L’abécédaire de Yohji Yamamoto
Un profil complet du maitre de la couture avant-gardiste.
- Texte: Chris Gayomali
- Archivisme et consultation créative: My Clothing Archive

«Je suis né dans les ruines. Je n’ai aucun souvenir de la culture japonaise, parce que ces choses ont toutes été détruites. En fin de compte, peut-être que mes racines, c’est la ville de Tokyo ravagée.» – Yohji Yamamoto
Le milieu de la mode s’intéresse depuis longtemps au sujet de la mort: ses qualités spectrales, son insondable mystère, son constant rappel de notre impermanence. Or, l’imminence de la mort hante Yohji Yamamoto plus que quiconque. L’œuvre de ce grand couturier – parfois urgente, souvent élégante, toujours existentielle – constitue une profonde exploration de notre expérience du monde malgré la fragilité de notre condition corporelle. «La perfection me parait laide, a déjà déclaré Yamamoto. Je veux voir, quelque part dans les choses que l’on fabrique, des cicatrices, des échecs, le désordre et la distorsion. J’aimerai les créations d’autres personnes si je retrouve en elles ces éléments.» Autrement dit, l’impermanence et la résilience taillées à même l’étoffe.
Yamamoto a plaisanté sur le fait que son petit gabarit (il mesure seulement un peu plus d’un mètre cinquante) résulte de la malnutrition qu’il a subie pendant la guerre. Le designer est né en 1943 dans les «plaines brulées de Tokyo», deux ans avant que les États-Unis ne larguent leurs deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Yamamoto a été élevé par sa mère Fumi, une comptable qui aidait à la gestion de l’entreprise familiale. Le père de Yamamoto, Fumio, était à la fois un fournisseur de produits alimentaires et un photographe amateur. Il est mort au combat aux Philippines alors que son fils n’avait qu’un an. On n’a d’ailleurs jamais retrouvé sa dépouille. Son appareil photo préféré, un Leica/Rollei, repose à sa place dans sa tombe. «Il est allé à l’encontre de sa volonté», a confié Yamamoto à propos de l’enrôlement de son père. «Quand je pense à lui, je me rends compte que la guerre rage toujours en moi.»
Après la guerre, sa mère a décidé de demeurer veuve et d’’éduquer son fils elle-même. Le stylisme était le seul métier qu’elle pouvait pratiquer à la maison.
Fumi avait étudié la mode et possédait d’excellentes compétences de modéliste et de couturière, tandis que Yamamoto était un fils obéissant – un «bon garçon», comme il l’a déjà dit par le passé. Il aspirait, à l’école secondaire, à être peintre. Sa mère, cependant, préférait qu’il se tourne vers le métier d’avocat. «Je devais rendre ma mère heureuse», a-t-il affirmé à ce sujet. Yamamoto a donc obtenu un diplôme de droit de l’Université Keio, un établissement très réputé, en 1966… Mais il n’a pas pu se résoudre à exercer cette profession. Après un séjour en Europe, notamment à Paris, la ville où il s’établirait plus tard, il a annoncé à sa mère qu’au lieu de se consacrer au droit, il allait suivre une voie plus créative et travailler dans son magasin. Furieuse, Fumi ne lui a pas adressé la parole pendant deux semaines.
Elle a fini par accepter son choix, à une condition toutefois: que son fils maitrise l’art de la façon tailleur. «Pour que les couturières ne rient pas trop de lui», a-t-elle mentionné dans un article pour le magazine GQ. À 23 ans, Yamamoto s’est donc inscrit au Bunka Fashion College, l’alma mater de sa mère, pour y étudier le stylisme.
Dans les années 1970, le commerce de robes de Fumi se portait bien et son fils lui apportait une aide précieuse. Leur clientèle se composait généralement de femmes aisées et branchées, des personnes, constate Yamamoto avec le recul, qui s’intéressaient souvent aux mêmes modèles. «Les robes commandées ressemblaient toutes à des tenues de poupée; elles étaient sexy, magnifiques, féminines», a expliqué Yamamoto lors d’une entrevue accordée au magazine Business of Fashion. «Ça ne me plaisait pas trop.»
Tel qu’il l’a écrit dans son autographie My Dear Bomb parue en 2010, «mettre l’accent sur les courbes voluptueuses d’une femme, la présenter comme une jeune fille dotée de bons gènes, je ne veux rien savoir de tout cela. En réalité, les costumes d’affaires que les femmes portent traditionnellement lors d’entrevues de recrutement ne servent pas à nous donner l’impression qu’elles possèdent les compétences nécessaires, mais plutôt à émoustiller les hommes d’âge moyen susceptibles de les embaucher.» (Cet ouvrage poétique et drôle, presque délinquant, s’avère difficile à trouver; ses exemplaires d’occasion se vendent à partir de plus 100$.)

À gauche: My Dear Bomb (Yamamoto, 2010). À droite: intérieur de My Dear Bomb. Sur l’image du haut: Yohji Yamamoto prend la pose après son premier défilé à New York, en avril 1982. (Photo: Fairchild Archive/WWD/Penske Media via Getty Images.)
Ce contexte formateur a donné lieu à une première version de l’éthos derrière les designs de Yamamoto: des vêtements drapés et fluides, souvent noirs, visant à augmenter et à voiler la silhouette féminine plutôt que de l’accentuer. Au lieu de fabriquer des tenues nous confinant aux standards esthétiques de notre sexe, le créateur s’intéresse aux dimensions cachées du corps pour remettre en question le style et repousser ses limites selon une approche antitendance, antihypersexuelle et antistatutaire.
Après avoir travaillé plusieurs années dans la boutique de sa mère, Yamamoto a dévoilé «Y’s», sa collection inaugurale de vêtements féminins, à Tokyo en 1977. En 1981, la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne a invité le designer pour un défilé à Paris (et ferait bientôt la même chose avec sa petite amie de l’époque, Rei Kawakubo, de la griffe Comme des Garçons). Cette première présentation parisienne – nébuleuse, étrange, militante, annonçant à grand bruit son talent hors pair – a suscité un éventail d’admiration et de confusion, ainsi que des préjugés orientalistes de la part de critiques qui ne parvenaient pas à saisir sa vision expansive de la féminité. Ce n’est qu’au milieu des années 80 (à peu près au moment où le designer a lancé ses vêtements masculins à l’automne-hiver 1984-1985) que l’industrie de la mode a commencé à comprendre que sa proposition esthétique constituait un véritable changement de cap; une rébellion contre le luxe sexy mis de l’avant par des maisons comme Chanel et Yves Saint Laurent.
«Au début, bien sûr, on me considérait un peu comme un designer japonais débarqué sur la scène à titre de travailleur immigré, mais après six ou sept collections, on a commencé à me voir comme un créateur parisien», a écrit Yamamoto dans son autobiographie. «Cependant, je reste toujours en partie un enfant qui fait secrètement des bêtises. Je tirais la langue au monde entier en cachette, alors quand on m’a félicité pour ça, je me suis aussitôt senti mal à l’aise.»
Ce décalage, cette marginalité et cette aura de rébellion alimentent la tension artistique qui se trouve au cœur même de l’œuvre de Yamamoto; c’est justement ces caractéristiques qui rendent son esthétique si singulière et qui lui ont valu des légions d’admirateur·trices et de collectionneur·euses au fil du temps. «Mon existence se résume à penser aux femmes, a déclaré Yamamoto au magazine The New York Times. D’abord ma mère, et ensuite ma fille. Et entre les deux, une panoplie de femmes secrètes.»
On vous présente ci-dessous un profil complet de la vie, de la vision artistique et des créations de Yohji Yamamoto, de A à Z.
Avant-garde
En art, l’avant-garde évoque les idées novatrices et les expérimentations radicales. Dans le domaine de la mode, ce terme réfère souvent, de manière réductrice, à une catégorie de designers aux sensibilités plus excentriques, une distinction que Yamamoto abhorre, d’ailleurs. Comme il l’a écrit dans son autobiographie: «À l’origine, cette expression signifiait simplement que l’on se montrait un peu en avance sur les autres… On peut facilement imaginer et créer des tenues fantastiques sans se soucier des réalités du monde.» Une véritable sensibilité avant-gardiste relève plus de la commodité, argumente Yamamoto; on doit concevoir des vêtements que l’on peut porter et qui prennent compte de la réalité «tout en nous donnant un aperçu des solutions et des surprises que l’avenir ne manquera pas de nous apporter».
En ce sens, le travail de Yohji Yamamoto, souvent sombre, prend racine dans l’optimisme, même en dépit de sa palette de couleurs préférées…

Veston, printemps-été 1985.
Beauté du noir
Difficile, romantique, impitoyable, le noir prévaut sur toutes les autres couleurs pour Yamamoto. Le designer n’utilise pas de nuances vives afin d’attirer notre regard sur la coupe de ses vêtements, sur leurs drapés, leurs motifs et la fluidité de leurs étoffes; ce choix met en valeur ses talents de couturier. «Le noir pose un véritable défi, a-t-il déclaré au magazine GQ. Il exige une technique sans faille.»

Veston léopard, automne-hiver 1992.
Comme des Garçons
On ne sait pas au juste quand – après la dissolution de son premier mariage avec Toshiko Ota, une camarade de classe rencontrée à Bunka vers la fin des années 60 – la relation entre Yamamoto et Rei Kawakubo, de la griffe Comme des Garçons, a commencé. Malcolm McClaren, créateur de mode et gérant des Sex Pistols, se rappelle toutefois du couple entrant dans le magasin vestimentaire qu’il dirigeait à la fin des années 70 avec sa compagne, la designer Vivienne Westwood, dans le quartier West End de Londres. (Il ne savait pas que Yamamoto et Kawakubo pratiquaient ce métier, mais il trouvait le duo incroyablement élégant.)
«J’ai rencontré Kawakubo pour la première fois alors qu’on ouvrait simultanément nos boutiques à Shibuya Seibu, se souvient Yamamoto. Pendant que je décorais l’intérieur de mon local avec Goichi Hayashi, Kawakubo préparait l’inauguration du sien dans l’espace voisin.» Les deux ont commencé à bavarder et ont développé une «amitié» à partir de là. «Depuis, on est des âmes sœurs et on entretient une rivalité cordiale; on partage les mêmes valeurs en ce qui concerne le design de mode. Elle a eu un grand impact sur ma vie et mon travail dans l’industrie.»

Col roulé à motif floral, automne-hiver 1995.
Détails

Yamamoto avec des assistant·es. (Photo: Fairchild Archive/WWD/Penske Media via Getty Images.)
La meilleure façon de comprendre le savoir-faire exceptionnel de Yamamoto et de se pencher sur l’attention minutieuse qu’il porte aux détails. Prenons par exemple l’une de ses premières obsessions: le col.
«Durant les dix premières années de ma carrière, je réfléchissais constamment au concept du col: pourquoi en appose-t-on sur certains morceaux? Peut-on composer différemment avec cette partie d’un vêtement?», s’est demandé Yamamoto dans My Dear Bomb.
Le col constitue, si on le prend au premier degré, une invention simple, soit un trou au travers duquel on passe sa tête. Yamamoto a toutefois consacré des années à étudier ses courbes ainsi que les différentes façons dont on peut le draper et le tendre, comme si le col possédait l’importance historique des manuscrits de la mer Morte. «Si l’on analyse le patron d’un col, on remarque rapidement sa forme de boomerang. En fait, il vaut peut-être mieux la comparer au contour de la lame d’un katana, ou d’une épée. Ce morceau incurvé, une fois plié, vient s’attacher au cou. Son galbe est essentiel, et l’on doit lui conférer une certaine tension. Puisque cet accent dispose d’un espace réduit, une différence de quelques millimètres peut renforcer sa singularité ou son élégance.» (On le constate par ailleurs quand on observe comment le designer répartit la tombée de ses cols sur ses chemises fabriquées avec des matières plus délicates, comme le velours.)
«La tension de cet arc prend vie depuis son point d’origine dans la région du cou. De là, elle circule rapidement et directement, sans marge d’erreur, en ligne droite vers le premier bouton du haut. À cet endroit même se trouvent le cœur et l’âme du col tailleur.»

Manteau de cuir, automne-hiver 1992.
Excellence
Plus que tout, Yamamoto estime que le but premier des designers consiste à s’immerger complètement dans leur vocation, à donner la priorité à l’acte créatif sur tout le reste. «Si tu veux concevoir quelque chose, résiste continuellement à la médiocrité des choses ordinaires, a-t-il déclaré un jour au magazine The Business of Fashion. C’est l’œuvre d’une vie. Acceptes-tu de te sacrifier pour y parvenir?»

Complet, printemps-été 1993.
Faire ses adieux au père
Quand Fumio, le père de Yohji-san, est tombé au combat, l’entourage de la famille a exhorté sa mère à tenir des funérailles pour leur permettre de tourner la page sur cette tragédie, mais Fumi gardait l’espoir que son mari était toujours en vie. Ce n’est que trois ans plus tard, lorsque Yamamoto avait quatre ou cinq ans, qu’elle a finalement cédé et organisé une cérémonie pour apaiser ses proches.
«À ce moment-là, j’éprouvais une grande colère envers les autres adultes – ma rage contre la société a sans doute commencé durant cette période, a confié Yamamoto au magazine System. Je me disais que je ne ferais pas partie de cette société. Je souhaitais devenir un marginal ou même sombrer dans la criminalité.»
Guitare
Yamamoto est un guitariste et un musicien accompli et a réalisé une poignée d’enregistrements en solo, comme le disque de blues Well I Gotta Go en 1991. Yamamoto a également composé les paroles et chanté pendant un bref moment pour le groupe Scum Riders.
Le batteur de ce groupe, Yukihiro Takahashi, était par ailleurs membre du Yellow Magic Orchestra, en compagnie de feu Ryuichi Sakamoto, le légendaire instrumentiste qui allait plus tard écrire et interpréter l’envoutante pièce Bridge, un morceau de piano de 35 minutes utilisé dans l’un des défilés de Yamamoto en 1995.
Ces métiers, selon Yamamoto, se ressemblent parce qu’ils exigent tous les deux une maitrise totale des fondamentaux, un savoir-faire qui donne conséquemment lieu à l’humour et à l’inattendu en création. Yamamoto a glissé dans sa présentation automne-hiver 2024-2025 une reprise de Lover de Taylor Swift chantée par lui-même dans un grognement grave et menaçant qui n’est pas sans rappeler la voix de Tom Waits (revue par Jack Antonoff, bien sûr).
«Un musicien peut prétendre que son art relève de la sensibilité. Cependant, pour percer, il doit passer des années, voire des décennies, dans l’ombre à peaufiner son talent, écrit-il dans son autobiographie. Un designer de mode doit pareillement maitriser les techniques les plus élémentaires s’il veut réussir. Après tout, même un chien a besoin de dressage.»

T-shirt promotionnel à manches longues, printemps-été 1992.
Habiter le chapeau
Les feutres emblématiques que porte Yamamoto proviennent du studio Borsanilo, un petit chapelier italien. Le designer en reçoit un nouveau chaque année.

Chapeau de cowboy, chaussures et accessoires, automne-hiver 1995.
Impermanence

Yamamoto et Azzedine Alaïa au défilé printemps-été 1990 de Yamamoto à Paris. (Photo: Pierre Vauthey/Sygma/Sygma via Getty Images.)
Yamamoto s’est toujours intéressé aux questions existentielles, à la signification de l’épanouissement dans la vie, en particulier depuis le décès de plusieurs designers qu’il considérait comme ses contemporains, notamment Alexander McQueen, Azzedine Alaïa et Issey Miyake. «De combien de classiques littéraires peut-on se passer dans une vie? philosophe Yamamoto, malicieux, dans My Dear Bomb. Vais-je mourir avant d’avoir eu une liaison avec la femme d’un autre? Où que je regarde, je ne trouve rien dont je puisse être fier, alors je prends les choses comme elles viennent et j’accepte avec gratitude les cadeaux que le ciel m’accorde… La mort attend tout le monde, et cette réalité inexorable donne à l’acte de vivre une profonde signification.» Voilà les réflexions qui travaillent inlassablement Yamamoto, encore aujourd’hui.

Pull crocodile réversible, printemps-été 1993.
Japon
Après sa première exposition à Paris en 1981, quelques membres de la presse française ne comprenaient toujours pas sa proposition; au moins un critique a qualifié l’insurrection de Yamamoto (et de Kawaubo par association) d’une sorte de «chic Hiroshima». Yamamoto, cependant, n’a jamais eu l’impression que son travail se rapportait précisément à son pays d’origine: «Je ne me sentais pas japonais – je suis un garçon de Tokyo.»
Yamamoto s’est d’ailleurs inspiré de cette caractérisation raciste pour ses collections ultérieures, en outre celle de l’automne-hiver 1986-1987, qui jouait avec «l’obsession paradoxale du corps parfait» et soulevait des questions épineuses sur l’hégémonie de l’Occident quant aux normes de beauté contemporaines. «Cette fixation sur les proportions générales au détriment de tout le reste prouve à quel point l’esthétique occidentale a empoisonné nos sensibilités, avance-t-il dans son autobiographie. La culture japonaise d’autrefois trouvait de l’élégance dans la nuque et dans le galbe du dos. À un moment donné, cette association s’est émoussée, et les hommes ainsi que les femmes ont fini par la perdre de vue. Personnellement, la longue courbe qui descend de la cage thoracique jusqu’aux hanches en passant par la taille m’a toujours charmée. C’est la ligne du corps la plus subtile, elle se déploie comme un serpent.»

Complet, printemps-été 1993.
Karaté
Yamamoto s’est mis à pratiquer le karaté shōtōkan-ryū au début des années 90 quand «il s’est lassé de concevoir des vêtements». Il était si absorbé par son travail qu’il oubliait souvent de manger, ce qui le rendait effroyablement frêle. «Mes fesses étaient devenues si osseuses que le simple fait de m’assoir sur un siège d’avion était douloureux, a-t-il écrit. Je savais que ce n’était pas bon, alors j’ai commencé le karaté pour renforcer mon corps et mon esprit. Contrairement au jogging ou à la musculation, le karaté constitue une compétition sérieuse, et l’on risque de se blesser ou de faire mal à son adversaire si l’on ne fait pas attention… J’aimais cette tension.» Yamamoto a fini par obtenir sa ceinture noire sous la tutelle de son sensei, le grand maitre Mikio Yahara, dont le surnom était «Le léopard».

Chaussures de boxe, automne-hiver 2001.
Limi Feu

Limi Feu sur la passerelle lors de son défilé printemps-été 2008 à Paris. (Photo: Chris Moore/Catwalking/Getty Images.)
Limi Yamamoto, une créatrice de talent à part entière, est la fille que Yamamoto a eue lors de son premier mariage. Diplômée de Bunka, l’alma mater de sa famille, elle a appris son métier en travaillant comme modéliste pour la griffe Y’s. En 2002, elle a lancé Limi Feu, sa propre marque au sein de l’empire Yamamoto, qui partage une partie de l’ADN monochromatique et drapée de son père, mais avec des bords plus bruts. Une esthétique plus proche du rock’n’roll teigneux que de la romance atemporelle de Yamamoto.
«Je ne sais pas si je devrais dire ça, mais bon… Lorsqu’il crée des vêtements féminins, son style dépend de ses petites amies du moment, a confié Limi à Vogue en 2008. Je peux, contrairement à lui, essayer les pièces que je conçois et sentir leur étoffe sur mon corps, c’est donc très réaliste.»
En 2009, Limi Yamamoto a remporté le prestigieux prix de designer de l’année décerné par le Fashion Editor’s Club of Japan.
Maitriser les collections masculines
Yamamoto a présenté sa première collection masculine à Paris en 1984 et a rencontré, ce faisant, quelques difficultés artistiques, principalement parce qu’il n’utilisait pas la même approche que pour ses créations féminines.
«Je conçois toujours des vêtements pour les femmes avec un objectif, une image ou un look précis en tête. Je garde les yeux sur cet objectif pendant que je travaille, j’essaie de le parachever, a écrit Yamamoto dans My Dear Bomb. En revanche, pour mes collections masculines, je n’ai pas de références sur lesquelles prendre exemple.»
Yamamoto s’en remet donc plutôt à son intériorité, en particulier pour ses complets. Les morceaux pour hommes de Yamamoto, tout comme ses pièces féminines, ne s’adaptent pas vraiment au bureau. Ils sont élégants et drapés, presque effacés, comme s’ils permettaient à celui qui les enfile de flotter au-dessus de la mêlée. «Mon approche du vêtement masculin consiste à imaginer la façon dont je m’habillerais pour exprimer mes frustrations et mes réflexions sur le monde actuel, a-t-il écrit. Autrement dit, dans le cas de la mode masculine, mes vêtements reflètent mes positions, aussi excentriques soient-elles… J’expose ma personnalité étrange et rebelle sans la défendre ni la dénoncer. Je la montre, tout simplement.»
À la fin des années 90, Yamamoto a trouvé une âme sœur en la personne du réalisateur Takeshi Kitano. Les deux hommes ont collaboré sur plusieurs films, notamment sur Brother, en 2000, où les costumes de style yakuza surdimensionnés imaginés par le designer ont présenté l’idée du gangster Yohji au monde entier.

Manteau de cuir, automne-hiver 1991.

Manteau, automne-hiver 1992.
Notebook on Cities
and Clothes

Wim Wenders défilant dans la collection automne-hiver 2024 de Yohji Yamamoto à Paris. (Photo: Francois Durand/Getty Images.)
Ce documentaire essentiel sur Yamamoto produit en 1989 constitue une magnifique réflexion visuelle portée par les pensées du légendaire cinéaste allemand Wim Wenders. Néophyte de la mode et d’abord sceptique à l’égard du concept de vêtements de marque, Wender se découvre, à la fin de son film, un des plus fervents adeptes de Yamamoto, qui est par ailleurs maintenant son grand ami.
Citons un passage où le réalisateur décrit le moment où il a essayé une tenue de Yamamoto pour la première fois:
«Ses vêtements, dès le départ, me semblaient à la fois neufs et vieux. Dans le miroir, je me suis vu, évidemment, mais sous un meilleur jour… Plus à mon image qu’auparavant. Je ressentais l’étrange sensation que je portais – oui, je ne pourrais pas utiliser d’autres mots pour le dire – cette chemise et ce blouson comme une extension; qu’en

Chemise, printemps-été 2002.

Chien en peluche, printemps-été 2018.
Obsessions

John Kennedy, Jr. et Carolyn Bessette assistent aux George Awards, 1999. (Photo: Jonathan Elderfield/Getty Images.)
Les adeptes de Yohji Yamamoto, ces ferventes personnes qui ne portent que du noir, se réclament d’une sous-culture dont le nom, karasu-zoku, renvoie à une tribu de corbeaux. Parmi ces gens (dont Wenders fait partie) figurait feue Caroline Bessette-Kennedy qui, durant les dernières années de sa vie, mettait presque quotidiennement les vêtements de Yamamoto.

Lunettes de soleil, automne-hiver 1996.
Placer des imprimés
Si les palettes monochromatiques demeurent indissociables de Yamamoto, des imprimés choisis avec soin – en outre des abstractions lumineuses sous forme de blocs de couleurs, des fleurs d’hibiscus et, plus récemment, des motifs d’inspiration indienne – figurent sur certaines de ses pièces de collection les plus convoitées. L’un de ses partenaires créatifs en la matière, son ami Chikami Hayashi, travaillait par ailleurs comme graveur pour la famille royale japonaise. Les deux hommes ont collaboré pour la première fois à l’occasion de la collection printemps-été 1985 de Yamamoto, pour laquelle Hayashi a imaginé les visuels. Cette coopération fructueuse s’est poursuivie au printemps-été 1987, au printemps-été 1996, ainsi que lors de la première collection mémorable issue de la collaboration entre Yamamoto et adidas, Y-3 (on y revient dans un instant).
Qasa High
Dévoilées pour la première fois en 2013 sous la marque Y-3 (et rééditées en 2022), les baskets Qasa High, avec leur semelle EVA protubérante et leur tige enveloppée de bandages, sont rapidement devenues un véritable Graal. Beaucoup considèrent ce modèle, une heureuse rencontre entre l’esthétique shinobi et le streetwear, comme l’archétype des baskets Y-3.
Rouge

Yamamoto salue le public après son défilé printemps-été 2003 à Paris. (Photo: PIERRE VERDY/AFP via Getty Images.)
Yamamoto a toujours utilisé les couleurs de manière judicieuse et parcimonieuse (du moins en dehors du noir, du blanc et du bleu marine). Au printemps-été 1992, le designer a dévoilé un certain nombre de vêtements dans une nuance spécifique de rouge foncé, y compris une robe remarquable dotée d’une boucle nouée juste en dessous de son encolure. Il a expliqué que sa décision de mettre à l’honneur cette teinte précise visait à rendre hommage à Madeleine Vionnet, qui a popularisé la couture dans les années 20 et 30 et qui reste l’une des grandes sources d’inspiration de Yamamoto. Depuis, le rouge est devenu un élément essentiel et canonique dans ses collections; c’est la couleur du sang, de l’exaltation et de l’affirmation de soi.
Style
Les gens imitent souvent la façon dont Yamamoto s’habille, ce qui peut donner l’impression que ces personnes se déguisent en lui (de manière dénigrante). Pourtant, ce qui échappe à la plupart, c’est que ses propres looks trouvent leur essence dans la fantaisie et le sens de l’amusement. «En matière de mode masculine, il est toujours préférable d’ajouter un élément ludique à une tenue raffinée, a écrit Yamamoto dans My Dear Bomb. S’en remettre seulement au séduisant, à l’élégant et au chic aboutit à quelque chose de terne. Celui qui a un vrai flair esthétique sait combiner des vêtements très soignés avec quelque chose d’un peu moins sophistiqué, associant ainsi les sensibilités de l’homme de la ville à celles du bouffon de la campagne, et mélangeant la délicatesse et le clownesque. Le raffinement poussé à l’extrême ne suffit pas.»

Mules, printemps-été 2002.

Jean, printemps-été 2002.
Théâtre
L’amie de Yamamoto, l’avant-gardiste danseuse allemande Pina Bausch, lui a demandé de collaborer avec elle à un projet étrange en 1998. Elle souhaitait créer une sorte de prestation basée sur le mouvement et utiliser les vêtements du designer pour ses costumes. Après une première conversation, le duo a décidé de monter un spectacle fusionnant le karaté et la danse, qui inclurait une performance de Yamamoto lui-même.
«J’ai gardé l’éclairage bas pour ne pas nuire à l’ambiance, et j’ai donné une petite séance de karaté pendant un moment où Pina ne se trouvait pas sur scène, a raconté Yamamoto dans son autobiographie. À la fin de la représentation d’une heure, le public a applaudi.»
Une relève qui manque d’inspiration
«Quand je discute avec de jeunes designers, je leur dis toujours d’éteindre leur ordinateur, a confié Yamamoto au magazine Business of Fashion. Si tu veux découvrir des choses authentiques, la beauté réelle, tu dois aller te promener pour aller à leur rencontre.»

Baskets, printemps-été 2002.
Vices
Yamamoto fume deux paquets de cigarettes par jour. Il a un penchant pour la marque Hi-Lite.

Chemise lézard, automne-hiver 1991.
Wool Gabardine [Gabardine de laine]
Yamamoto sait travailler à la perfection une foule de matériaux, du lin léger au coton robuste en passant par le Gore-Tex déperlant. Or, l’étoffe avec laquelle il se distingue le plus reste sans doute la gabardine de laine, qu’il utilise aussi bien pour ses blousons asymétriques que pour ses pantalons hakama amples. Elle s’avère en fait, à bien des égards, idéale pour le designer: non seulement elle est très durable et résistante, mais elle peut également conserver la forme qu’on lui prête.

Manteau de laine, automne-hiver 1994.
xx
Peter Saville, le graphiste et directeur artistique qui a conçu les pochettes des albums de Joy Division et de New Order, s’est associé au photographe de mode (et futur cofondateur de SHOWStudios) Nick Knight pour réaliser le catalogue emblématique de Yamamoto, proposé en 1986. L’industrie n’avait jamais vu des clichés semblables auparavant, soit des images géométriques inquiétantes et provocantes qui témoignaient d’un refus manifeste de placer le charme féminin au centre de l’esthétique d’une marque. «J’aime ce que [Yohji] représente, se souvient Knight. J’adore sa façon de promouvoir, en tant que designer masculin, l’intellect des femmes et non leur corps. Je crois qu’il a probablement été l’un des premiers à adopter cette posture; ses vêtements ne mettaient pas en valeur votre décolleté ou votre silhouette, mais votre âme.»
Y-3

Yamamoto salue le public pendant le défilé Y3 printemps-été 2016 à Paris. (Photo: Kristy Sparow/Getty Images.)
Comme l’a raconté Yamamoto dans un article du magazine QG, au tournant du siècle, après avoir observé les jeunes sortir dans les rues avec des baskets et des tenues sportives, il a approché Nike pour voir si la marque aimerait collaborer à une nouvelle collection axée sur ce type de vêtements. «Ils ont fait preuve de franchise et de gentillesse, a-t-il précisé. “Non, merci, M. Yamamoto, nous fabriquons seulement des chaussures de sport, de toute manière.” C’était une très, très belle réponse… J’ai donc contacté adidas.»
adidas a rapidement invité Yamamoto dans ses bureaux en Europe, où la griffe lui a présenté sa vision de la gamme potentielle «Yohji en version streetwear» dans le cadre d’un petit défilé. La marque Y-3 a vu le jour peu de temps après.
Y-3 a fait ses débuts sur les passerelles à Paris en octobre 2003 et connait depuis un succès phénoménal. «Le logo à trois rayures est à la fois tellement charmant et évocateur, ça m’enchantait vraiment, a expliqué Yamamoto à AnOther Magazine. Quand les designers de mode s’éloignent trop de la rue, leur entreprise écope.»

Affiche, printemps-été 2004.

Pantalon, automne-hiver 1989.
Z (génération)
Dans une entrevue datant de 2019, Rick Owens a demandé à Yamamoto si les créations des jeunes designers d’aujourd’hui l’enthousiasmaient.
«Jamais, lui a-t-il rétorqué. Elles m’ennuient tellement.»
En ce qui concerne son travail, Yamamoto garde les yeux rivés sur l’avenir, même à 80 ans. Comme il l’a écrit dans My Dear Bomb: «Parce que la mode, parmi tous les domaines artistiques, exprime les éléments les plus délicats de notre sensibilité, je n’ai aucun intérêt pour les tendances, encore moins pour les musées. Je ne connais pas de designer qui souhaiterait qu’on y expose ses vêtements. C’est dans ces établissements que la mode se retrouve pour mourir. Même chose pour les rétrospectives… Ça ne me dit rien qui vaille.»
- Texte: Chris Gayomali
- Archivisme et consultation créative: My Clothing Archive
- Traduction: Francis Rose
- Date: 16 avril 2025

