Les distorsions du temps de Leon Xu
En quelques années seulement, l’artiste basé à New York s’est bâti une carrière enviable en peignant aux confins de la mémoire. Alors, qu’arrive-t-il quand la vie le force à ralentir?
- Texte: Chris Gayomali
- Photos: Sirui Ma

Qu’est-ce qui fait qu’un souvenir est vrai? Peut-être sa véracité a-t-elle moins à voir avec la fidélité de cette image ou de cette photo gravée dans notre mémoire, mais tient davantage, comme le soutient le romancier Kazuo Ishiguro, d’un «filtre à travers lequel nous lisons notre passé… filtre toujours teinté – d’aveuglement volontaire, de culpabilité, de fierté, de nostalgie, peu importe». Accepter que les souvenirs soient fondamentalement inexacts, qu’ils tiennent plus de l’art que de la science, peut permettre une appréciation plus profonde du monde à mesure que nous le traversons.
Leon Xu, un artiste basé à New York, se spécialise dans un travail qui explore l’instabilité de ce dont nous nous souvenons. Vaporeuses et évocatrices, ses peintures – de vieilles voitures, de fleurs à vendre devant un dépanneur, d’une enseigne lumineuse de restaurant – ressemblent à des moments fugaces que nous n’étions pas censés garder en mémoire, l’image entre deux plans, cette teinte de «ça n’a pas d’importance». Le travail de Xu n’est pas autant axé sur la cristallisation du passé que sur la reconnaissance de la façon dont la réalité peut sembler changeante. Pas étonnant que le jeune homme de 29 ans soit devenu l’un des artistes les plus recherchés de sa génération.
«C’est drôle comment la vie arrive, m’a dit Xu récemment. Mon art porte vraiment sur ça plus qu’autre chose.»

I keep looking for something, even though I know that it’s not there, 2023. Avec l’aimable autorisation de Leon Xu.
Un lundi en avril, je l’ai rencontré pour le lunch dans un restaurant thaïlandais bondé du quartier chinois de Manhattan, pas loin de son ancien studio. Xu a eu un accident l’année dernière qui l’a un peu handicapé, ce qui rend plus difficile pour lui de peindre des œuvres à grande échelle – un obstacle qu’il ne laisse pas le décourager. Il travaille surtout avec de l’acrylique et à l’aérographe, et sa prochaine exposition cette année est vaguement inspirée de la comédie noire de Martin Scorsese After Hours, à propos d’un yuppie gratte-papier qui vit une nuit aussi surréaliste que désagréable dans le New York des années 80. «Ce que j’ai retenu de ce film, c’est à quel point on a peu de contrôle sur sa vie, dit Xu. Et dès que j’ai compris ça, beaucoup de choses se sont éclaircies.»


En personne, Xu parle avec une lenteur nonchalante, et ses yeux semblent toujours scruter l’environnement à la recherche d’anomalies. Ce jour-là, il portait un chandail vintage Armani Exchange avec un système de laçage presque victorien au col, un t-shirt noir, un jean ample noir et des Foamposites Comme des Garçons noires. Deux fines chaines pendaient à son cou: une avec un petit pendentif de bouledogue (son ancien colocataire en avait un) et l’autre avec les lettres SF [pour San Francisco], où il a passé la majeure partie de son enfance. «Grandir dans la région de la baie de San Francisco m’a certainement façonné en tant que personne, remarque Xu. Je faisais du skate, du vélo, des graffitis.»
Adolescent, lui et sa bande partaient à la recherche d’endroits ambitieux pour taguer, ce qui a entrainé son œil à la ville et à toute sa beauté capricieuse. «Partout où j’allais, je regardais autour de moi», raconte-t-il. Xu admirait des graffiteurs comme Barry McGee (qui allait aussi se faire un nom dans le monde des beaux-arts) et a fréquenté la Ruth Asawa San Francisco High School of Arts, une école spécialisée fondée par la regrettée sculptrice. C’est là que Xu a été recruté à la Pennsylvania Academy of Fine Arts, à Philadelphie, une ville qui lui semblait à la fois grande et petite, un peu comme San Francisco.
Après l’obtention de son diplôme, Xu a décroché un emploi à Philadelphie comme enseignant en art dans un centre pour adultes aux prises avec des troubles d’apprentissage. Le centre les aidait aussi à vendre leurs œuvres. «Ce qui est bien, c’est que ça peut être difficile pour ces personnes de trouver des emplois, alors que beaucoup d’entre elles débordent de talent, explique-t-il. Comme j’ai fini par le constater, peu importe les [autres compétences] qui leur manquent, elles excellent davantage dans ce qu’elles font déjà bien. Et beaucoup d’entre elles ont un don pour l’art.» En 2019, une occasion d’emploi similaire s’est présentée à New York. Xu a donc fait ses valises et est déménagé dans l’est avec pour tout bagage ou presque l’équivalent de deux mois d’économies. Puis, pour des raisons qui ne lui ont jamais été clairement expliquées, l’offre d’emploi a été annulée. Après un moment, il a dû accepter plusieurs petits boulots pour payer ses factures. «Je travaillais dans un magasin de vêtements, je tendais une toile pour cette dame artiste blanche et je travaillais comme manutentionnaire d’œuvres d’art», raconte Xu. Le rythme de travail était incessant et lui laissait peu de temps pour autre chose. «Je n’ai pas du tout peint», précise-t-il.
Puis, en mars 2020, la ville a cessé de fonctionner normalement et son colocataire est retourné dans la région de la baie de San Francisco. Soudain seul et avec beaucoup de temps à sa disposition, Xu s’est remis à peindre.

Xu porte: pull à capuche XLIM.
J’ai découvert le travail de Xu il y a quelques années sur Instagram, où il publie sous le pseudonyme @moderndayconfucious, et constaté qu’il semblait connaitre toutes les mêmes personnes que moi. Dans un texte d’introduction pour l’exposition de Xu en 2023 chez Helena Anrather, l’écrivain lauréat du prix Pulitzer, Hua Hsu, a décrit ainsi sa propre fascination pour le travail de l’artiste: «Les fleurs sont déjà mortes, la lumière ne sera plus jamais la même qu’il y a quelques rues. Il n’y a pas de lignes ou de frontières dans les peintures de Leon, juste ces flous merveilleux et méticuleux qui se mettent au point de loin, et la magie opère quand on prend conscience que la peinture qu’on regarde ne dépeint pas la réalité, mais bien un souvenir.»
La solitude de la pandémie a permis à Xu de peindre tous les jours. De cette période de création intensive, son style distinctif a émergé presque entièrement formé: raffiné, sophistiqué, envoutant. Xu publiait son travail sur Instagram, ce qui a rapidement attiré l’attention sur son travail de manière favorable – cette visibilité a mené à des expositions et des galeries partout dans le monde, d’Art Basel à Frieze (sans oublier des occasions avec de grands noms, de Nike à Kiko Kostadinov en passant par Artlab de Hyundai).
Après ne pas avoir peint du tout pendant un moment tandis qu’il jonglait avec plusieurs emplois pour payer son loyer, Xu est devenu en l’espace de quelques mois une étoile montante très en vue. «2023 a probablement été mon année la plus occupée sur le plan de ma carrière artistique, dit-il. J’ai fait deux expositions solos, ce qui m’a demandé beaucoup. Honnêtement, ç’a un peu tué ma créativité. Mais je n’avais jamais eu de telles occasions avant.»
Quand Xu peint, il commence avec une photo prise avec son téléphone, qu’il laisse dans son champ de vision périphérique en évitant de la regarder autant que possible. «Je m’en sers comme source d’inspiration. Si je me sens perdu, je vais la regarder, explique-t-il. Mais j’essaie de ne pas peindre à partir de photos, parce qu’alors, autant montrer la photo.» Au lieu de ça, il essaie de laisser libre cours à ses instincts, de faire apparaitre de nulle part quelque chose d’entièrement nouveau qui n’a même peut-être jamais réellement existé.
L’expérience de Xu avec les graffitis – particulièrement l’urgence découlant du risque de se faire prendre par la police – influence encore sa façon de travailler en studio. «Je me souviens encore de la montée d’adrénaline et de l’émotion qui accompagnaient l’action de peindre de grandes choses en peu de temps, alors j'essaie de ramener cette énergie, dit-il. Souvent, quand je peins, je décroche. J’aime laisser libre cours à mes instincts parce qu’on ne peut pas vraiment s’entrainer à ça. C’est dans ces moments que la créativité est à son plus pur.»

Wash my sins away, 2023. Avec l’aimable autorisation de Leon Xu.

Comme beaucoup de grands artistes, Xu croit fermement en la nécessité créative de glandouiller. De se débarrasser de l’égo et de laisser son esprit vagabonder pour que les muses se matérialisent. «Je fonctionne beaucoup mieux avec des échéances, admet Xu. Si je passe cinq heures au studio, je vais probablement glandouiller pendant trois heures, et travailler ensuite très fort pendant deux heures.»
En quoi consiste ce glandouillage exactement? «Je fais du défilement morbide, avoue-t-il. Je regarde des livres d’images. Je regarde beaucoup de vidéos YouTube aléatoires.» Actuellement, son algorithme YouTube est rempli de divers mix de DJ («mieux que Spotify»), de chaines spécialisées dans les solutions pour petits appartements, comme NeverTooSmall, et d’actualités sur l’UFC. («Très, très artistiques», dit-il des arts martiaux mixtes. Il aime particulièrement Max Holloway.)
L’une des raisons pour lesquelles Xu trouve un peu frustrant d’être blessé, c’est qu’il ne peut plus produire d’œuvres aussi urgemment qu’avant. Il était supposé présenter une exposition en avril, mais a dû la repousser pour laisser le temps à son corps de guérir. «Honnêtement, en ce moment, j’ai l’impression que la peinture est devenue un travail. Et c’est parfois difficile à accepter», confie-t-il.
Xu reconnait que le rythme incessant qui a marqué son année 2023 n’est pas soutenable. En ce moment, il est dans une phase de calibration: il a postulé à quelques résidences d’artistes ici en ville et accepte des projets commerciaux plus petits et moins ambitieux qui lui permettront de payer ses factures et de se libérer pour faire un travail qui le rend heureux. «J’essaie de faire d’autres choses pour pouvoir garder la peinture plus pure», explique-t-il.
Comme au début du confinement, sa réalité en ce moment semble un peu étrange. Il se passe des choses qui sont hors de son contrôle, mais il apprend à ne pas lutter contre le courant: à discerner les possibilités même quand elles se trouvent au-delà de son champ de vision immédiat. «Maintenant que je suis forcé d’être un peu plus relax, aussi bien utiliser ce temps pour essayer de nouvelles choses», dit Xu. Encore une fois, le temps semble dilaté, et c’est peut-être une bénédiction.

Xu porte: pull à capuche XLIM.
Chris Gayomali est directeur adjoint de la rédaction chez SSENSE.
- Texte: Chris Gayomali
- Photos: Sirui Ma
- Production: Andy Dubois / studioss.co
- Mettant en vedette: Leon Xu
- Traduction: SSENSE
- Date: 5 mai 2025

