins Clarks Originals, cabas Jil Sander, t-shirt Georgia Alice, jean Lemaire, pull pour chien Ashley Williams, lampe de table Lambert & Fils, haut-parleur Ojas, percolateur Snow Peak, tasse Hasami Porcelain, tasse Ottolinger, vase Lily Pearmain, vase Bloc Studios, assiette Ottolinger, assiette Hasami Porcelain et bol Hasami Porcelain.
Comme la plupart des gens que je connais, je n’ai pas appris à cuisiner avant d’avoir terminé l’université. À quoi bon avoir une telle expertise à 18 ans? J’étais étudiante de première année à Columbia, récemment transplantée de la Californie du Nord. J’errais librement sur le somptueux campus perché en bordure de Harlem avec son architecture néoclassique et ses chemins en brique rouge, là où les noms de grands hommes sont gravés dans la pierre. Je pouvais compter sur la cafétéria du pavillon John Jay, les bodegas, les fabriques de bagels et les comptoirs à pizza où une pointe ne coûtait qu’un dollar. J’ai pris du poids en buvant de la liqueur de malt et en mangeant des frites en fin de soirée, puis j’en ai perdu lorsque j’ai découvert à quel point il était facile de se priver de nourriture. L’alimentation, une fois détachée de mon chez-moi et de ma famille, a pris une tout autre dimension. J’organisais des soupers de groupe avec mes amis dans un restaurant chinois abordable sur Amsterdam Avenue où on aimait aller parce qu’on ne nous demandait jamais nos pièces d’identité, ce qui nous permettait d’y apporter des boîtes de vin bas de gamme. Lors de ces soirées aigries et embrouillées par l’excès de Chardonnay, je me gavais d’assiettes de poulet à l’orange sirupeux et de bœuf au brocoli dégoulinant de sauces rendues luisantes par la fécule de maïs, des plats qui n’avaient rien en commun avec les mets chinois que j’avais mangés en grandissant dans la Bay Area.
J’avais tout de même l’impression que le monde était à ma portée, que je pourrais enfin en profiter. Je n’étais plus une enfant, mais je ne me sentais pas adulte non plus. J’éprouvais des difficultés dans les cours qui devaient me préparer pour la faculté de droit où je pensais alors m’inscrire. Je ne savais pas comment me trouver, principalement parce que je ne savais pas comment me décrire moi-même. J’errais autour du magazine littéraire; j’évitais les cours d’écriture créative. J’ai passé le dernier été avant ma remise de diplôme en ville au lieu de rentrer à la maison. Ma coloc E. et moi avions volé un des matelas de nos lits de dortoir pour ensuite le transporter sur nos têtes un après-midi chaud, de 125th Street à la chambre ensoleillée dans East Harlem que nous avions louée sur Craiglist. Elle était la première personne que j’ai vue rénover le monde à son gré et ignorer les bornes par lesquelles je m’étais toujours sentie circonscrite. On passait de longues soirées languides à discuter. Je ne me souviens pas de ce qu’on mangeait. Ça ne me traversait même pas l’esprit d’être jalouse des gens dans les restaurants chics parce qu’on ne pouvait pas se permettre de telles sorties, ni une ni l’autre. Cet été-là, la nourriture est passée au second plan alors que je m’imposais une éducation, le genre qui me laisserait enfin croire que la ville m’appartenait à moi aussi.
À 21 ans, je suis entrée en relation avec quelqu’un qui aimait cuisiner. Sa famille était riche et son père nous a acheté un superbe appartement sur 12th Street, sur un étage d’une maison de ville dotée de plafonds hauts, de fausses moulures et de fenêtres à la française. C’était facile de jouer à la maîtresse de maison dans un tel décor. On remplissait la cuisine d’articles excessivement coûteux: céramiques anglaises, casseroles en cuivre, couteaux à steak élégants et fourchettes à huîtres en nacre. Ça me semblait facile d’être généreuse dans un environnement d’abondance. Je suis devenue plus détendue, sans toutefois gagner en confiance. Cuisiner pour nos amis et sa famille était notre activité principale. Il se préoccupait surtout de choses ostentatoires (l’achat d’une machine à espresso valant plusieurs milliers de dollars, par exemple). Avec lui, j’ai découvert des produits fins comme les truffes blanches, les amandes espagnoles grasses et le sel de mer récolté à la main en France. Je me souviens de ses petites corrections («tu tranches mal l’oignon»), que j’interprétais à l’époque comme des conseils utiles. Je pense que je savais, au fond de moi, que notre dynamique était un peu malsaine lorsqu’on recevait, malgré la convivialité. Ma propre conception de cette activité était déformée. Pour moi, cuisiner pour d’autres personnes était une occasion de faire étalage de ses aptitudes, de ses ingrédients trop chers ou de ses outils. Entre-temps, les années passaient, et j’étais de moins en moins amoureuse.
J’ai réalisé que je voulais écrire et je soupçonne que mon désir – qui était isolé de l’acte d’écrire lui-même – était devenu proportionnel à mon insatisfaction face à cette relation. Ce qu’on avait bâti ne me permettait pas d’écrire, parce que l’écriture requiert des périodes d’isolement, mais aussi une introspection et une conscience de soi que je n’avais pas et que le matérialisme ne favorisait pas. Bien que j’aie été trop immature pour l’expliquer à ce moment-là, je commençais à voir que les gens fortunés confondaient souvent leur propre privilège pour quelque chose d’autre: de la supériorité, du savoir, des goûts raffinés. Ma lettre d’acceptation au programme d’écriture créative de l’Université de l’Iowa a été ma porte de sortie. Je n’ai pas tout à fait quitté mon copain, mais j’étais plus indépendante grâce à cette bourse d’études. C’était dans le Midwest américain, ses vastes cieux ouverts et ses plaines glacées que je trouverais ma légitimité.
Pendant la première année du programme, j’ai habité avec une poète nommée Sara dans une jolie maison de ferme avec une véranda et une cour envahie de mauvaises herbes. J’écrivais au deuxième étage, sur un tout petit bureau, dans une chambre aux murs bleu poudre avec une grande fenêtre à partir de laquelle je pouvais observer la rue. La deuxième année, j’ai emménagé dans une plus grande maison sur Dodge Avenue dont le terrain était entouré d’un majestueux mur de brique. Les murs de la salle à manger traditionnelle étaient couverts de papier peint fleuri, et une porte battante s’ouvrait sur la cuisine, avec ses armoires en acier et son four électrique à éléments en spirale. On avait à peine les moyens de meubler la maison, et les coûts de chauffage étaient criminels durant les mois les plus rudes de l’hiver. Mais j’ai accroché mes beaux rideaux en coton aux fenêtres de ma chambre et j’ai écrit assidûment. Quand je n’étais pas en train d’écrire, on cuisinait ensemble.
Je n’ai jamais autant aimé cuisiner. On mangeait très souvent en groupe, parfois même de façon hebdomadaire, pendant nos ateliers avec des profs qui nous préparaient des repas et des tartes. Lorsque des auteurs de prestige nous visitaient en ville, on les accueillait dans nos grandes maisons qui ne servaient pas à grand-chose d’autre. Sinon, on économisait pour nous offrir des festins exorbitants. Ces soupers étaient envoûtants. On sortait les nappes ivoire fines comme de la dentelle qu’on avait dénichées dans des friperies et les bougies en cire bon marché qu’on plaçait dans des bouteilles de vin vides. On écoutait de la musique (Grant Green, Solange, du folk norvégien) et on parlait avec passion de littérature, de télévision et de nos vies, c’est-à-dire des romans et des nouvelles que nous écrivions, des poètes du programme que nous croyions fous et qui buvaient trop, mais qui possédaient un penchant autodestructeur enviable, comme si les esprits d’anciens professeurs comme Raymond Carver et John Berryman planaient toujours dans les environs. On cuisinait toujours des mets modestes. Des pâtes, des ragoûts et des rôtis. Les recettes de nos mères. Il importe de souligner que les hivers étaient longs et que les semaines défilaient devant moi comme des glaciers. La ville d’Iowa City paraissait déserte, les champs de maïs gris inondant l’horizon. Je n’ai jamais fait le lien entre mon propre bonheur, mon optimisme à toute épreuve et le fait que j’écrivais enfin, non pas timidement ou en secret, mais en très grands volumes.
Le printemps arrivait toujours très tard, accompagné d’un flou d’herbe verte qui devait toujours être tondue, du chant vibrant des cigales et de la chaleur. La fin de la session donnait lieu à un dernier enchaînement de rassemblements, des soupers sur la véranda ou des pique-niques dans le jardin, alors que nous étions tous en genre de floraison. Nos romans étaient un peu plus gras et un peu plus longs, et nos cœurs s’emballaient devant tout ce que nous pensions être capables de faire.
La fin de la session donnait lieu à un dernier enchaînement de rassemblements, des soupers sur la véranda ou des pique-niques dans le jardin, alors que nous étions tous en floraison.
Ce qui est arrivé entre cette époque-là et le présent n’est pas particulièrement intéressant. J’ai fini par quitter le copain de ma vingtaine. J’ai quitté de mauvais emplois et j’en ai trouvé d’autres. J’ai soumis mes textes à des éditeurs et reçu des messages de refus bienveillants. J’ai réussi à en publier d’autres. J’ai voyagé seule à Tokyo, à Venise, à Rio de Janeiro. J’ai embrassé des gens que je n’aurais pas dû embrasser, puis, soudainement, comme une vague de l’océan se brisant sur la rive, je suis tombée en amour, je me suis mariée et j’ai atteint une nouvelle forme de maturité. J’ai amélioré mes compétences en cuisine avec des plats moins voyants, mais plus confiants. Des viandes braisées. Du poisson poché. Des gâteaux français aux pommes et au rhum. Certes, mes soupers ont perdu une partie du charme qui les caractérisait en Iowa, dorénavant moins bohèmes et un peu plus bourgeois grâce à de meilleurs vins et des ustensiles de qualité supérieure. Mais j’ai enfin découvert le plaisir sincère que j’éprouvais en recevant mes proches chez moi, en leur offrant ma nourriture et en tissant leurs pensées avec les miennes, glissant doucement dans un était d’ébriété jusqu’au terme de la soirée. Le dernier souper que j’ai organisé avant la pandémie, cette longue période d’hibernation, a eu lieu il y a environ un an, à la fin février, avec quelques amis. On était un peu inquiets de se réunir, mais on l’a fait quand même. Une de mes amies était enceinte, une autre nouvellement sobre. J’ai préparé un bœuf bourguignon, et l’odeur de la viande qui rôtissait dans mon four a plané dans mon appartement tout l’après-midi, comme si c’était Noël. J’ai pelé les pommes de terre debout et mes pieds étaient déjà endoloris. Mais j’étais calme. La voie que je suivais me semblait plus sûre.
Au cours des derniers mois, je suis surtout restée à la maison. Certaines semaines, j’ai à peine mis pied à l’extérieur. La nuit tombe sans avertissement, et si je ne suis pas assise face à la fenêtre, il m’arrive d’oublier à quelle heure j’ai dîné ou ce dont mon corps a besoin. L’arrivée de colis à ma porte et les nouvelles feuilles de mon oiseau du paradis marquent le passage du temps. J’écris et je lis. Je marche. J’appelle des gens. Je regarde de mauvaises émissions de télé. Mon mari et moi gravitons l’un autour de l’autre comme les lunes de Jupiter. Nous avons de la chance, je le sais. Je ne m’ennuie pas du labeur de la vie normale, de dire «oui» aux gens quand je devrais dire «non», de rester pour un verre de plus quand je devrais être sur le chemin du retour.
Lorsque je pense à d’autres soupers et à d’autres soirées, je me tourne vers la littérature. Il y a La chambre de Giovanni de James Baldwin, dans lequel le premier repas entre David et Giovanni foisonne de chimie et d’anticipation, le genre d’amour intoxicant que tout le monde peut percevoir. Souvent, un repas présente une occasion, un moment critique dans le récit où deux personnages se rencontrent pour la première fois (Le passage de Vénus de Shirley Hazzard) ou un conflit devient inévitable (Le dîner d’Herman Koch). Dans d’autres cas, un personnage découvre un secret (les histoires de Lucia Berlin) ou un fait sur le monde qui lui était inconnu jusque-là (Les beaux mariages d’Edith Wharton). Il arrive que les premières lueurs d’une attirance ou d’un mépris se révèlent lors d’un souper. La nourriture est tantôt décrite en grand détail (comme les restes de table dans L’autre moitié du soleil de Chimamanda Ngozi Adichie), tantôt à peine effleurée en arrière-plan de la vraie histoire (Paris est une fête d’Ernest Hemingway). Tout comme le sexe ou le bonheur, les repas n’ont pas vraiment d’utilité dans la littérature sans qu’autre chose se déroule. Ce serait trop ordinaire ou bourgeois, bien que ces qualités puissent elles-mêmes être des procédés littéraires, utilisés pour communiquer l’ennui étouffant que suscite le respect des conventions.
Tout de même, le souper – ou la fête, plutôt – qui m’est venu à l’esprit alors que j’écrivais ce texte est celui dans Mrs Dalloway de Virginia Woolf. En ce jour fatidique qui s’étend sur l’entièreté du roman, Mrs Dalloway traverse les rues de Londres pour aller choisir des fleurs parmi les pois de senteur, les œillets et les roses de Mrs Pym avant la réception qu’elle donnera le soir. Woolf décrit la scène initiale avec un air de jubilation, sans pour autant omettre le poids de récentes tragédies:
«Car c’était le milieu de juin. La guerre était finie. Sauf pour certains: Mrs Foxcroft qui hier à l’Ambassade se rongeait de chagrin parce que ce joli garçon avait été tué et que maintenant le vieux Manor House passerait à un cousin; Lady Bexborough, qui, disait-on, avait ouvert une vente de charité en tenant à la main un télégramme: John, son préféré, tué. C’était fini, Dieu merci, fini. Et voilà le mois de juin.»
Pendant les premiers mois de la pandémie, j’ai eu l’impression de perdre pied et de partir à la dérive. Comme bien des gens, je n’arrivais pas à comprendre que la facilité avec laquelle je parcourais normalement le monde soit maintenant inexistante. Je me souviens de scènes de la fin février très précisément, comme si je les avais photographiées: j’ai dansé dans une pièce chaude bondée d’étrangers dans le Lower East Side et je suis sortie dans le froid pour tenir compagnie à une personne de mon groupe qui fumait une cigarette. Qui d’entre nous aurait pu croire que nos vies pouvaient être interrompues d’un coup? Au bout de tous ces mois s’élevant à un an, j’ai atteint un état d’acceptation passive. Mais bientôt, je l’espère, la pandémie prendra fin. Ce sera peut-être en juin, comme dans Mrs Dalloway. Ou probablement un peu plus tard. Nous allons confronter d’immenses pertes. Ce que nous aurons franchi, le deuil que nous porterons en nous sera maintenant perceptible à tout moment, à travers des changements, des absences et le masque que je retrouverai sans doute dans la poche d’un de mes manteaux l’hiver prochain.
Alors que j’écris ces lignes, des haricots blancs trempent dans un bol à côté de moi. Je vais les cuisiner dans le souper de ce soir. On va avoir assez de restes pour quelques repas de plus. Mais il est difficile de ne pas penser à un moment très éloigné de celui-ci où, enfin, je vais me forcer de nettoyer notre salon, qui est en constamment en désordre à cause que nos manteaux d’hiver traînent sur le dos des chaises et que mes livres sont empilés sur la table. Je vais acheter des fleurs. Je vais sortir des assiettes et des coupes. Je vais allumer les bougies, mettre de la musique. J’aurai prévu changer de tenue avant l’arrivée de nos invités, mais je vais manquer de temps. Je vais entendre l’ascenseur en premier, puis leurs rires dans le couloir. Je vais préparer un bol d’olives. Les effluves du gâteau tiède sur le comptoir vont flotter dans l’appartement. On va peut-être ouvrir du champagne. Les conversations vont s’enchaîner: rattrapage, questions sincères, réponses réfléchies mais décousues. Je vais arriver à tout dire à quelqu’un de l’autre côté de la table avec un simple regard. Les blagues et les potins feront place à des discussions et à des débats sérieux. Je vais ouvrir une autre bouteille de vin et insister que personne ne parte. «S’il vous plaît, restez pour un autre verre.» On aura toute la soirée devant nous.
Thessaly La Force est rédactrice et directrice du contenu chez T: The New York Times Style Magazine.
- Texte: Thessaly La Force
- Illustration: Max Guther
- Traduction: Liliane Daoust
- Date: 28 mai 2021

