Nicklas Skovgaard
se pose beaucoup
de questions
Le designer danois crée un univers fantaisiste et grotesque, mené par sa propre curiosité.
- Par: Tahirah Hairston
- Photographie: Adam Powell
- Stylisme: Ava Van Osdol

Les tenues les plus mémorables sont souvent celles qui nous donnent envie de mieux connaitre les personnes qui les portent. Pourquoi combiner ces deux éléments? Où se dirige-t-elle? D’où vient ce morceau? Des questions auxquelles on n’obtiendra peut-être jamais de réponse, mais qui nous permettent de mieux connaitre nos propres gouts en les remettant en question ou en les corroborant par hasard. C’est cette même curiosité qui a éveillé l’intérêt du designer danois Nicklas Skovgaard pour la mode, et il poursuit dans cette voie en dotant sa marque de vêtements pour femmes, créée il y a quatre ans, d’une bonne dose de fantaisie.
Il y a 15 ans, Skovgaard a découvert Tavi Gevinson et son influent blogue Style Rookie. Ayant grandi à Thurø, une petite ile danoise d’environ 3000 habitant·es, Skovgaard ne pouvait accéder à la mode qu’en feuilletant les pages lustrées de magazines, habituellement le Vogue américain, qu’il se procurait en se déplaçant dans une plus grande ville. L’internet est devenu sa mine d’or en matière de mode. Il consultait le site web désormais inexistant Style.com pour regarder les reportages des défilés de Tim Blank («J’entends encore la mélodie d’ouverture des vidéos»); il écoutait les balados récapitulatifs de Chanel («Je les écoutais à l’école, sur mon iPad»); et, finalement, il a trouvé ses semblables en parcourant des blogues danois («J’ai eu l’impression de me faire des ami·es dans la région qui aimaient la mode autant que moi»).
«Je me suis rendu compte qu’on pouvait exprimer nos opinions sur la mode, montrer nos ensembles et nos achats, faire part de nos collections préférées et réaliser tous ces projets de confection, raconte Skovgaard. Soudainement, la mode est devenue accessible à un plus grand nombre de gens; il suffisait d’aller en ligne pour la trouver.»

Symone porte: robe Nicklas Skovgaard. En vedette sur l’image du haut: robe Nicklas Skovgaard, boucles d’oreilles ALAÏA, gants SHUSHU/TONG, chemisier Nicklas Skovgaard, jupe Nicklas Skovgaard et boucles d’oreilles Bottega Veneta.
Émerveillé, il a créé son propre blogue de mode, partageant ses tenues, principalement composées de versions cousues à la main d’articles qu’il avait aimés sur les passerelles ou de ses trouvailles dans les friperies locales. Il a même séché l’école, avec la permission de sa mère, pour assister à la semaine de la mode de Copenhague. En ligne, sa soif d’apprendre l’a conduit vers des marques qui l’ont inspiré, comme Maison Margiela et Comme des Garçons (qui avait toutes les deux présenté des collections accessibles en collaboration avec H&M). «La plupart des magazines que je lisais étaient plutôt commerciaux, et le fait de voir ces marques non commerciales m’a vraiment ouvert les yeux, dit-il. C’est une des principales raisons pour lesquelles j’ai commencé à aimer la mode. Je voyais ce qu’on pouvait faire avec les vêtements, qu’ils pouvaient être bien plus que des objets qu’on enfile. Ils pouvaient évoquer des sentiments.»
La marque Nicklas Skovgaard est aussi née par simple curiosité. Après avoir quitté son emploi de 9 à 5 en design d’intérieur, Skovgaard a acheté un métier à tisser au marché aux puces, appris à l’utiliser en suivant des guides en ligne et commencé à créer ses propres tissus, pour ensuite lancer sa propre griffe de vêtements sur Instagram en 2020. Il n’avait pas de plan, mais à présent, l’homme de 29 ans a présenté huit collections, avec deux défilés à la semaine de la mode de Copenhague, habillé Alexa Chung pour un tapis rouge de Vogue et acquis une clientèle singulière de femmes en quête d’ésotérisme.
«Ses créations ont un côté folichon et ludique, mais destiné aux adultes», dit Subrina Heyink, une journaliste de mode et styliste personnelle qui a découvert la marque sur Instagram. «Beaucoup de vêtements dans ce style aujourd’hui semblent presque enfantins et banals, mais il a trouvé une façon de rendre les siens matures. J’ai toujours aimé son point de vue, qui est très net et clair, parce qu’il est à la fois expérimental et classique.»

Tina porte: robe Nicklas Skovgaard, boucles d’oreilles ALAÏA, gants SHUSHU/TONG et bottes Jil Sander.

Symone porte: chemisier Nicklas Skovgaard, jupe Nicklas Skovgaard, bottes The Row et gants Maison Margiela.
Skovgaard parait timide, mais je réalise que sa timidité est en fait de la contemplation. Il parle lentement et avec soin, comme s’il voulait que l’on comprenne non seulement ce qu’il dit, mais aussi comment il en est arrivé à son idée.
Au départ, ses créations étaient plus simples: des blousons tissés à la main en plumes d’oie, des robes en maille Brooks Bouquet à effet usé et des casquettes en laine. Mais il voulait essayer de nouvelles choses en combinant ses propres tissus à ceux qu’il dénichait dans les friperies et les marchés aux puces de Copenhague. Il en est ressorti quelque chose de plus étrange: un délire baroque sur fond de bal des finissants des années 80.
«J’aime travailler avec des choses que je ne trouve pas flatteuses initialement», dit-il. Ses silhouettes sont burlesques et ses combinaisons de tissus font souvent fi du bon gout. Le contraste est la touche emblématique de Skovgaard: il réussit à transcender le cliché d’une robe de mariée kitch en dentelle des années 80 en se laissant aller à l’extravagance. Sur la silhouette volumineuse de cette robe, la taille basque descend un peu plus bas que d’habitude, créant un effet sensuellement sacrilège. Ou encore: une bulbeuse robe rose pâle faite d’un tissu à paillettes disco se veut ludique, mais pas infantilisante, parce que Skovgaard a opté pour une coupe mature des années 50. Ses vêtements regorgent de références historiques, sans être figés dans le temps. Cela s’explique par le fait que Skovgaard préfère jouer avec ces concepts, souvent issus des années 80 et des époques de la Renaissance et du baroque, et les rendre étranges, plutôt que de cloner l’original.
«Je pense que c’est ce qui est le plus amusant pour moi, dit-il. Travailler avec des coupes, des couleurs, des tissus ou des choses que je n’aime pas forcément, puis en faire quelque chose que je commence à aimer.» Et à la base de tout cela se trouve son désir de trouver des réponses à de nombreuses questions. Pourquoi je n’aime pas ça? Comment puis-je le rendre flatteur? Qu’est-ce qui y ajouterait de l’intérêt? Il repousse les limites de sa conception de la beauté et de celle des personnes qui portent ses pièces.

Symone porte: robe Nicklas Skovgaard et chaussures à talon haut Marc Jacobs.

Tina porte: robe Nicklas Skovgaard, écharpe Nicklas Skovgaard et bottes ALAÏA.
Mais c’est en parlant de sa mère qu’il s’anime le plus, racontant comment elle lui a fait découvrir Grace Jones et Jane Fonda, des souvenirs qui continuent d’influencer son point de vue. Skovgaard n’avait pas d’expérience professionnelle en mode, mais sa mère a remarqué son intérêt pour la fabrication de vêtements. Alors qu’il était adolescent, elle l’a vu coudre des créations artisanales et lui a suggéré de suivre des cours auprès de la couturière du coin. «J’y allais un soir par semaine, pendant quatre heures.» Peu après, sa mère a commencé à lui confier la confection de ses vêtements.
Il garde une photo de sa mère dans son studio. Dans le portrait, elle porte une robe bandeau blanche à coupe tulipe, une ceinture élastique rouge et des chaussures rouges, et ses cheveux sont relevés en un gros chignon. «Je n’arrêtais pas d’y repenser et de réfléchir à ce qu’elle avait pu penser de cette robe: pourquoi a-t-elle décidé de combiner le blanc et le rouge?» Sa mère, qui était professeure d’aérobie dans les années 80, reste sa principale source d’inspiration. C’est en grande partie la raison pour laquelle sa marque est si influencée par cette époque. «J’ai presque 30 ans, et elle avait environ mon âge à la fin des années 80 et au début des années 90. Quand j’étais enfant, elle me parlait de sa jeunesse. Je voulais savoir à quoi ressemblait Copenhague à cette époque. Quels vêtements portait-elle? Quelle musique écoutait-elle? Qui étaient ses idoles?»

Tina porte: robe Nicklas Skovgaard et chaussures à talon haut Bottega Veneta.

Symone porte: chemisier Nicklas Skovgaard, jupe Nicklas Skovgaard et boucles d’oreilles Bottega Veneta.
Skovgaard visite régulièrement les musées; il en fréquente deux, le musée national du Danemark et le château de Rosenborg, pour poser des questions et s’inspirer de ce que portent les femmes dans les tableaux de la Renaissance et du baroque. «Quelle est la raison d’être d’une telle robe? Où va-t-elle? Pourquoi est-elle si grande?» L’une de ses peintures préférées est le Portrait d’une dame de Rogier van der Weyden. Dans le tableau, une femme vêtue d’une robe noire et d’une ceinture rouge vif est assise devant un fond sombre. Un voile recouvre ses cheveux, et son regard est légèrement orienté vers le bas. «Ça me fait réfléchir à ce qu’elle regarde, explique Skovgaard. Il y a quelque chose dans la composition et le contraste des couleurs et de la lumière qui me captive.»
Ces jours-ci, il essaie de comprendre ce qui lui plait dans un tissu danois fleuri qu’il a souvent vu dans les maisons de son enfance, sous forme de serviettes de table ou de rideaux. «C’était affreux, dans un sens.» Mais récemment, il a trouvé une grande quantité de ce tissu dans une friperie et a été «bizarrement attiré par lui». À présent, pour sa prochaine collection, il cherche à comprendre pourquoi: «J’essaie vraiment de le combiner avec d’autres tissus et de voir quelles techniques on pourrait utiliser pour en faire quelque chose d’autre», dit-il.
Skovgaard ne trouve pas toujours les réponses à ses questions. Il ne sait toujours pas exactement pourquoi il aime certains vêtements qu’il a créés.
«Il y a des pièces à propos desquelles je peux changer d’avis, explique-t-il. Il y a peut-être quelque chose que je n’aime pas, mais je ne suis pas certain de ce dont il s’agit, puis quelques mois plus tard, ça change et ça évolue pour donner autre chose.»

Symone porte: chemisier Nicklas Skovgaard et boucles d’oreilles Bottega Veneta. Tina porte: robe Nicklas Skovgaard, boucles d’oreilles ALAÏA, gants SHUSHU/TONG et bottes Jil Sander.
Tahirah Hairston est une rédactrice de mode établie à Brooklyn. Elle a écrit pour New York Magazine, Teen Vogue, Elle, Complex et d’autres publications. Elle signe également une infolettre sur les gouts intitulée Ridiculous Little Things.
- Par: Tahirah Hairston
- Photographie: Adam Powell
- Stylisme: Ava Van Osdol
- Direction éditoriale: Steff Yotka
- Coiffure: Kazu Katahira – Forward Artists
- Maquillage: Rommy Najor – Forward Artists
- Conception du décor: Zacharie Adams
- Production: Chloe Snower
- Modèles: Tina Koveysha – New York Model Management, Symone Lu – Kev. MGMT
- Distribution: Ricky Michiels – DAY ONE
- Assistance photo: Brian Karlsson
- Assistance stylisme: Brittney Aceves, Sarah Hart
- Traduction: Liliane Daoust
- Date: 17 juin 2024


