Les débuts d’Asake

L’étoile nigériane est prête pour la prochaine étape.

  • Entrevue: Nicolas-Tyrell Scott
  • Photographie: Kenny Germé

Asake est méticuleux. Dans une banlieue du nord-ouest de Londres, cloîtré dans un manoir à la construction issue d’époques et de régions différentes – des salons au style élisabéthain cohabitent avec des sous-sols tout droit sortis de villas grecques –, il dirige sa séance photo scène par scène, look par look. Nous sommes le 14 décembre 2022, un jour avant le dernier arrêt de sa tournée, et l’après-midi est teinté par l’anticipation. Tout au long de la journée, du haut de ses presque 1m83, il se précipite de pièce en pièce pour inspecter chaque cliché et discuter avec son équipe. Asake ne veut pas seulement avoir l’air d’un artiste, il tient surtout à être représenté dans toute son authenticité.

«On doit aller dehors avant», commande l’interprète de 28 ans en retirant son chapeau Givenchy noir en cuir. Il semble désinvolte, mais intransigeant avec ses yeux brun-roux qui brillent au creux de la maison faiblement éclairée. À l’extérieur, la température est inférieure à zéro et des traces de neige datant de quelques jours parsèment les environs du bâtiment. Né sous le nom d’Ahmed Ololade à Lagos, au Nigéria, il expérimente pour la première fois l’hiver britannique – et visite le pays pour la première fois. «Je vais devoir revenir pendant l’été, la prochaine fois», dira-t-il plus tard, en riant.

Ayant vendu en quelques minutes toutes les places de son concert inaugural à Londres, Asake a annoncé deux dates supplémentaires. Après tout, les succès comme Terminator, PALAZZO et Peace Be Unto You ont conquis la vie nocturne de la ville, créant encore plus d’anticipation autour de sa venue. La popularité de l’afrobeat n’est pas nouvelle en Grande-Bretagne: c’est le résultat de plus de dix ans d’efforts collectifs de sa diaspora d’Afrique de l’Ouest pour célébrer et revendiquer vaillamment l’apport culturel de ces pays, spécialement l’apport de la musique. Des morceaux incontournables comme Oliver Twist de D’Banj, sorti en 2013, Johnny de Yemi Alade ou Antenna de Fuse ODG, ces derniers lancés en 2014, ont enrichi la scène des raves universitaires et pavé la voie aux expériences musicales de la prochaine génération de la communauté noire britannique. C’est cet auditoire qui a permis de mieux accueillir les premières apparitions de Wizkid, d’Afro B, de Burna Boy, de Maleek Berry, de Mr Eazi et de Tiwa Savage dans toute la région.

«J’aime les gens, ici. J’aime l’énergie qu’ils ont, dit Asake, reconnaissant de son public mondial en pleine expansion. Les gens comprennent la musique, ce qui se passe. C’est beau à voir.»

Le premier album d’Asake, Mr. Money With the Vibe, a établi un record lors de sa sortie en septembre dernier, atteignant le numéro 66 au Billboard 200 et devenant ainsi le premier disque nigérian de tous les temps à obtenir un si haut classement au palmarès. Sa chanson Joha compte des dizaines de millions d’écoutes sur différentes plateformes. Les chiffres prouvent qu’il est l’une des étoiles montantes de l’afrobeat, les écoutes s’accumulant davantage de jour en jour. La fusion naturelle d’amapiano, de fuji, de hip-hop, de jazz et de gospel de l’album montre le penchant de cette génération pour le mélange des genres. L’injection de sons tout nouveaux – déjà populaires en Afrique toutefois – à d’autres, bien ancrés, démontre une prouesse et un goût qui transcendent les générations. Mr. Money With the Vibe a du succès parce qu’il est en parts égales le résultat de l’héritage musical africain et d’une vigueur contemporaine. Prémisses de l’avenir musical mondial, des chansons comme Joha et Sunmomi en mettent plein la vue sur les pistes de danse collantes, tandis que d’autres comme Ototo se basent sur les legs de l’afrobeat, du jazz et de sons classiques.

Artiste émergeant sur la scène occidentale, Asake est pourtant un créateur de longue date, s’activant avec ferveur depuis plusieurs années. Son imprésario, Stephen Nana, collabore avec lui depuis février 2022 et s’empresse de souligner sa capacité à travailler dans n’importe quelle condition. Il l’a accompagné lors de sa signature avec la maison de disques indépendante YBNL d’Olamide – qui a en son giron le pionnier Fireboy DML – ainsi qu’à celle à l’international avec la maison plus établie Empire, annoncée au milieu de l’été dernier. Selon Nana, Asake «a toujours été prêt» pour la gloire; il avait seulement besoin de visibilité et de plateformes.

«S’il y a quelque chose à retenir sur Asake, c’est qu’il a un faible pour l’enregistrement, dit Nana. On est à Londres depuis deux semaines et il a enregistré trois morceaux. Ça, c’est quelqu’un qui a des chansons à succès, quelqu’un qui devrait se détendre.»

Passant d’un EP à un premier album en moins de 12 mois, Asake incarne l’écosystème musical contemporain où la production d’un flux de contenu constant est une exigence. Son EP Ololade Asake – première sortie du chanteur après sa signature avec YBNL – ainsi que Mr. Money With the Vibe prouvent sa détermination de créer ce à quoi il croit être destiné. Asake proclame d’ailleurs sur la chanson d’ouverture de son EP, Trabaye, que c’est le «moment de montrer au monde» qui il est. Son parcours acharné est aussi le sujet central de Nzaza, qui se retrouve sur Mr. Money, où il implore Dieu de lui permettre de continuer à travailler avec autant d’ardeur.

Lors de l’un de nos échanges matinaux, Asake et moi découvrons que nous partageons une même passion pour la tisane au citron et au gingembre. Aucune des boissons alcoolisées incluses dans son contrat ne l’intéresse de si bon matin; après trois concerts donnés à travers le pays, Asake ressent pleinement l’épuisement et la soif de repos. Ce matin seulement, il a terminé des représentations à Birmingham pour ensuite passer un week-end à voyager entre Manchester et Londres pour livrer deux spectacles consécutifs. «Mon esprit est stressé, mon corps est stressé. J’ai besoin de repos, dit-il. Je pense que j’ai le plus apprécié Brixton. Tout se met en place.»

La fixation d’Asake sur son spectacle de Brixton n’est pas anodine. Tout au long de la journée, bien que son corps se trouve dans la pièce, sa tête, elle, est toujours sur scène, en train de remanier sa tenue. «Est-ce qu’ils remballent les vêtements?», demande-t-il à un moment, le regard rivé sur un ensemble Gucci caramel. Son short et sa veste surdimensionnés seraient l’ajout parfait à sa garde-robe pour cette soirée.

«Je n’ai pas de marque préférée, dit-il. Gucci, Givenchy, j’en aime plusieurs.» (Il spécifie toutefois ne plus porter Balenciaga.) Mis à part son amour pour les pantalons évasés, les gants en cuir sont la signature d’Asake. Même pendant qu’il se fait photographier, il en cherche une paire, demandant à tout le monde aux alentours. À défaut d’en avoir trouvé une digne de sa tenue, il jette son dévolu sur des lunettes de soleil. Pour lui, chaque détail compte; tableau d’ambiance ambulant, il s’inspire de son environnement tout en cherchant à l’améliorer.

La formule des deuxième, troisième et quatrième concerts d’Asake – tenus à Manchester Academy et à O2 Academy Brixton – a été légèrement modifiée après sa prestation inaugurale lourdement scrutée à Birmingham. Après s’être excusé (et avoir fait allusion aux maladresses de l’équipe promotionnelle), Asake a recruté The Compozers, des instrumentistes d’expérience de la communauté noire britannique, afin de livrer un meilleur spectacle. Mené principalement par la basse et le clavier, le groupe est devenu une sommité musicale à travers la ville en accompagnant des interprètes tels que Davido, CKay et Mr Eazi. Le ton des critiques a aussitôt changé.

Selon Asake, ramener The Compozers avait toujours fait partie de son plan. «Ils comprennent ce qu’ils font, ils comprennent l’histoire. Ils ont tellement d’énergie sur scène», dit-il. Nana corrobore ses propos. «Quand Asake est venu [au Royaume-Uni], il a dit qu’il voulait The Compozers. C’est l’équipe promotionnelle qui avait proposé de laisser une chance à de nouveaux gars à Birmingham». Comme avec son souci du détail sur le plateau, dès que les problèmes ont commencé sur scène à Birmingham, Asake est retourné directement vers son projet initial, faisant confiance à ses idées de départ autant pour la conception des décors que pour les arrangements sonores. «Asake sentait que quelque chose clochait et quand c’est parti en vrille, il a changé la formule pour Manchester et Londres», raconte Nana.

Venant du nord, de l’ouest, du sud et de l’est de Londres (et même des comtés environnants comme le Kent et l’Essex), un peloton d’admirateurs et d’admiratrices, massivement originaires d’Afrique occidentale, s’est présenté minutieusement vêtu – un rituel lors de concerts d’afrobeat à Londres. Les tenues mêlaient la mode streetstyle et la haute couture, où PrettyLittleThing s’agençait à des marques anglaises comme The Archive.

Asake porte: pull Burberry et short Gucci.

De ces trois prestations à Brixton, c’est la deuxième qui a permis à Asake de faire briller son talent naturel et de provoquer l’euphorie autant sur scène que dans la salle, et ce, malgré un environnement moins familier. Entouré d’une série de plaques de nom de rue tout droit sorties de sa ville natale au Nigéria, Asake sautait partout dans le décor et, à un certain point, a même fini par retirer ses bottes à talon haut pour se lancer dans une danse improvisée. Jouant les favoris de la foule comme Organise et Joha, il a interprété son premier album avec une intensité et un sens du spectacle qui dépassaient de loin ses années d’expérience dans la musique. Le concert d’environ 90 minutes était sous le signe d’une théâtralité née d’une passion de jeunesse pour la performance.

«J’adore jouer [des rôles], dit-il mélancoliquement. Des gens qui vont voir d’autres gens et qui les applaudissent sans même les connaître, ça vient du cœur. C’est pour ça que j’ai étudié le théâtre.» Diplômé en art dramatique de l’Université Obafemi-Awolowo, Asake a pu puiser dans ses études pour modeler les parties scénarisées de sa tournée. Pendant son concert de Brixton, par exemple, des enfants en veston ont pris la scène d’assaut pour danser et se moquer d’Asake en lui posant toutes sortes de questions.

L’indéfectible joie présente dans les spectacles de dimanche et de lundi aurait dû conclure avec triomphe le passage d’Asake à Londres. Vendue à près de 15 000 billets, sa troisième et dernière prestation du 15 décembre a cependant été interrompue seulement quelques minutes après son commencement. À la suite d’un mouvement de foule à l’extérieur de la salle O2 Academy, deux personnes sont mortes par écrasement, Rebecca Ikumelo et Gaby Hutchinson. Sur Instagram, Asake s’est ouvert sur son incompréhension et a offert ses condoléances, écrivant: «Je suis submergé par la peine et je n’aurais jamais pu imaginer qu’une telle chose puisse se produire.» De retour sur le continent, il a tout de même maintenu ses spectacles; lors de ses concerts subséquents à Lagos, il s’arrêtait et prenait une minute de silence pour se rappeler la mort d’Ikumelo et de Hutchinson. Asake reste cohérent avec le tempérament qu’il montrait sur un plateau. Il est patient, attentionné et résilient, et on pourrait facilement imaginer que sa foi l’a autant endurci qu’apaisé après cet horrible événement.

L’affirmation de soi, la spiritualité et Dieu sont des thèmes omniprésents dans la musique d’Asake. Il n’hésite jamais à rappeler quotidiennement aux photographes du plateau et à son équipe l’ubiquité de Dieu. «Si c’est ce que Dieu voulait, c’est ce qu’Il voulait pour moi», dit-il en parlant de l’une de ses séries de photos avant de passer à la prochaine scène. «On a commencé à travailler ensemble en février et, au départ, je pensais qu’il montrait seulement sa reconnaissance, raconte Nana. Mais maintenant, on est en décembre, et il se lève chaque matin en louant Dieu avant même de m’adresser la parole. Il est comme ça.»

Nicolas-Tyrell Scott est journaliste musical et culturel. Il vit à Londres. Son travail est apparu entre autres dans GQ, Pitchfork, Dazed et Apple Music. Il est aussi journaliste-présentateur pour BBC et Channel 4, et animateur pour Wray and Nephew et Soho House.

  • Entrevue: Nicolas-Tyrell Scott
  • Photographie: Kenny Germé
  • Stylisme: Edem Dossou
  • Assistance stylisme: Kevin Lanoy
  • Assistance photo: Jim Tobias, Nicole Leblanc
  • Technique numérique: Luke Bennet
  • Mise en beauté: Pål Berdahl
  • Conception du décor: Thomas Conant
  • Assistance plateau: Nye Conant
  • Lieu: Rococo House
  • Production: Town Productions
  • Assistance à la production: Jonathan Faulkner, Vanessa Grasse et Eugenia Redhouse Sotgia
  • Traduction: Noémie Dubé
  • Date: 18 janvier 2023