Chez soi jusqu’au bout du monde:
le pouvoir des souvenirs

Petits mémentos et mémoires éternelles.

  • Texte: Dilara O’Neil
  • Photographie: Sierra Datri

Quand j’étais petite, ma mère et moi allions ensemble au marché aux puces situé non loin de notre appartement à Athènes durant la courte période où nous avons vécu à l’étranger – ponctuant mon enfance autrement typique dans une banlieue américaine. Je l’ai vue marchander de la literie et des serviettes, près du marché de Glyfada, et se procurer de petites babioles à collectionner quand on rendait visite à des amis ou à de la famille en Turquie. Chaque fois qu’on déménageait, ma mère, reine du dépaquetage, meublait rapidement notre nouveau salon avec ces mêmes objets (alors que moi – énervée – je refusais de l’aider), et le déclic se faisait. Maison. Pointant du doigt ces objets qui décoraient notre chez-nous, je lui demandais de relater, encore et encore, l’histoire de leur provenance, à la manière de ces contes de fées familiers que je l’implorais de me raconter, soir après soir, à l’heure du dodo. Elle avait acheté la boîte à bijoux en bois à Singapour alors qu’elle était agente de bord, dans les années 80; le vase noir à imprimé floral, dans l’entrée, avait été acheté avec ma marraine lors d’une escale à Séoul. Et te souviens-tu, me demandait-elle, la fois où on a acheté ces nappes en soie ensemble, à Athènes, quand tu étais petite? À peine, mais oui.

Aujourd’hui, ces objets sont éparpillés dans sa maison, et même lorsqu’elle se débarrasse de trucs qui ne lui servent plus, ceux-ci restent. En tant qu’adulte, je suis étonnée qu’elle ait conservé tout ça, considérant son absence d’attachement émotionnel aux objets matériels et son impulsion de déménager tous les deux ans. Quand j’ai emménagé dans mon premier appartement, ma mère a conduit sa Prius jusqu’à Brooklyn, emportant avec elle des cartons de literie et de babioles de mon enfance qui avaient jusque-là été relégués à l’entreposage. J’ai ainsi hérité d’une douce couverture jaune brodée de coquillages, dont la couleur rappelle ces roses qu’on offre pour souhaiter prompt rétablissement, d’un bol bleu et rouge avec un motif de tulipes en mosaïque que j’utilise pour mes bijoux, de vieux tapis décolorés qu’elle a achetés en Iran il y a 40 ans, d’un plateau à thé peint à la main représentant un paysage de la côte égéenne, d’une nappe ornée de petites pampilles perlées et de nombreuses amulettes du mauvais œil qui ornent mes murs, s’entassent dans mes boîtes à bijoux et traînent sur ma table de nuit, symboles de protection. «As-tu besoin de quelque chose?», me demande-t-elle chaque fois que je lui rends visite, en ouvrant pour moi ses tiroirs de literie où je n’ai qu’à me servir.

Le commerce, écrit Mohammad Gharipour, a relié les civilisations les unes aux autres. Il a créé le besoin d’espaces physiques où les marchands pourraient vendre leurs biens et accru la nécessité de voyager, car ces derniers ont commencé à dépendre du commerce international, ce qui a pour sa part occasionné un besoin de main-d’œuvre spécialisée pour produire des biens. Si ce ce point de vue peut donner l’impression d’être un argument économique néoclassique, on peut aussi l’envisager, comme l’écrivait David Graeber dans Debt: The First 5000 Years, à partir du principe que les marchés étaient «principalement axés sur la coopération plutôt que sur la concurrence.» Il existe des preuves archéologiques de l’existence de carrefours commerciaux depuis l’ère néolithique dans les civilisations mésopotamiennes, mais les marchés officiels – intérieurs comme extérieurs – se seraient solidifiés le long de la route de la soie en Europe et en Asie. Au Moyen-Orient, le «bazar» (et son frère, le «marché aux puces») est devenu partie intégrante de la formation des villes, et ce, du début de l’empire ottoman à la révolution industrielle jusqu’au marché moderne.

Au milieu du vingtième siècle, avec l’émergence des centres commerciaux, les marchés aux puces et les bazars ont perdu en importance dans l’ensemble du Moyen-Orient. Toutefois, la demande pour des produits griffés en a fait une destination de choix pour se procurer des objets de contrefaçon, qu’il s’agisse d’une reproduction de qualité d’un sac Louis Vuitton ou de t-shirts Supreme au logo décentré. C’est que le modèle d’affaires du bazar a la capacité de refléter la demande des consommateurs – même lorsque celle-ci se déplace des marchés vers les marques –, agissant comme un miroir de l’évolution du commerce.

Bien que la majeure partie du commerce soit devenue numérique (des sites comme Amazon ou eBay sont, après tout, calqués sur le modèle du bazar) et que les centres commerciaux soient dépassés, il n’est pas étonnant que de nombreux créateurs trouvent leur muse dans les racines du marché lui-même. Marine Serre, «fervente archéologue des textiles», recycle des tissus vintage souvent dénichés dans les marchés aux puces parisiens, des tapis aux vieux t-shirts. Chopova Lowena, inspirée par les costumes traditionnels de la Bulgarie, crée des textiles mixtes à partir de tissus fin de série pour fabriquer des vêtements évoquant à la fois l’Ancien et le Nouveau Mondes. Les sandales gladiateur de la marque Ancient Greek Sandals rappellent celles qu’on vendait sur les îles grecques dans l’Antiquité, tandis que les chaussures audacieuses de couleurs vives créées par Maryam Nassir Zadeh ressemblent à celles que l’on peut voir dans les marchés de Bodrum, où elle passe ses vacances. La collectivité du marché se manifeste par des motifs hétéroclites et chargés, tandis que des chaussures bien faites, qu’elles soient voyantes ou subtiles, ont le pouvoir de vous ancrer à vos racines. Et si, comme moi, vous préférez flotter entre les identités ou n’avez pas les moyens de voyager, enfiler l’équivalent du chez-soi de quelqu’un d’autre, version chaussures, peut s’avérer tout aussi apaisant.

Mon dernier voyage en Turquie a eu lieu au plus fort de la mode algorithmique, quand toutes les filles portaient semble-t-il la même chose. Pour ma part, je portais des vêtements en lin amples et informes, dans des tons neutres, et des chaussures assorties; des tenues pratiques pour survivre à la chaleur de l’été. Mais l’énergie des touristes et des locaux était contagieuse. Dans cette ville de villégiature, je paraissais déplacée, ennuyeuse. N’aurais-je pas mieux fait de porter des sandales scintillantes?

Un jour, alors que je faisais du tourisme, j’ai pris le ferry pour passer de la partie asiatique à la partie européenne de la ville où se trouve le Grand Bazar, un bâtiment de pierre en forme de dôme originalement construit par les Ottomans (et reconstruit plusieurs fois depuis, après des incendies et des tremblements de terre) au quinzième siècle. Jadis une plaque tournante du commerce, il fait aujourd’hui principalement office d’attraction touristique. Le Grand Bazar est un marché intérieur où locaux et touristes se réunissent pour acheter toutes sortes de choses, des textiles aux bonbons, à la lueur de lampes en mosaïque brillant les unes à côté des autres, baignant d’une lumière multicolore les petits kiosques rectangulaires. Des tuiles d’un bleu et d’un rouge profonds, éclairées par des ampoules électriques, créent des motifs carreautés autour des artisans et de leurs étalages où s’entassent objets de céramiques peints de fleurs géométriques et tapis orientaux suspendus. Des babioles bleu océan à l’effigie du mauvais œil pendent des étagères ou sont disposées sur des tables pour les touristes, tandis que les commerçants vendant bijoux, textiles, tapis et literie surveillent et attendent, à leur kiosque, l’arrivée des clients.

Le bazar est immense, avec des zones dédiées à des marchandises spécifiques: chaussures, livres, bijoux fins, tapis; le tout, accessible par différentes portes et divers points d’accès. Sachant qu’il est impossible de tout voir en une journée, je n’ai pas essayé. J’ai plutôt erré dans les sinuosités des différents couloirs. Il est courant, si vous avez l’air d’un touriste, que les commerçants vous invitent à entrer, dans l’espoir de vous vendre des choses, avec un «Hé, madame, venez ici» ou un simple «bonjour» poli. Ne voyaient-ils pas que j’étais à peine une touriste?, me suis-je demandé. Mon héritage ne me valait-il pas une certaine reconnaissance? Mais ce n’était évidemment pas le cas. Je ne parlais même pas la langue.

D’Istanbul, je suis partie pour Bodrum, sur la côte égéenne, m’arrêtant dans un marché aux puces à ciel ouvert sur le chemin de la plage. Des couvre-lits à motifs et des serviettes, suspendus à des cordes à linge pour qu’on puisse bien les voir, dansaient délicatement dans le vent. Des sandales perlées, vaguement inspirées des sandales turques traditionnelles, avec leurs motifs complexes et ostentatoires et leurs couleurs vives, étaient disposées sur des tables.

L’ambiance d’un bazar de cette envergure peut relever du cauchemar ou du rêve devenu réalité, selon votre disposition générale et votre état d’esprit du jour. Vous souviendrez-vous de l’odeur du safran, de la cannelle, du poivre de Cayenne ou de la rose – ma préférée – flottant dans le bazar, ou plutôt de la puanteur d’un marché bondé d’êtres humains suants en plein été? Pour moi, le souvenir résiduel est celui de l’énergie, des gens frénétiques dans cette scène de découverte, au milieu des néons et des tapis orientaux, de la juxtaposition des enseignes antiques et modernes. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer les touristes pensant à leurs proches et à leurs maisons. Je pensais moi-même à mes proches et à ma maison, même si, là-bas, j’étais déjà en partie chez moi.

J’ai ramené aux États-Unis des robes en lin fragiles que je portais sous mes hauts ou par-dessus mon bikini, avant que les boutonnières ne commencent à se ratatiner et que le tissu ne se désintègre; des bijoux en billes bon marché, attachés à mes poignets et à mes chevilles, portés jusqu’à ce que la ficelle se rompe et qu’ils finissent par tomber, comme quand j’étais enfant. J’ai ramené des amulettes à l’effigie du mauvais œil, symbole de mon amour, enveloppées dans des serviettes turques tissées en bambou ou en coton dans des nuances de blanc et de bleu, deux couleurs que j’associe aux vacances. Je les ai données à une ancienne flamme avec qui je suis restée amie, à ma meilleure pote de l’université avec qui je vivais à l’époque et à une copine que j’avais blessée, espérant obtenir son pardon et regagner son amitié. Je voulais que ces présents disent: «Voici un morceau de ma maison; aime-moi, s’il te plaît, ou encore pardonne-moi, je t’en prie.» Je m’imaginais offrir de petits cadeaux aux personnes que j’aimais, me percevant comme ma mère, qui avait l’habitude de parler de sa vie à travers les objets, un article ménager impérissable qui pourrait traîner dans leur maison durant des décennies. Parmi ces petits trésors, bijoux, sandales et vêtements fragiles, qui n’étaient pourtant pas faits pour durer, se cachaient des objets en quelque sorte porteurs d’éternité.

Les marchés étaient exactement comme dans mes souvenirs de quand j’avais 7 ans, 15 ans, puis 24 ans, car ils ne changent jamais vraiment. Ils reproduisent une nostalgie, pour les visiteurs comme pour les locaux, reflétant notre propre désir d’authenticité, capturant le temps lui-même. Ne sommes-nous pas tous touristes dans notre propre histoire?

Dilara O’Neil est une rédactrice demeurant à Brooklyn.

  • Texte: Dilara O’Neil
  • Photographie: Sierra Datri
  • Traduction: Gabrielle Lisa-Collard
  • Date: 13 janvier 2022