Alice McNally
est trop cool
pour les réseaux
Mannequin pour Eckhaus Latta et SKIMS, la jolie vingtenaire bafoue les codes de la célébrité moderne pour que son minois marque les esprits.
- Texte: Alyssa Vingan
- Photos: Erika Long
- Stylisme: Ava Van Osdol

Alice McNally a trois vapoteuses sur elle aujourd’hui: sa principale, à saveur de melon d’eau acidulé, qui est presque finie, et deux autres en réserve, à saveur de barbe à papa aux bleuets et de banane et fraise. Elle garde la première à portée de main sur notre table au Forgtmenot, un établissement bien connu à Dimes Square où nous nous rencontrons par un après-midi d’avril anormalement glacial. Le centre-ville de Manhattan ne manque pas de jolies filles, surtout ce quartier, que tout le monde ou presque appelle par son surnom satirique, «dimes» [pièces de dix cents] – selon la légende, en référence à ces gens tellement attrayants qu’ils obtiennent la note de «dix» sur l’échelle de la beauté. Malgré cela, McNally, 20 ans, se démarque; quand la mannequin en pleine ascension entre dans un restaurant, les gens la remarquent.
Ses agent·es peuvent en témoigner, car c’est précisément de cette façon qu’iels l’ont engagée. Chloe Mackey de l’agence No Agency et son cofondateur, Alex Tsebelis, étaient au Balthazar le jour de Noël il y a quelques années quand iels l’ont vue entrer dans ce lieu emblématique de SoHo, appartenant à son père, le restaurateur et agitateur Keith McNally. «On s’est dit: “Oh mon Dieu, c’est Alice McNally”, se souvient Mackey. On l’avait évidemment vue sur le compte Instagram de Keith.»
Le duo est passé à l’action et a envoyé une demande pour suivre le compte privé de McNally, qu’elle a approuvée alors qu’iels étaient assis·es de l’autre côté de la salle à manger. Après lui avoir envoyé un message privé, iels ont appris qu’elle venait de signer avec une autre agence, plus commerciale, et qu’elle n’était donc plus disponible. Mais agent·es et mannequin sont resté·es en contact, et quelques semaines plus tard, McNally a répondu à une annonce publiée par No Agency, qui recherchait «un·e stagiaire branché·e». Elle a obtenu le poste, et comme tout·e agent·e qui se respecte le ferait, Mackey et Tsebelis ont trouvé un moyen d’annuler l’autre contrat. «Et vous connaissez la suite», dit McNally.
Quand McNally a été initialement repérée par cette première agence, elle vivait à Oahu, à Hawaï. Alors adolescente, elle allait à l’école et travaillait dans une boutique de bikinis. «C’est grâce à au compte Insta de mon amie; elle avait un contrat avec l’agence et elle a publié une photo de nous ensemble», se souvient-elle. (McNally est née à New York, a déménagé à Londres à 6 ans, puis à Hawaï après le divorce de ses parents à 15 ans, où sa mère vit toujours.)

Alice porte: béret OUR LEGACY, manteau OUR LEGACY, pull à capuche Eckhaus Latta, jupe-short Isa Boulder et chaussures Maison Margiela. Sur l’image du haut, Alice porte: robe Blumarine, collier ras du cou Fancì Club, mules Chloé et gants The Row.

Alice porte: robe Fancì Club et short Maria McManus.
Depuis qu’elle a intégré No Agency, McNally a travaillé pour des clients en vogue comme SKIMS, Eckhaus Latta, raimundo langlois et Los Angeles Apparel, mais a gardé un profil bas. Bien qu’Instagram ait lancé sa carrière, McNally est relativement hors ligne; la plupart des informations disponibles sur elle sur les réseaux sociaux proviennent des longues légendes Instagram, parfois sans filtre, de son père. Elle représente une sorte d’anomalie dans cette industrie qui exige souvent que les mannequins aient un grand nombre d’abonné·es pour obtenir l’accès aux castings et décrocher des contrats prestigieux. Elle prétend qu’elle n’aime tout simplement pas publier, mais son absence d’empreinte numérique semble partiellement intentionnelle, ce qui ajoute à son aura de mystère.
McNally, qui parle d’une voix douce avec un léger accent britannique, apparait détendue, si détendue que c’en est presque déroutant. Pendant notre conversation, elle a tendance à faire de longues pauses; elle détourne alors ses grands yeux bruns et sirote son café noir en attendant que je brise le silence en premier. «Je l’ai photographiée deux fois, et j’ai l’impression de ne pas la connaitre du tout», me confie Richard Kern au téléphone quelques jours après ma rencontre avec elle. «C’est bien pour une mannequin, parce qu’elle reste mystérieuse, et elle a l’air mystérieuse sur les photos, ce qui est un énorme avantage.» Quand elle est devant son objectif, il sait qu’il obtiendra de bonnes photos, quoi qu’il arrive. «Habituellement, quand je photographie quelqu’un, je lui parle; ce qui fait qu’au bout de la séance, j’en sais pas mal sur cette personne. Mais [sur McNally], je ne sais rien.»
Du point de vue de Mackey, il est souvent préférable pour une mannequin d’en dévoiler le moins possible sur elle-même, surtout à cette époque de partage excessif. «Vu ce qu’on fait et la façon dont on présente les talents, ne pas avoir de présence sur les réseaux sociaux, c’est parfois la meilleure façon d’utiliser les réseaux sociaux, explique-t-elle. On essaie d’enseigner à tous nos talents: soyez hyper aimables sur le plateau, mais demeurez tout de même inaccessibles à un certain degré. C’est cette réserve qui fera en sorte que les gens auront envie de s’accrocher à vous.» Cependant, cette inaccessibilité est devenue un point de discorde quand McNally a refusé de partager les publicités pour le sac Snap d’Eckhaus Latta, photographiées par Michael Hauptman et dont elle est la vedette, à la fin de l’année dernière; les photos étaient tellement exquises qu’il y a eu embrouille, des internautes croyant que McNally avait été générée par l’IA. Tsebelis a donc exhorté McNally à publier les images sur son compte, mais la jeune mannequin est restée ferme: «Je ne le ferai pas!»

Alice porte: blouson Entire Studios, pull Ann Demeulemeester, robe Blumarine, sac Bottega Veneta et chaussures KHAITE.
Pas surprenant, si l’on se fie à son esprit libre et son attitude espiègle, que McNally soit la benjamine de sa famille. Elle est la plus jeune des cinq enfants de son père, avec trois demi-frères et sœurs d’un premier mariage. Sa mère, Alina, a un peu fait de mannequinat, tout comme sa demi-sœur Isabelle, une actrice qui a figuré dans une campagne de Urban Outfitters et sur la couverture du magazine Jalouse à la fin des années 2000; elle était aussi une figure de la vie nocturne du centre-ville et une muse Tumblr, apparaissant fréquemment dans des photos de Misshapes, The Selby et The Cobrasnake. «Je trouve que c’est la plus belle personne au monde, je suis en admiration devant elle, dit Alice à propos d’Isabelle. Je peine à croire qu’on soit de la même famille – et que ce soit grâce à Keith? Ça me dépasse», dit-elle d’un ton pince-sans-rire.
«Si je n’ai jamais vraiment encouragé Alice à devenir mannequin, je ne l’ai toutefois jamais découragée non plus», écrit Keith dans un courriel. «Malgré mon amitié avec Anna Wintour, je connais très peu le monde de la mode. Les quelques fois où j’ai vu le visage d’Alice dans un magazine, j’en suis devenu vert de jalousie! Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?? Je plaisante, évidemment. Je suis vraiment très fier d’Alice.» (Lorne Michaels est une autre célébrité que Keith compte parmi ses ami·es; les deux sont tellement proches, en fait, qu’Alice porte le nom de la femme de Lorne.)

Alice porte: débardeur Edward Cuming, capri Dilara Fındıkoğlu et bottes KHAITE.
McNally a beaucoup déménagé quand elle était très jeune – principalement entre l’âge de 11 ans, quand son père a eu un AVC, et 14 ans, quand ses parents se sont séparés –, mais c’est à New York qu’elle se sent comme chez elle. «La vie n’a pas été si facile pour Alice pendant ces années-là, écrit son père. C’est selon moi un vrai miracle qu’elle soit si brillante et équilibrée aujourd’hui.» Elle garde de bons souvenirs de l’école primaire qu’elle a fréquentée dans le West Village, et qui se trouvait à quelques pâtés de sa maison d’enfance sur 11th Street. Adolescente, au Royaume-Uni, elle est allée dans une école militaire, qui était très stricte. «On nous envoyait dans ces camps pendant des semaines… on dormait dans des baraquements sur un tout petit, tout petit matelas, avec un sac de couchage. On se levait à cinq heures du matin, on faisait des exercices tous les jours, on tirait [avec des fusils], se souvient-elle. Ce foutu camp, c’était fou! Il y avait un paquet de jeunes délinquant·es qui arrivaient, qui restaient là aussi… et qui entraient dans la salle à manger à l’heure du souper les mains menottées.» Elle a ensuite fréquenté une école secondaire internationale à Londres, où les jeunes grandissent vite et fêtent fort: «On est exposé à tellement de choses si jeune. Tout le monde est, genre, sous stéroïdes», ajoute-t-elle.
Elle a atterri à Hawaï juste avant son seizième anniversaire, qui tombait par hasard le jour de sa première journée de classe sur l’île. «Je pense que quand je suis arrivée à Hawaï, les autres jeunes ont paniqué – j’ai senti que tout le monde se disait: “C’est une putain de folle, cette fille est trop bizarre.” Passer de cet environnement [à Londres] à Hawaï, où les jeunes n’avaient jamais bu une goutte d’alcool, jamais tiré sur une vapoteuse», se souvient-elle.
Vivre à Londres pendant ses années formatrices a influencé son style personnel, en particulier la façon dont elle joue avec les couleurs et les motifs: aujourd’hui, elle porte un manteau millésimé en patchwork à imprimé léopard avec un pantalon rouge super taille basse et une ceinture en cuir noir cloutée – un genre de look à la Avril Lavigne, version Shoreditch. Des touches d’Hawaï ressortent dans ses longs cheveux bruns décolorés par le soleil et légèrement ondulés, comme s’ils avaient séché à l’air libre après une baignade dans l’océan.
Comme les autres vingtenaires à New York, McNally tâche de trouver ses repères, elle qui vit seule dans un appartement de Chinatown avec son chat, Charlie, et qui veille tard au Paul’s Baby Grand ou au Casablanca. Mais contrairement à la plupart des vingtenaires à New York, elle est une sorte de royauté locale, ayant fréquenté les établissements vénérés de son père en grandissant: le Balthazar, le Pastis, le Morandi, l’Odeon (qui appartient maintenant à sa première ex-femme), et Minetta Tavern, où notre séance photo a eu lieu. Elle se souvient d’avoir aperçu Taylor Swift là-bas un soir qui trainait avec Phoebe Bridgers.
«J’adore tout le monde qui travaille là-bas, dit McNally. J’ai grandi entourée de tellement de serveuses et de serveurs, ces gens-là font essentiellement partie de notre famille.»

Alice porte: robe Rick Owens et boucles d’oreilles Ann Demeulemeester.

Alice porte: robe Rick Owens, sous-vêtements ALAÏA et boucles d’oreilles Ann Demeulemeester.
En l’interrogeant à propos de ses aspirations professionnelles, je mentionne une publication de son père de 2021 dans laquelle celui-ci mentionne une rencontre qu’il avait organisée pour elle avec Wintour afin d’obtenir des conseils quant aux meilleures écoles d’art et de mode. Elle avait 16 ans à l’époque. «Elle m’a conseillé d’aller à Central Saint Martins, se souvient-elle. Je n’ai pas suivi son conseil, mais il est encore temps.» La confection de vêtements l’intéressait naguère, mais beaucoup moins depuis qu’elle évolue dans ce domaine – de jour, elle travaille comme assistante dans une salle d’exposition de mode multimarque. Le marketing lui plait, mais l’aspect physique du design de mode n’est pas pour elle: les dimensions, la création de patrons. «J’ai pris conscience que je suis vraiment nulle en maths… Je ne pense pas que je pourrais faire ça, ce n’est pas mon truc», explique-t-elle.
Pour le moment, McNally se concentre sur le renforcement de ses relations avec des clients récurrents comme SKIMS – elle adore l’équipe, les manucures et le service de traiteur Squirl – et espère en former de nouvelles à l’étranger. Mackey me dit que l’agence reçoit actuellement des offres d’agences en Corée du Sud qui l’invite à y passer un mois ou deux pendant l’été. «Elle a vraiment la cote en Corée, elle a déjà travaillé pour quelques marques coréennes… elle est très demandée et il y a une sorte de guerre d’enchères en cours», dit-elle.
Pour ceux et celles qui souhaiteraient suivre les aventures de globetrotteuse de McNally en temps réel, ce n’est pas chose facile – à moins que le père McNally continue de publier à son rythme régulier. Je demande à Keith si Alice a déjà objecté les photos d’elle «vraiment, vraiment embarrassantes» qu’il a publiées sur Instagram, et qui incluent beaucoup de photos de bébé, de portraits en gros plan et d’anciens petits amis. «Pas encore, répond-il. Mais ça arrivera surement un jour.»
McNally semble imperturbable et distante – insondable, même. (Elle plaisante en disant que c’est son côté «aloha».) Kern se souvient de la première fois qu’il l’a remarqué, aussi. Il photographiait McNally pour la marque d’accessoires pour fumer Fortune World et la quantité de marijuana qu’elle avait fumée ce jour-là l’avait stupéfié. «Je n’arrêtais pas de lui demander si elle se sentait devenir gelée. Elle n’a fait que fumer du pot pendant toute la séance, raconte Kern. J’étais moi-même gelé, je ne voulais même pas fumer. Il y avait tellement de fumée. Et elle m’a dit: “Non, non. Je ne le sens même pas.”»

Alice porte: robe Rick Owens.

Alice porte: justaucorps Agent Provocateur et short VAQUERA.
Alyssa Vingan est rédactrice, réviseure et animatrice de The New Garde, un balado portant sur l’avenir des industries de la mode et des cosmétiques.
- Texte: Alyssa Vingan
- Photos: Erika Long
- Stylisme: Ava Van Osdol
- Mettant en vedette: Alice McNally
- Coiffure: Matthew Sosnowski / Bryant Artists
- Maquillage: Michaela Bosch / Bryant Artists
- Production: Chloe Snower
- Assistance photo: Astin Ferreras, Chris Parente
- Assistance stylisme: Verity Azario
- Assistance à la production: Akil Mavruk
- Remerciements spéciaux à: No Agency, Minetta Tavern
- Traduction: SSENSE
- Date: 23 avril 2025


