Il n’y a pas de PNJ dans l’univers de Julio Torres
Le scénariste, réalisateur et auteur de bandes dessinées construit un multivers d’images animées où même les objets affichent une apparence humaine reconnaissable, nous offrant au passage des fantaisies qui racontent le monde actuel mieux que n’importe quelle autre proposition réaliste.
- Texte: Jorge Cotte
- Photos: Tyrell Hampton

Dans une vignette de l’audacieuse série Fantasmas, réalisée par Julio Torres et diffusée sur la chaine HBO Max, un homme assiste à un cours de corde à sauter dans une salle de sport aux allures manquées de discothèque. Torres interprète ce personnage – s’appelant aussi Julio – qui doit s’entrainer pour un prochain rôle de superhéros auquel il ne tient pas tant. Il constate vite l’absurdité de la situation, laquelle échappe pourtant aux athlètes optimistes et en sueur qui l’entourent: le saut à la corde comporte-t-il vraiment un intérêt? Pourquoi a-t-on besoin d’une corde? Ne brulerait-on pas les mêmes calories en bondissant sur place? Les questions de Julio exaspèrent l’instructeur et celui-ci finit par lui rétorquer: «Parce que, si tu continues comme ça, tout s’effondre et, soudainement, Dieu n’existe plus.»
Cette scène s’inscrit dans un contexte qui capture à merveille la créativité et la singularité de Torres: un personnage assujetti aux pressions sociétales et aux préoccupations étranges de l’industrie du divertissement; des politiques identitaires limitantes plutôt qu’épanouissantes; un lieu évocateur – une salle de sport chic, mais aussitôt reconnaissable par son côté tendance ridicule – et, derrière tout cela, le souhait de remettre en question la sagesse conventionnelle et coutumière du monde. Malgré les risques que pose notre volonté de démonter des choses en apparence inébranlables (ou peut-être justement à cause du danger que ça implique), Torres persévère à critiquer la société. L’artiste voit bien que l’empereur ne porte pas de vêtements, ou plutôt qu’il n’y a pas d’empereur, mais seulement des tenues en forme d’empereur. Ses questionnements nous révèlent peut-être une absence d’autorité, mais cette vacance lui offre par le fait même l’occasion de trouver de l’humanité en toute chose.
Torres cherche souvent, dans ses œuvres, à donner de l’intériorité à des choses qui se situent dans les marges, comme un évier, une succulente, un carré de plexiglas auquel il manque un coin, un cochon qui sert de broyeur d’ordures aux Pierrafeu, ou encore une femme figurant dans un film pornographique gai uniquement pour y jouer le rôle d’une cocue. Pour Torres, esthétique et intériorité projetée vont de pair. On porte constamment des jugements sur les objets qui nous entourent en fonction de ce qu’ils nous font ressentir, leur attribuant des émotions qui sont pourtant les nôtres. Or, l’artiste ne perçoit pas, dans ces sentiments prêtés, les simples caractéristiques physiques d’un évier, mais bien une forme d’intériorité humaine et très reconnaissable.
Même si vous ne savez pas qui est ce talentueux auteur, réalisateur et humoriste de 38 ans, vous connaissez sans doute son métier. Julio Torres a fait ses classes comme scénariste à l’émission Saturday Night Live, et nombre des sketchs sur lesquels il a travaillé portent le sceau de sa perspective unique. Le plus célèbre d’entre eux, Papyrus, met en scène un individu qui ne peut croire que James Cameron ait utilisé la police Papyrus pour le titre de son film Avatar, l’œuvre ayant rapporté le plus d’argent au boxoffice dans l’histoire du cinéma. Mentionnons aussi la remarquable vignette Wells for Boys, qui s’attaque à la fois aux rôles traditionnels des hommes et des femmes et à la marchandisation des performances sexuelles.

En 2019, Torres a réalisé la comédie My Favourite Shapes pour la chaine HBO, ainsi que Los Espookys, une série bilingue cocréée avec Fred Armisen et Ana Fabrega. On peut d’ailleurs facilement reconnaitre l’esthétique originale de l’artiste dans My Favourite Shapes: des plastiques clairs et translucides, des surfaces et des métaux réfléchissants, ou encore des formes organiques qui témoignent de son univers méticuleusement conçu. Torres a fait ses débuts au cinéma cinq ans plus tard avec Problemista, un film en partie autobiographique basé sur son vécu d’immigrant et la précarité de ses premiers emplois occupés à New York. Torres assumait pour la première fois, avec ce film, le poste de réalisateur; il ne considère toutefois pas avoir sauté des étapes, et voit dans sa carrière une évolution naturelle et fluide. Durant son passage à Saturday Night Live, Torres a acquis de l’expérience de plateau avec son collaborateur de longue date Dave McCary, et avec Los Espookys, il a élargi son champ de compétences en tant que scénariste, interprète et producteur. Surtout, Torres s’est peu à peu entouré d’une communauté de personnes avec qui collaborer.
Torres accorde d’ailleurs beaucoup d’importance à ses partenariats; il parle de son entourage comme de sa «famille artistique». Sa série Fantasmas se termine d’ailleurs par une scène qui réunit un grand nombre d’interprètes et conclut plusieurs trames narratives établies au courant de la saison dans un magnifique moment évoquant la collaboration et l’esprit de communauté. On pourrait même considérer cette scène comme un recadrage métatextuel de tous les défis et conflits qui l’ont précédée, mettant en lumière le fait que la performance et la créativité parviennent souvent à remodeler toute chose en un évènement rassembleur.
Lors de notre entrevue, Torres venait de se remettre d’une année promotionnelle effrénée durant laquelle il s’est consacré à «semer des graines» pour ses prochains films. Cela dit, l’artiste aux multiples talents n’a pas non plus abandonné la comédie et, depuis l’automne dernier, il participe à la tournée d’un nouveau spectacle d’humour intitulé Colour Theories. Tandis qu’il continue de peaufiner ses compétences narratives, cette aventure dans le domaine du standup donne du relief à la théorie qui sous-tend son travail, un rôle qui se compare par ailleurs aux idées qu’il véhicule au cinéma et à la télévision.
Cette nouvelle voie artistique nous donne peut-être un aperçu de l’avenir de Torres, mais on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’il continuera à critiquer de nombreux aspects de la société, à réinventer les mondes uniques qu’il crée et à mettre en scène l’ordinaire pour souligner le caractère absurde et fantastique de la vie moderne.
Nous avons discuté sur Zoom avec Torres de ses influences, de ses récentes réalisations, de ses collaborations et de la manière dont il invente ses personnages.

J’ai l’impression que tu avais une identité artistique bien établie quand tu as percé, alors j’aimerais en savoir davantage sur tes influences esthétiques ou stylistiques. Comme tu l’as mentionné dans d’autres entrevues, ta mère est styliste et a joué une influence considérable dans ta carrière, mais quels sont les films ou les œuvres qui t’ont grandement inspiré?
Les personnes qui créent des univers uniques et un langage visuel qu’elles peuvent – même si ce n’est pas littéralement, mais artistiquement – appeler le leur m’ont toujours attiré. Je viens d’entendre Pedro Almodóvar dire qu’il a tourné 24 longs-métrages et que certains lui plaisent beaucoup, d’autres moins, mais qu’en fin de compte, ça reste les siens. Je trouve ça magnifique et j’aimerais que mon parcours ressemble au sien. Lui, Michel Gondry et, depuis peu, Bong Joon Ho ou Boots Riley. Ado, j’adorais les films de Sofia Coppola. Voilà les chemins que j’aimerais emprunter en matière de carrière cinématographique.
En ce qui concerne mes influences visuelles, la ville de New York joue évidemment, depuis le début, un rôle très important dans mes œuvres. Chaque cinéaste avec une perspective particulière présente New York à sa manière. Radha Blank dépeint son propre New York, tout comme Spike Lee montre le sien et moi le mien. Mon New York évoque, je crois, un genre d’émerveillement surréaliste qui s’inspire un peu de la peinture et des télénovelas que ma mère regardait quand j’étais enfant. Mon interprétation du réalisme magique me vient de là.
De plus, les contes de fées et les films d’animation des années 90 ont aussi marqué mon enfance, ce qui a beaucoup influencé Problemista. Ce mélange d’esthétiques me donne la liberté d’explorer le monde tel que je le vois aujourd’hui.
Je trouve ça intéressant que tu me parles du réalisme magique, parce que j’ai constaté cette esthétique dans ton travail. Je me suis toujours demandé si c’était fait consciemment, ou si ça relevait de mon interprétation. En tant que personne brune, quand tu crées un truc qui est –
J’utilise ce mot-là parce qu’on me l’a mis dans la bouche. Quand j’écris, je ne me dis pas d’emblée que je vais faire du réalisme magique. Je mets simplement les choses en scène comme que je les ressens, plutôt que comme elles se présentent.
Oui, il y a un élément abstrait dans mes œuvres… Un côté surréaliste, exacerbé. Mais, tu sais, le réalisme magique implique souvent une sorte de tropicalité que je ne reconnais pas nécessairement dans mon travail. Je me sens plus proche de Kafka que de Márquez parce que je m’intéresse beaucoup à la peur existentielle, ou à ce que signifie la vie en ville aujourd’hui.
Et son absurdité.
Ouais, ouais… Et la solitude que ça implique.


New York figure à la fois dans Problemista et dans Fantasmas. Problemista semble plus ancré dans la réalité. Même si on y trouve des éléments fantastiques, comme le moment où tu interagis avec Craigslist comme si c’était une personne incarnée, certaines scènes se déroulent dans un réel bureau d’avocats spécialisés dans l’immigration ou montrent une file de vélos en libre-service dans une rue de New York. Fantasmas m’a paru plus onirique. As-tu essayé de différencier les deux?
Entre les versions de moi-même que j’interprète dans ces deux œuvres, celle de Problemista a un côté évidemment plus naïf et enfantin, ce qui peut paraitre ironique parce que, comme tu le dis, ce film est plus ancré dans la réalité.
Dans Fantasmas, la morosité du monde affecte bien plus mon personnage que dans Problemista. L’approche visuelle adoptée pour ce film constitue donc une forme d’évasion; on nous y présente le réel avec amour alors que, dans Fantasmas, on extrapole à partir de la réalité; on joue avec des concepts plus qu’on essaie de montrer la vie telle qu’elle est.
Et c’est beaucoup plus absurde, n’est-ce pas? Même si je compose avec des elfes, des hamsters, des sirènes et des démons, j’aborde les aspirations de ces personnages loufoques avec beaucoup d’humanité. J’aime avoir envie et savoir que je suis capable de me montrer complètement absurde sur le plan visuel, ou au contraire très terre à terre.
C’est drôle de t’entendre parler de morosité, parce que tes éclairages sont magnifiques. On a l’impression qu’un halo entoure les situations que tu filmes.
Ç’a un côté très fantomatique, bien sûr. Et c’est très délibéré, un peu dissocié... Alors que dans Problemista, tout est très net.
As-tu essayé d’être plus abstrait et conceptuel?
Non, pas vraiment. J’ai créé Fantasmas dans l’optique de raconter des histoires plus modestes, plus courtes. Et puis je me suis demandé comment je les agencerais. Quel est le dénominateur commun sur le plan thématique ? Comment vais-je les représenter visuellement?
Je tenais beaucoup à leur ajouter un côté un peu fantaisiste… Mais j’ai imaginé les personnages en premier, puis les mondes qui les entouraient et les situations dans lesquelles ils se trouvaient, et finalement leur apparence.
Considères-tu l’artificialité et la performance comme des éléments avec lesquels tu joues? De toute évidence, tu ne caches pas le fait que l’action se déroule dans des décors de plateau et sur des scènes dans Fantasmas. Je pense entre autres au personnage de Vanessa (interprété par l’artiste visuelle Martine Gutierrez) et à la façon dont elle se révèle dans le film une artiste de performance incarnant le rôle d’une agente, alors qu’elle fait aussi littéralement ce métier dans la vie. Ça m’apparait donc appartenir autant à la mise en scène qu’à la réalité. Vois-tu toute chose comme une sorte de performance?
Oui. Je conçois nos métiers comme une sorte de performance. Tout le monde a déjà entendu la voix typique des gens en service à la clientèle et reconnait la façon dont leur ton monte à la fin de chaque phrase. «Désirez-vous autre chose?» Ces personnes-là ne parlent pas ainsi dans leur vie privée.
L’emploi devient un masque que l’on revêt pour évoluer dans notre société hypercapitaliste. Dans Fantasmas, je me penche sur la question du travail et sur la manière dont nos postes affectent notre quotidien et nos relations interpersonnelles; je m’intéresse à ces personnes qui se sentent piégées ou invisibles dans ces rôles. Vanessa performe au même titre qu’un·e représentant·e du service clientèle, n’est-ce pas?
La personne qui s’intéresse distraitement à tes œuvres risque de ne pas percevoir les critiques qui les sous-tendent, encore plus d’ailleurs avec tes récentes réalisations. Dans Fantasmas, un elfe de Noël poursuit le père Noël en justice, mais il s’agit d’un conflit de travail.
Un procès qu’il perd parce qu’il est antipathique! Et parce que le père Noël est intouchable.
Dans quelle mesure essaies-tu délibérément de critiquer la société? Te contentes-tu plutôt de raconter une histoire et d’identifier après-coup les choses que tu remets en question?
Ça se passe toujours de manière beaucoup plus organique que ça. Je ne suis pas du genre à rédiger une thèse avant de me mettre à l’ouvrage. Je m’intéresse d’abord aux personnages, puis au récit.

My Favourite Shapes prête une intériorité et de l’empathie à ce que d’autres personnes pourraient considérer comme de simples objets; ça me fait penser aux interactions que l’on peut avoir avec le service à la clientèle. Tu nous présentes le système comme une entité inhumaine, mais il comporte quand même une humanité que tu cherches à rejoindre, non?
Oui, c’est vrai… Et je dirais qu’avec Problemista – justement parce que ça porte sur certains problèmes et leurs répercussions sur des êtres humains –, je tenais à montrer ces personnes qui travaillent dans un restaurant, dans une galerie, ou au service à la clientèle. Je souhaitais qu’on voie leurs visages et qu’on découvre des détails sur leur vie en dehors de tout ça… Ce n’est peut-être pas leur film, mais on devrait avoir l’impression que, si la caméra continuait de tourner, on se ramasserait avec un tout autre Problemista.
Ça me parait tout à fait en phase avec cette idée de narrer The Lion King du point de vue de l’un des zèbres. (Le personnage de Julio présente ce concept à un cadre peu intéressé dans Fantasmas.)
Il n’y a pas de PNJ dans mon univers.
Ça te vient d’où, selon toi?
Je ne sais pas. Les gens m’habitent très longtemps. Je suis une personne curieuse, comme mon père et ma mère; les deux se souviennent très bien des gens qu’ils rencontrent et s’interrogent sur leur vie. Et puis, honnêtement, s’amuser avec des jouets, c’est littéralement la même chose. Ils ont leur propre vie et petite histoire… Et j’ai l’impression que c’est juste ce que j’ai continué à faire.
Problemista évoque par ailleurs cette période de ma vie où j’ai endossé un éventail de rôles, j’entends par là des emplois au sens propre du terme. J’ai eu l’occasion de parcourir New York et d’accepter des boulots sur Craigslist et je suis étrangement reconnaissant de cette expérience. Évidemment, je ne le souhaite à personne… Mais, tu sais, être interprète dans des écoles publiques, assister telle ou telle personne, offrir des échantillons gratuits de chocolat, entrer dans un supermarché, parler à la personne responsable et y installer mon petit stand… Qui fréquente cette épicerie de Sheepshead Bay par rapport aux riches qui vivent dans SoHo, ou par rapport aux gens de l’école publique de Staten Island où je travaillais comme interprète? Composer avec toutes ces ouvertures et fenêtres qui donnent sur des mondes différents a selon moi été très formateur.
Ça doit être le rêve de tout designer de production ou de costumes de travailler sur l’un de tes projets. Comment trouves-tu les personnes avec lesquelles tu collabores?
En ce qui concerne les concepteurs de production avec qui j’ai travaillé et travaillerais volontiers à nouveau, j’ai vraiment eu de la chance. Je cherche des gens enthousiastes, un peu loufoques, qui veulent s’amuser. Quand j’ai interviewé Tommaso [Ortino], le designer de production de Fantasmas, il m’a suggéré qu’on place une table blanche dans la salle de conférence de Crayola, et que tout le monde possède un crayon en forme de boule et se le passe de main en main en traçant une ligne sur du papier. De cette façon, les gens pouvaient revenir en arrière et pour savoir qui a parlé quand… On ne l’a pas fait, finalement: manque de temps, d’argent et de budget. Cela dit, ça m’a permis de réaliser que ce type est génial et que je voulais travailler avec lui.
Quand tu crées un personnage, sais-tu déjà comment il ou elle s’habille et se présente, ou est-ce des aspects que tu développes plus tard?
Parfois oui, parfois non. Je me les figure toujours dans leur essence, mais je ne sais jamais exactement comment je vais les habiller. C’est là qu’interviennent les designers de costumes. Je savais que le personnage de Tilda était échevelé, erratique, désordonné, semblable à une tornade, mais ç’aurait pu se traduire de bien des manières. Le film est devenu comme il est parce que j’ai pris en compte sa physionomie. Le fait qu’elle se transforme en une sorte de dragon a également inspiré ses Pleats Please – et tous ses vêtements en peau d’alligator –, ou encore ses tenues pièces semblables à des tapisseries médiévales. Je ne réfléchissais pas à ça quand j’écrivais son personnage; ces trucs-là me viennent parfois en travaillant avec les interprètes et les designers de costumes.
Avec qui partages-tu tes idées? Qui consultes-tu quand tu souhaites recevoir des commentaires critiques sur l’une de tes ébauches?
Je suis en train de l’apprendre. C’est toujours un bon signe quand un concept m’enthousiasme vraiment, lorsque j’en parle à mes proches et que ça suscite une réaction. Je sais que je suis sur la bonne voie quand mon amie Ana [Fabrega], qui a créé Los Espookys avec moi, rit ou sourit... Mais aussi, chaque idée est unique et nécessite différents conseils.

Jorge Cotte est rédacteur et habite à Chicago.
- Texte: Jorge Cotte
- Photos: Tyrell Hampton
- Mettant en vedette: Julio Torres
- Direction créative: Samantha Adler
- Mise en beauté: Cyler Daigle
- Production: The Avenue Production
- Casting: Papergirl
- Assistance photo: Sawyer Michaels
- Assistance à la production: Marco Miccolis
- Retouche: picturehouse + thesmalldarkroom
- Traduction: Francis Rose
- Date: 7 avril 2025

