KUSIKOHC: une griffe rebelle

Le photographe et designer Cho Gi-Seok prend des risques et redéfinit la mode coréenne.

  • Entrevue: Elaine YJ Lee
  • Photographie: Cho Gi-Seok
  • Direction photo: Seo Giung

Cho Gi-Seok a commencé la photographie malgré lui, par obligation. Il ne s’agissait donc pas d’une vocation; en fait, lorsque le sculpteur et scénographe coréen s’est servi pour la première fois d’une caméra, en 2015, c’était d’abord pour conserver des images de ses projets artistiques. Il figure pourtant aujourd’hui parmi les photographes les plus populaires du milieu de la mode. Cho est en effet réputé pour ses clichés sensibles et éthérés qu’on a en outre pu apercevoir dans les publications Dazed Korea, KING KONG, SOL Magazine, Kinfolk, CR Fashion Book et, plus récemment, sur la couverture du Vogue Italia.

Malgré la célébrité de Cho, une part de mystère entoure toutefois les origines de sa griffe, ce qui l’inspire et le processus derrière les créations de KUSIKOHC; sa marque de vêtements et d’accessoires semble d'ailleurs surgie de nulle part. Or, cela n’empêche pas le créateur basé à Séoul de privilégier une démarche créatrice franche et directe, qui se veut à la fois rebelle et vulnérable, féroce et délicate, brute et méticuleuse.

En fait, ces dichotomies reflètent les conflits intérieurs et extérieurs qui animent le designer, lequel se montre simultanément extraverti et réservé, détaché et perfectionniste. Comme quoi tout est lié, le nom KUSIKOHC – Cho Gi-Seok épelé phonétiquement à l’envers – témoigne de la posture double qui caractérise autant le photographe de 30 ans que l’esthétique de sa griffe.

Le fait que ce créateur autodidacte a expérimenté plusieurs techniques pendant près de six ans – un parcours qu’il qualifie «d’exercice personnel» – avant de lancer sa première collection printemps-été en septembre 2022 donne une bonne idée de la suite des choses. KUSIKOHC représente pour Cho le moyen d’expression artistique par excellence. Tandis que nous discutons sur Zoom pendant qu’il se trouve dans son bureau de Gangnam, à Séoul, où il séjourne brièvement entre deux voyages d’affaires à Londres et Tokyo, le designer me confie ceci à propos de sa griffe: «J’ai d’abord été inspiré par l’esprit de révolte et de protestation, puis par le sentiment de vide et de futilité qui en découle». Même s’il est près de minuit chez lui, il parvient à préciser sa pensée: «J’ai ensuite voulu revenir aux origines, et exprimer tous mes fantasmes. J’aimerais que KUSIKOHC dépeigne ce cycle perpétuel de rébellion, d’absurdité et d’idéologie.»

Selon Cho, son désir persistant de protester contre le monde lui vient de grands idéaux, voire de standards rigoureux qu’il dit ne pas avoir encore atteints. Tout au long de notre conversation nocturne, il ne cesse de me souligner son insatisfaction: Cho demeure insatiable, a toujours eu de vastes ambitions, et KUSIKOHC est le moyen par lequel il compte y parvenir.

YJ Lee

Cho Gi-Seok

Te souviens-tu du moment exact où tu as décidé que «Right to Fail [Droit à l’échec]» serait le slogan de ta marque?

À l’époque où je travaillais, vers 26 ou 27 ans, j’étais vraiment insatisfait de la société. Je pense que j’ai toujours voulu me rebeller contre le monde. Je souhaitais essayer toutes sortes de nouveaux et différents trucs, et je me disais que même si je me plantais, ce ne serait pas pour rien. Le mot «échec» a des connotations négatives, mais pour moi, échouer a quand même un sens.

Contre quoi voulais-tu te rebeller, et pourquoi?

À ce moment-là de ma vie, les marques de mode qui m’entouraient ne répondaient pas à mes attentes. Je considérais qu’elles pouvaient faire beaucoup mieux. J’ai commencé à travailler à l’âge de 20 ans et, au fil des années, les griffes sont devenues de plus en plus commerciales. Je détestais le fait qu’elles s’éloignent ainsi de ce qui les rendait si formidables. Tous ces motifs économiques ne me semblaient qu’une excuse. J’ai grandi en admirant des marques telles que Comme des Garçons, Rick Owens et Alexander McQueen, qui avaient le sens du spectacle et misaient sur la couture comme un art. La façon dont McQueen exprimait les choses à travers ses vêtements me [plaisait] et je pense que cet aspect-là demeure essentiel.

KUSIKOHC possède un côté rebelle et brut, mais je te connais depuis des années: tu as toujours été une personne plutôt calme et tranquille. Projettes-tu toute ta frustration intérieure dans ta marque?

J’y ai réfléchi récemment… J’ai des attentes et des exigences très élevées, et je suis difficilement satisfait. Mes réalisations ne répondent pas encore tout à fait à mes désirs. On pourrait dire que c’est ce qui me met le plus en colère. J’ai fondé KUSIKOHC afin de pouvoir créer sans compromis, un peu en réaction à mes frustrations et à la pression qu’exerçait le monde extérieur sur moi. C’est de là que vient le côté rebelle de KUSIKOHC.

Tu es célèbre en tant que photographe, mais peu de gens connaissent tes sculptures ou ton travail de scénographe. Jeune, comment as-tu commencé à créer?

En Corée, les ados éprouvent des difficultés à définir et à poursuivre leurs rêves. La plupart des gens se contentent de suivre le système d’éducation sans savoir reconnaître leurs réels désirs. J’étais pareil, mais je possédais un don pour le dessin et j’obtenais de bonnes notes en art. Je me suis donc inscrit à une majeure en communication visuelle. Je souhaitais peindre, mais j’avais entendu dire que c’était un métier de crève-faim, alors j’ai choisi le graphisme. Jusque-là, je ne connaissais que des artistes célèbres comme Picasso ou Andy Warhol, et c’est à l’université que j’ai découvert différents types d’images. Je passais mon temps à effectuer des recherches en ligne. Puis, j’ai compris que je voulais devenir directeur artistique et que la scénographie me servirait en ce sens. J’ai effectué de la conception de décors pour certaines publications de mode et j’ai réalisé des sculptures – sans grande expertise –, mais j’aime fabriquer des choses avec mes mains.

Selon toi, y a-t-il un avantage à diriger KUSIKOHC sans posséder une formation traditionnelle en stylisme? Est-ce que ça fait une différence?

Je me spécialise davantage dans la valorisation de marque et l’élaboration de son image que dans la confection de vêtements, je crois. C’est notre force.

Qu’est-ce qui t’a incité à passer du graphisme et de la scénographie à la photographie?

J’ai commencé la photographie parce que je n’aimais pas la façon dont mon travail était représenté. J’avais des idées précises sur les angles de vue ou l’éclairage, et elles me semblaient réalisables, mais je demeurais insatisfait du rendu. Puis, j’ai entrepris un projet personnel de peinture corporelle et photographié le tout à des fins de référence, et ç’a constitué un déclic. Ça s’est fait naturellement puisque je cherchais déjà à m’exprimer de manière plus précise. J’ai commencé à prendre des clichés plus sérieusement afin de fournir nos catalogues lorsque j’ai lancé KUSIKOHC, vers 2015 ou 2016. Je consultais des tutoriels sur YouTube et Google.

Donc, tu as appris la photographie sans l’aide de personne, par toi-même?

J’ai appris par moi-même, et c’est pourquoi il y a eu beaucoup d’essais et d’erreurs. Je n’y connais toujours pas grand-chose. J’ai été chanceux.

Pour tes photographies artistiques, tu réalises souvent des portraits de gens en gros plan et mises beaucoup sur la silhouette humaine. On remarque aussi un motif floral qui revient sans cesse et lie tes sujets à la nature. À mon avis, seule une personne débordante d’amour peut autant s’intéresser aux êtres humains et à l’environnement. Qu’en penses-tu?

[Rires] Tu as raison. Je m’intéresse beaucoup à autrui. J’aime les gens, et je nourris de grands espoirs à leur égard; voilà pourquoi je suis facilement déçu et blessé.

Tu photographies souvent tes modèles en larmes, mais il semble tout de même y avoir une absence d’émotions dans leurs expressions.

J’essaie d’exprimer mes expériences et mes réflexions personnelles par l’entremise de mon travail. D’une certaine manière, mes photographies représentent toutes des autoportraits en soi. On peut pleurer parce qu’on éprouve de la tristesse, mais aussi de bonheur ou de douleur. Je pense que les larmes constituent le moyen le plus direct de communiquer ses sentiments. Je les utilise comme une façon de maximiser le ressenti.

Que communiques-tu avec KUSIKOHC que tu ne peux pas exprimer à travers la photographie? S’agit-il simplement de différentes formes d’expression? Les vêtements ont-ils une portée particulière?

Les photographies ou les images sont bidimensionnelles; posséder et porter des vêtements est plus direct et universel. Par exemple, avec la musique, on doit s’arrêter un instant et bien écouter avec ses oreilles. Les fringues constituent la forme d’expression la plus «immédiate».

En ce qui concerne le processus de conception et de fabrication de KUSIKOHC, y a-t-il des coupes ou des matériaux qui te parlent davantage et qui, selon toi, transmettent mieux le message que tu cherches à véhiculer?

KUSIKOHC a été créée sur le thème de la protestation et de la rébellion, alors on utilise des ornements et des motifs qui évoquent la destruction, comme le feu. «Fantasy» (fantaisie) constitue notre plus récent mot-clé; on essaie donc d’incorporer des détails surréalistes, tels que des ailes et des cornes.

Peux-tu nous parler de tes influences asiatiques et coréennes? Par exemple, on peut facilement dire que certains styles et caractéristiques sont issus de la mode japonaise, mais aucun type d’esthétique ou de genre ne définit la mode coréenne contemporaine. Dirais-tu que KUSIKOHC met au jour des inspirations et des sensibilités spécifiquement coréennes?

Oui, étant donné que je suis asiatique et que je me nourris de mes expériences passées. Par exemple, en Corée, les élèves portent des uniformes. Je suis curieux de savoir quels morceaux mettent les gens avec un uniforme, comme les vêtements d’extérieur. Je pense qu’observer son propre environnement et s’en servir comme inspiration constitue la meilleure façon d’exprimer son individualité. À mon avis, la nouvelle génération de marques coréennes va redéfinir la «mode coréenne» et ce qu’elle représente.

YJ Lee est rédactrice en chef pour le magazine Highsnobiety, au bureau de New York. Elle a lancé HYPEBEAST et VICE en Corée.

  • Entrevue: Elaine YJ Lee
  • Photographie: Cho Gi-Seok
  • Direction photo: Seo Giung
  • Assistance photo: Hong Minhyeok
  • Assistance photo: Kim Jaeho
  • Assistance photo: Jeon Hyunbae
  • Coiffure: Sin gabe
  • Assistance coiffure: Park Semin
  • Maquillage: Jeong Yeonu
  • Assistance maquillage: Jo Sooa
  • Modèle: Oh Gwonho
  • Production: Kim Jaeman
  • Assistance à la production: Cho Hyunsoo
  • Compagnie de production: CGS Studio
  • Direction artistique: Jeon Minkyu
  • Responsable de l'équipe artistique: Kim Yesol
  • Équipe artistique: Kim Youngmi, Kim Yeongmi, Kim Yoonhwan, and Park Jiwoo
  • Montage: Park jisu
  • 3D: Park Sangwon
  • Colorisation: Yu Changbeen
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 23 novembre 2022