Christine Sun Kim écrit en majuscules

L’artiste visuelle s’entretient avec E. Alex Jung sur l’obsession créative, l’angoisse et l’impact négatif d’Alexander Graham Bell sur la communauté des personnes sourdes.

  • Texte: E. Alex Jung
  • Photos: Hedi Stanton

Christine Sun Kim me fait découvrir sa prochaine exposition – All Day All Night, la première grande rétrospective institutionnelle consacrée à son travail – qui se tient au Whitney Museum of American Art, à New York. Quelques semaines avant son lancement, nous explorons le musée in media res. Des notes autocollantes parsèment les murs et plusieurs décisions restent à prendre quant aux installations. Le muraliste de Sun Kim, Jake Kent, a commencé à peindre sa création intitulée Ghost(ed) Notes, la première œuvre que le public verra en entrant au huitième étage. Elle comporte de longues portées de quatre lignes pivotant autour de notes de musique qui «ne se rendent même pas compte qu’on les a fantomisées», précise Sun Kim en langue des signes au côté de son interprète de longue date, Beth Staehle. Cette pièce examine ce qui existe en dehors de l’audibilité. Elle constitue pour l’artiste une manière insolente de présenter son travail à un public plus large, avec lequel elle explore souvent la monnaie sociale du son et ses effets d’exclusion. Cette exposition s'avère aussi une sorte de grand retour à la maison pour Sun Kim. À peine sortie de l’école d’art, elle a travaillé au Whitney en tant qu’éducatrice chargée de donner des visites guidées avant de se commettre sérieusement à sa pratique artistique. «La boucle est bouclée, bébé», lance-t-elle en riant.

Cette rétrospective retrace l’évolution de son œuvre depuis le début des années 2010 jusqu’à aujourd’hui. Sun Kim, 44 ans, a grandi à Orange County, en Californie, avant de déménager à New York pour ses études universitaires de premier et de deuxième cycles. Elle a ensuite passé la majeure partie de sa carrière artistique à Berlin. De son propre aveu, elle a découvert sa propre esthétique lorsqu’elle a confié vouloir travailler dans le domaine du son à un ancien petit ami. Ce dernier trouvait l'idée mauvaise, ce qui a confirmé à Sun Kim qu'elle était plutôt bonne.

Sa pratique est de nature obsessionnelle et itérative: dans ses créations, les textes et les images se répètent et se régénèrent sous différentes formes et proportions. Sun Kim emprunte à la notation musicale pour transformer la langue des signes en un langage visuel, lequel ne repose pas sur un système écrit établi. Sa sensibilité graphique se double d’un esprit mordant. Avec sa série Deaf Rage – six dessins comprenant de nombreux diagrammes circulaires réalisés au fusain et décrivant son degré de colère par l’entremise de sous-titres comme «CUTE RAGE: BEING OFFERED A WHEELCHAIR AT THE ARRIVAL GATE [PETITE RAGE: SE VOIR OFFRIR UN FAUTEUIL ROULANT À LA PORTE D’ARRIVÉE]» et «FULL ON RAGE: SO MUCH RED TAPE THAT ACCESSIBILITY BUDGET CANNOT BE TOUCHED [RAGE TOTALE: TELLEMENT DE BUREAUCRATIE QU’ON NE PEUT PAS TOUCHER AU BUDGET D’ACCESSIBILITÉ]», elle médite par exemple sur son expérience au sein de divers milieux sociaux. En général, plus le fusain prend de la place, plus il exprime de la fureur.

Au fil du temps, l’œuvre de Sun Kim a pris de l’ampleur: en 2018, elle a présenté sur la High Line son magnifique panneau d’affichage intitulé Too Much Future; en 2021, elle a dévoilé son installation Captioning the City, laquelle consistait en d’immenses sous-titres placés sur divers bâtiments (et une bannière d’avion) dans les environs de Manchester. Sinon, le troisième étage du musée héberge une autre peinture murale, A Prolonged Echo, dont la forme ondulante s’inspire du mot «écho» en langue des signes américaine (ASL). «Les échos constituent une expérience sourde, un thème sourd, explique-t-elle. Tout ce que je reçois comme informations, en général, se répète. Beth réitère ce que je te dis, puis elle me rapporte ce que tu me dis. Les sous-titres reprennent ce qui est énoncé. Une grande partie de tout ça se fait de manière indirecte.»

La conversation qui suit, condensée, a eu lieu pendant que nous observions les œuvres de l’exposition dans leurs différents états de montage. Les parenthèses indiquent ce que nous avons vu; il s’agit d’une expérience sous-titrée.

E. Alex Jung

Christine Sun Kim

***

Préfères-tu te promener et découvrir le tout par toi-même sans que je te guide? Parce que je n’ai pas envie de t’imposer une expérience.

Non, ça me va… Ça, c’est une de tes œuvres antérieures, n’est-ce pas? L’arbre p? (On regarde sa création Pianoiss…issmo (2012), qui joue avec l’idée de la nuance p (piano, doucement).)

Oui, ça date pas mal. L’ASL est un langage visuel et ne possède conséquemment pas de système d’écriture spécifique. Les gens ont donc essayé de constituer leurs propres modes rédactionnels pour l’ASL, alors que la musique, quelque chose de pourtant intangible, dispose d’un modèle de partition. J’ai commencé à me familiariser avec la notation musicale en pensant à ce que je connaissais de l’ASL, et j’ai découvert des similitudes entre les deux.

Est-ce qu’on découvre tes œuvres de manière chronologique au fil de l’expo?

En partie, mais plus en fonction de leur thématique. Certaines de mes créations sont regroupées selon des critères temporels, comme mes premières œuvres, et d’autres sont catégorisés selon leur sujet, par exemple la famille. Planifier l’ensemble de cette présentation a constitué un véritable défi. Rassembler 13 ans de travail en un seul endroit, c’est vraiment difficile… Et aussi de devoir me pencher sur mes premières réalisations. Mets-toi à ma place, j’aimerais bien lire tes écrits d’il y a 13 ans.

Non, tu ne veux pas.

Voilà justement comment je me sens en ce moment. Je me dis, genre: oh, mon Dieu, j’ai fait ça il y a si longtemps! A-t-on vraiment besoin de le montrer? Mais on m’affirme que c’est important dans le cadre d’une rétrospective. C’est marqué dessus: «Ears closed [oreilles fermées]»… J’aimerais n’avoir jamais écrit ça. Tu imagines? Des choses qui ne me passionnent plus tant aujourd’hui et que tu ne verras dans aucune de mes œuvres actuelles. (Le dessin All. Day. (2012) représente le signe sous la forme d’un arc accompagné du texte «Ears closed since birth [Oreilles fermées depuis la naissance».])

En vedette sur cette image: gants Dries Van Noten et robe MARIE ADAM-LEENAERDT.

Existe-t-il des façons de recontextualiser ou de réfuter ces moments malaisants du début de ta carrière artistique?

En gros, je m’arrangerais pour que tout soit moins gênant. Voyons voir… All. Day. est l’une des rares pièces pour lesquelles j’ai utilisé un marqueur. Ses traits se sont visiblement estompés avec le temps, ce qui arrive avec les marqueurs. Je vais donc te montrer le geste en langue des signes américaine. Voilà la ligne d’horizon et voici le signe. (Sun Kim place son avant-bras gauche à l’horizontale devant son torse et redresse son bras droit à un angle de 90 degrés avant de l’incliner lentement avec une apparence exténuée.) Et comme tu le sais, c’est comme ça que ça bouge. (Elle recommence.)

Ça, ça représente une journée, tandis que, si on le signe comme ça, avec la pleine paume, ça veut dire «toute la journée et toute la nuit». (Pour «toute la nuit», le bras mobile se déplace sous la ligne d’horizon du bras fixe. Les deux expressions «tout le jour, toute la nuit» créent un cercle visuel.) J’ai donc suivi ces mouvements dans mes dessins; voilà le type d’expérimentation que je menais à l’époque. Ça évoque aussi l’obsession. Je suis une personne qui devient vraiment obnubilée par les choses et qui s’abandonne à cette pulsion. J’aimerais bien te montrer cette vidéo de Todd Selby datant de 2012… C’est ce qui a ouvert les portes de ma carrière: les créations que j’ai réalisées pour cette vidéo.

La calligraphie sismique? J’aime beaucoup ces pièces. À mon avis, tes premières réalisations ne devraient pas te gêner. (Dans le portrait vidéo de Todd Selby, on peut apercevoir Sun Kim fabriquant des œuvres synesthésiques qui utilisent des ondes sonores provenant de hautparleurs et de caissons de basse pour produire des peintures sur bois.)

Je crois que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais j’accepte tes encouragements. Ce qui m’amuse, c’est que les gens ont vraiment l’air d’aimer ça. Selon moi, ç’a à voir avec le fait que cette œuvre communique très bien l’image qu’on se fait d’une basse fréquence. Cette vidéo a suscité de vives réactions quand elle a paru, mais elle m’ennuyait et je n’étais pas tout à fait sure de la direction que je souhaitais prendre. Je suis le genre d’artiste qui travaille sans cadre référentiel. Je n’ai pas évolué dans ce domaine sous l’aile d’un·e mentor·e. J’admire mes collègues, mais personne n’a vraiment vécu la même expérience que moi. Il m’est donc difficile de savoir par où commencer. C’est à ce moment-là que je me suis mise à concevoir des pièces performatives.

J’ai commencé par celui-ci, puis je me suis aperçue que j’étais toujours en colère (elle me montre le dessin Degrees of My Deaf Rage in the Art World). J’en ai ensuite terminé un deuxième, mais je bouillonnais encore… Ce n’est qu’une fois rendue au sixième que j’ai abordé ma rage personnelle. (Degrees of Deaf Rage in Everyday Situations.) Tu remarqueras probablement qu’on y voit plus de fusain que dans les autres. J’étais en furie.

(On se tient devant sa série de six dessins au fusain, intitulée Deaf Rage.)

Série Degrees of My Deaf Rage, 2019. Photographie d’Audrey Wang.

Qu’est-ce qu’un terp [ou int., en français]?

Un·e interprète. C’est une abréviation. Je crois que c’est aussi un terme militaire qui signifie «interprète». Je ne suis pas sûr qu’on l’utilise encore dans ce milieu, mais on le faisait à un moment donné. «Interprètes», c’est un mot vraiment long, après tout. Connais-tu le programme de maitrise en beaux-arts du Bard College?

Un peu, oui, mais j’aimerais bien que tu me parles de ton expérience.

Il s’agit d’une école d’art située au nord de l’État, dans le coin de la vallée de l’Hudson. Elle offre des résidences de courte durée, ce qui signifie que l’on y passe trois étés d’affilée. Comme je n’avais pas de grandes compétences pour écouter et entendre les gens, je devais apprendre comment socialiser, parce que je ne lis pas sur les lèvres et que je n’utilise pas ma voix. Cette expérience m’a obligé à comprendre comment interagir avec des personnes entendantes sans avoir l’air d’une idiote. Évidemment, ç’a comporté son lot d’avantages, mais réaliser qu’on ne voulait tout simplement pas de moi, ce qui ne m’étonne pas, m’est arrivé souvent. J’ai donc éprouvé une certaine rage face à cette situation.

As-tu vécu une sorte de catharsis après avoir complété ces résidences?

J’ai été malade pendant toute une semaine. Écoute, je ne suis pas toujours fâchée, ce n’est pas plus grave que ça. Je sais qu’on vient de se rencontrer; je ne veux pas avoir la réputation d’être une artiste en colère. J’éprouve juste une certaine rage.
[On passe devant son œuvre All Day All Night, qui illustre cette phrase étirée sur une toile beige.]
Treize ans plus tard. Cette toile représente la forme que le signe prend dans l’espace pour dire «toute la journée, toute la nuit». J’ai monté une exposition entière consacrée au média de la toile. Et si j’ai choisi celle-là, c’est en partie parce que j’ai vécu un éventail d’expériences avec différent·es interprètes. Certaines sont avides de pouvoir, d’autres ne correspondent pas à mon tempérament, et d’autres sont trop proches de moi. Il s’agit donc pour moi de travailler avec des personnalités. Si l’un·e de ces interprètes parle doucement et s’exprime toujours ainsi, j’aurai l’air de parler doucement moi aussi.

La relation sociale fait nécessairement partie de l’équation.

Ouais, c’est comme être en couple.

Depuis combien de temps travaillez-vous ensemble?

Depuis 2014. Avec Denise [Kahler-Braaten, qui nous accompagne], ça remonte à 20 ans. J’ai donc beaucoup de chance, car j’ai une équipe d’interprètes avec laquelle je collabore régulièrement, et tout le monde est disponible. Denise et Beth sont deux de mes interprètes de longue date.
(On s’arrête devant son œuvre intitulée Cues on Point, une vidéo à deux canaux montrant Staehle qui donne des indications à Sun Kim qu’elles ont développé ensemble pour les chansons The Star-Spangled Banner et America the Beautiful.)

J’ai performé au Super Bowl juste avant le début de la pandémie. Ça c'est l’hymne national et ça, America the Beautiful. Ç’a plutôt à voir avec la façon dont Beth et moi avons collaboré pour qu’elle me donne des indications me permettant de traduire sans délai les paroles de ces chansons en langue signée, parce que chaque langage a son propre sens de la synchronisation. Je devais donc m’assurer que ma performance était coordonnée avec les personnes qui chantaient. Par exemple, pour la ligne «O! Say, can you see», combien de temps le mot «see» serait-il étiré? Beth me signalait quand elles avaient terminé et je comprenais que je pouvais passer à la ligne suivante. Elle était en quelque sorte mon téléprompteur: «OK, c’est là que ça se finit». Je savais que je devais baisser les mains parce qu’elle penchait les siennes.

Quand ces personnes ont vu ma prestation, elles m’ont lancé, du genre: «Christine, on le savait. Tu peux entendre un peu, n’est-ce pas?» Je leur ai dit que non, mais je n’ai pas réussi à les convaincre du contraire: «On ne te croit pas, tu mens, tu peux entendre un peu.»

Qui t’a dit ça?

Des proches à moi, à la blague… Mais des personnes entendantes m’ont quand même demandé si j’étais vraiment sourde.

Est-ce à ça que tu réfères quand tu parles des conneries que te disent les personnes entendantes? (Je lui pointe l’œuvre à côté de nous, Shit Hearing People Say to Me, qui montre un graphique circulaire divisé en segments équivalents et contenant des étiquettes comme «You’re so inspiring I’m sad you can’t hear [Tu m'inspires tellement, ça m’attriste que tu ne puisses pas entendre]» et «Can you say my name [Peux-tu prononcer mon nom?]» On en rit de bon cœur.)

Eh bien, voilà pourquoi on l’a mis ici. Ses portions sont découpées en parts à peu près égales parce qu’on me dit toutes ces choses à la même fréquence. Actuellement, c’est ce commentaire-là qui m’agace le plus. (Sun Kim m’indique la phrase «My baby knows how to sign! Please say something! [Mon bébé sait comment signer, dis-lui quelque chose, s’il te plait!»] Hé, bébé, quel livre lis-tu en ce moment»?

Je voulais qu’on la voit dans cet espace un peu comme la vedette de l’exposition. (On s’arrête devant son dessin au fusain et au pastel à l’huile Trauma, LOL, qui comporte la phrase «trauma upon [traumatisme après]» écrite à répétition en un cercle ininterrompu, à l’intérieur duquel se trouvent les mots «important» et «cool» en guise d’yeux, puis «stay positive [reste positive]» pour la bouche.)

Pourquoi, au juste?

Il y a deux ou trois ans, j’ai organisé une présentation dans une galerie et on ne s’entendait pas tout à fait quant à l’endroit où placer cette œuvre-là; je souhaitais qu’elle trône au centre de l’exposition. On me lançait, genre: «Trauma, LOL» – une réaction évidemment inappropriée face à un traumatisme. À quoi je rétorquais: eh bien, je mets quand même une virgule! Les gens semblaient ensuite la recevoir un peu mieux. Ça me fait penser à de la positivité toxique. Et c’est de l’anglais sourd, alors dire «important, cool» signifie «reste calme». Garde ton sang-froid.

[À côté de cette œuvre se trouvent deux dessins au fusain: America’s Debt To Deaf People et How Do You Hold Your Debt, lesquels comportent une série de mains avec des lignes cinétiques et divers exemples.] Donc, ça, c’est le signe pour « dette ». (Elle pointe son index dans la paume ouverte de sa main.) Ça ressemble un peu au geste pour dire «paye». Mais là, ça se prend plus ainsi: si tu lui dois quelque chose, tu le dois à moi aussi. Autrement dit, ça évoque l’idée d’une certaine directionnalité en même temps que celle de la possession. Ça provient d’un mème: comment tiens-tu ta cigarette? La façon dont tu la tiens indique le philosophe que tu es. Genre, es-tu Descartes? Ou plutôt Socrate? J’utilise généralement des médias bien connus et populaires, comme les mèmes ou le son, et je me sers de ces concepts dans ma pratique.

Je pense aussi beaucoup à l’endettement, car j’habite maintenant à Berlin depuis 12 ou 13 ans. Je croyais au départ que je n’y resterais que deux ans. Et voilà que j’ai deux enfants, un mari allemand, une famille allemande. Voudrais-tu vivre en Allemagne?

Je ne pense pas, mais attendons de voir comment la situation politique s’aggravera ici.

J’ai des proches à Washington qui paniquent; ces personnes perdent leur travail parce qu’on abolit une foule de trucs en lien avec la DEI [diversité, équité, inclusion]. Elles perdent leurs interprètes. On les licencie ou on les laisse carrément partir. Je sens que ça se profile à l’horizon et j’attends de voir comment ç’aura un effet sur moi aussi… Mais ça me fait vraiment peur.

Comme je le disais, je vivais en Allemagne et je constatais de loin combien l’endettement est important aux États-Unis. Je ne paie rien pour la garderie de mes deux enfants en Allemagne. Mais ici, aux États-Unis, ça revient pratiquement à des frais de scolarité. Je n’ai pu rembourser mes prêts étudiants qu’après avoir déménagé en Allemagne, où le cout de la vie est plus raisonnable. C’est ce qui m’a amenée à réfléchir à la manière dont on gère ses dettes, et à m’intéresser à ce qui se passe ici.

(On monte dans l’ascenseur et l’on descend vers le hall d’entrée, où l’on expose dans la galerie latérale d’autres œuvres de Sun Kim. Elle glisse sa carte magnétique pour débarrer la porte de la salle où des cubes DEL seront installés.)
Il y en aura trois suspendus au milieu de la cage d’escalier. J’ai créé une animation intitulée A String of Echo Traps et cette installation la diffusera ainsi qu’une composante sonore. Mais ce qui m’amuse, c’est que ça sera piégé dans les cubes; les gens pourront en faire l’expérience en montant et en descendant la cage d’escalier.
(On s’arrête devant le dessin Three Tables III (AGB, HPA, DTS), 2020.)

On pourrait considérer ça comme une pile de chaises ou de tables. Ce concept du «syndrome de la table à manger» me vient des expériences typiques vécues par des parents entendants ayant des enfants sourds. Ce genre de dynamique familiale a d’ailleurs fait l’objet de recherches. Des psychologues se rendaient dans ces familles pour les observer pendant le souper et étudier ce qui se passait. Dans la culture coréenne, on aime s’assoir pour manger ensemble; comme deux d’entre nous et nos parents signent, on comprend ce qui se trame à table, mais ce n’est pas le cas dans ma famille élargie. Je n’ai donc pas accès à toutes ses traditions, mythes et histoires. Je n’ai pas d’oncle préféré, parce que je ne peux pas communiquer avec eux. Malgré tout, ma famille me lance quand même des trucs du genre: «Christine, tu agis comme si l’on ne t’aimait pas, mais on t’aime». Bien sûr, je le sais, ça… Mais m’assoir à table avec ma famille élargie sans pouvoir participer à la conversation, ce n’est pas amusant. Ça l’était quand j’étais enfant, mais maintenant que je suis adulte, ça ne me fait plus sentir aussi bien de rester dans mon coin en silence à regarder tout le monde rire et partager un bon repas.
Connais-tu ce type et son histoire de merde? (Elle me pointe du doigt le nom d’Alexander Graham Bell, qui constitue la plus grande pile de tables, surplombant le reste.)

Je présume que quelque chose m’échappe.

Il a inventé le téléphone, mais il a en fait volé le brevet pour l’enregistrer en premier… Mais ça, c’est une autre histoire. Il est au sommet parce qu’il nous a mis dans la merde pendant des siècles… Ou enfin, un. Il a grandi avec une mère sourde; il a épousé une femme sourde et il s’opposait au fait que les personnes sourdes se marient entre elles et utilisent la langue des signes.

Oh, c’est vraiment tordu.

Absolument. En 1880, une conférence sur l’éducation des personnes sourdes s’est tenue à Milan. Des éducateur·ices sourd·es du monde entier y ont pris part. À ce moment-là, il était déjà célèbre et riche grâce à l’invention du téléphone. Il était le meilleur ami d’Helen Keller. Il jouissait donc d’une influence considérable et une grande machine de propagande le soutenait. Cela dit, avant qu’il n’y assiste, on avait organisé ce genre d’évènements sur l’éducation des personnes sourdes justement parce que cet enseignement se portait très bien. Les enfants sourds allaient à l’école et apprenaient la langue des signes de leur pays avec des professeur·es sourd·es. On employait des personnes sourdes. Alexander Graham Bell a participé à cette conférence en 1880 et a discouru pendant trois jours à une centaine de délégué·es qui entendaient tous et toutes à l’exception d’une personne.

Alexander Graham Bell leur a parlé de la nécessité de ne pas recourir à des enseignant·es sourd·es. On devait, selon lui, assimiler les personnes sourd·es à la culture des personnes entendant·es. Ne leur apprenons pas les signes, mais plutôt la parole. Le mouvement eugénique existait déjà à l’époque, et il était un eugéniste convaincu. Il écrivait sur la façon d’améliorer la race humaine. Voilà pourquoi il s’opposait au mariage entre personnes sourdes, parce qu’il estimait que ça contribuait à la transmission de mauvais gènes et d’un mauvais héritage. C’est à cause de lui que la communauté sourde lutte encore aujourd’hui. L’oralisme a pris le dessus, c’est-à-dire que les personnes sourd·es utilisent la parole au lieu de la langue des signes, laquelle ne constitue pas un langage à part entière aux yeux de gens comme lui. Les enseignant·es sourd·es ont perdu leur emploi en 1880. Les personnes entendant·es ont envahi toutes les écoles et y ont interdit la langue des signes. C’est vraiment triste. Voilà pourquoi j’éprouve de la colère.

La fondation AGB existe toujours aujourd’hui et elle demeure très riche. Elle ressemble à n’importe quelle autre organisation en faveur des appareils auditifs, des implants cochléaires, de l’usage de la parole pour les enfants sourds et de trucs comme ça. Il voulait nous assimiler de façon permanente autant que possible… Et ce que je trouve intéressant, quand on consulte son texte sur le mariage entre personnes sourd·es, c’est que l’on constate qu’il y croyait vraiment…
Ainsi s’achève ma leçon d’histoire.

(On monte au troisième étage.)

Alors voilà. Ce n’est pas fini. Tu peux voir la différence entre ce coin-là et celui-ci. Je peux te montrer le signe pour le mot «écho». Cette main-là reproduit une surface et celle-ci, qui effectue l’action, un son qui se déplace vers elle et qui rebondit dessus à la manière d’un écho. J’ai repris ce geste-là pour réaliser les lignes de cette murale. Comme je te l’ai déjà mentionné, certaines choses m’obsèdent et je ne fais qu’itérer et itérer. En gros, ça représente les ondes d’un écho. J’essaie de constituer un piège à écho dans cet espace. C’est sans issue, ça rebondit partout. Ça montre que le système n’est pas conçu pour nous. Les idées actuellement en place – concernant l’autisme, le capacitisme, le racisme – demeurent immuables, difficiles à transformer, peu flexibles; elles se perpétuent et façonnent la chambre d’écho dans laquelle on doit vivre. Parfois, les échos y résonnent très fort tandis qu’à d’autres moments, ils sont ridiculement infimes.

(On se dirige vers le septième étage, dans l’espace réservé à Christine.)

Long Echo, 2022; Pointing, 2022; Pointing, 2022. Photographie d’Audrey Wang

Qu’est-ce qui t’obsède en ce moment?

Je vis des frustrations en lien avec la liste d’invité·es… Je sais, c’est tellement stupide. Et ça vaut pour tous les évènements auxquels je participerai pendant que je serai ici. Il y a le souper de la galerie, celui du conseil d’administration… J’ai toujours l’impression d’être la première de la communauté sourde à pénétrer dans certains espaces. À cause de ça, quand je songe à inviter une personne sourde, je sens que je dois toutes les inviter. J’ai ajouté des remerciements dans le catalogue de l’exposition, et je me demandais vraiment qui j’allais nommer. Ça m’a obsédé pendant six mois, jusqu’à en perdre le sommeil. Je craignais d’oublier quelqu’un; je me réveillais au beau milieu de la nuit.

J’ai gâché des amitiés parce que je n’avais pas invité certaines personnes à des événements, simplement à cause de l’attitude que la communauté peut parfois démontrer. Tom Finkelpearl [le commissaire adjoint de l’exposition] a déclaré qu’il vaut toujours mieux remercier trop de gens que pas assez, évidemment. Avec le recul, il a déjà regretté de ne pas avoir remercié davantage de personnes dans les livres qu’il a publiés. J’ai rédigé une énorme liste, et je suis sure que, malgré tous mes efforts, j’ai oublié du monde. Ensuite, je dois gérer la liste des invité·es et des convives supplémentaires pour les évènements. Et il faut bien l’avouer, ç’a occupé les deux derniers mois de ma vie. J’ai l’impression d’être en train de préparer un mariage.

Tu travaillais à l’époque au Whitney, n’est-ce pas?

J’ai étudié à la School of Visual Arts, ici à New York. J’étais sans doute un peu naïve: je pensais que je commencerais ma carrière artistique à plein temps juste après. J’ai travaillé chez W.W. Norton comme archiviste numérique, ainsi qu’au Whitney, mais j’effectuais en fait un stage au Met. Voilà en gros ce qui m’occupait; j’avais le sentiment de faire partie du milieu. On m’a proposé de venir enseigner au Whitney. À l’époque, on y organisait des visites mensuelles avec des interprètes. Je réfléchissais au fait que j’adorais l’art, tout en ayant l’impression d’être une artiste ratée. Je ne réussissais pas dans ce domaine, mais j’ai appris comment mener des visites guidées. J’ai pu avoir accès à des documents qui m’ont donné la sensation de suivre un cours accéléré d’histoire de l’art contemporain. Lorsque j’ai senti que ma carrière artistique décollait, au point que je pouvais m’y consacrer à plein temps, je suis partie et j’ai déménagé à Berlin. C’est bien parce qu’on tient encore au Whitney des visites mensuelles offertes en langue des signes par des personnes sourdes à des personnes sourdes… Et maintenant, j'y reviens en tant qu’artiste. C’est vraiment spécial.

La langue des signes américaine possède une dimension spatiotemporelle, c’est-à-dire un espace euclidien à trois dimensions, combiné au temps. Tu réalises beaucoup de dessins bidimensionnels au fusain sur papier. Comment fais-tu pour déterminer le support ou les proportions qui siéent le mieux à une idée?

Honnêtement, je n’en suis pas sure. J’ai aussi conçu plusieurs œuvres que je trouve mauvaises et que je ne publierai jamais en ligne. Souvent, je pars avec un concept de base, puis je le teste avec différents médias et formats. Est-ce que c’est par le texte que je peux bien le rendre, ou bien dois-je le communiquer autrement? En réalité, le texte traduit mieux que n’importe quel support la plupart de mes idées. C’est comme un juste milieu; un moyen d’aller à la rencontre des gens sans que ça en demande trop de part et d’autre. On ne maitrise pas toujours la langue d’autrui, mais tout le monde a accès au texte.

As-tu le sentiment que tu es parvenue à remettre en question ou à modifier la manière dont une institution artistique travaille avec toi?

Oui et non. J’ai des besoins qui coutent cher en matière d’hébergement, ce qui les oblige en quelque sorte à faire des concessions. J’aime aussi emmener ma famille, ce qui n’est également pas très abordable. Au Whitney, par exemple, on m’a attribué un appartement et je me suis assurée qu’on me laisse un berceau et des sièges d’auto. Si je conteste trop, ça nuit à mon accès à ce milieu. Voilà pourquoi je dois sourire et me montrer gentille.

Cela dit, je souhaiterais parfois ne pas avoir à coopérer autant. Je dois souvent collaborer avec autrui au quotidien, que ce soit avec les interprètes ou avec les personnes entendantes que je fréquente. Je suis très douée pour la collaboration, mais j’aimerais ne pas être obligée de l’être. J’adorerais pouvoir, tu sais, simplement obtenir ce que je désire quand je veux ceci ou cela. Du genre: donne-moi trois tasses de café, maintenant!

Je connais des gens qui se comportent comme ça et qui s’en tirent bien, mais j’en suis incapable, parce que je passe aussitôt pour une conne; on risque de ne pas m’assigner l’interprète que je demande, et je me retrouve dans la merde. Je pense donc que je dois continuer à me plier au jeu de ce système. J’ai hâte d’en arriver au point où je pourrai réclamer tout ce que je veux. Je n’en suis pas encore là, mais je crois que je me trouve sur la bonne voie.

En vedette sur cette image: souliers Marni, haut Rick Owens et bracelet Sophie Buhai.

Comment souhaiterais-tu que les choses changent, fondamentalement?

Pouvoir travailler avec des interprètes salariés, des affaires pas compliquées qui facilitent l’accessibilité. Pourrait-on par exemple sous-titrer toutes ses maudites vidéos? Pas seulement quelques-unes. J’adore les sous-titres intégrés de manière permanente, mais ça ne fait pas consensus. Certaines personnes trouvent que ça gâche tout. Ah oui, vraiment? Mettez-les, un point c’est tout… Mais bon, je changerais des trucs bien simples: je souhaiterais vivre dans un monde où je peux me présenter à une conférence dans un musée à la dernière minute sans avoir à réserver; même si elle se déroule dans une heure, genre. En ce moment, je dois le savoir à l’avance si j’espère y participer, je dois contacter la personne responsable de l’accessibilité et la prévenir environ deux semaines avant. Si un·e interprète peut m’accompagner et que l’on peut se le permettre, tant mieux, on s’arrange. En fin de compte, j’ai juste envie d’aller voir des choses. Je veux profiter de Broadway quand ça me chante, par exemple. J’aimerais que les choses soient accessibles sans que je doive les demander ou qu’on me dise qu’il n’y a pas de budget ou de possibilités. Pour moi, plus d’accessibilité engendre une meilleure qualité de vie, et c’est quelque chose que je désire pour tout le monde.

Comment recharges-tu généralement le puits de ton inspiration? Où vas-tu pour renouveler ta créativité? Comment fait-on pour se trouver une nouvelle obsession?

Honnêtement, ça me vient comme ça, tout simplement. Quelque chose me rend folle, et j’en deviens obnubilée. Parfois, mon mari me dit: «Christine, tu es toujours obsédée par ce qui s’est passé il y a des années.» Et je lui réponds que, oui, bien sûr. Je souffre de TDAH. J’aime aussi beaucoup la thérapie EMDR (l’intégration neuroémotionnelle par les mouvements oculaires). J’ai donc commencé à en suivre une pour me calmer un peu.

Y a-t-il un traumatisme en particulier sur lequel tu souhaites travailler? Je sais qu’avec l’EMDR, on se penche généralement sur des souvenirs très précis.

Je t’ai mentionné que j’avais cessé de parler à une partie de ma famille élargie quand j’ai évoqué la question du syndrome de la table à manger, n’est-ce pas? Eh bien, c’est un des évènements que j’aborde. Je travaille donc sur ce sujet afin de le canaliser, de le laisser aller et de passer à autre chose. Mais bon, dans les faits, passer à autre chose n’est pas vraiment mon truc.

Réfléchis-tu à tes origines coréennes dans ta pratique?

Oui, et j’ai de la difficulté. Je pense que c’est parce que la surdité m’obsède en ce moment, et je me suis toujours demandé comment devenir une meilleure personne sourde ou comment être aussi sourde que possible, juste à cause des choses que j’ai vécues en grandissant. Mais je viens d’interviewer une personne à moitié coréenne qui écrit des livres et qui m’a dit que mon œuvre lui paraissait très coréenne au sens qu’elle dégage un humour malin, une certaine attitude de riposte. Elle m’a affirmé que mon travail était en fait très coréen, mais, pour ma part, je ne sais pas trop.

C’est intéressant parce que plusieurs de tes dessins au fusain me semblent coréens d’un point de vue graphique. Ils me rappellent des œuvres que je peux voir à Hongdae, à Séoul.

Ça me fait réfléchir… Quand on regarde ma calligraphie et des trucs du genre, ou les majuscules que je mets partout, je pense que ça me vient de mon ex qui croyait que mon idée de travailler avec le son était folle parce que son père, un grand producteur hollywoodien, écrivait toujours en majuscules. Et je me suis dit que j’aimerais être aussi puissante que lui, alors j’ai décidé de rédiger en majuscules. Je ne sais pas s’il le sait.

E. Alex Jung écrit des articles de fond pour le New York Magazine.

  • Texte: E. Alex Jung
  • Photos: Hedi Stanton
  • Stylisme: Dominick Barcelona
  • Coiffure: Gabe Jenkins / Bryant Artists
  • Maquillage: Nolan Eakin / Bryant Artists
  • Assistance photo: Scott Quintavalle
  • Assistance stylisme: Cassie Jekanoski
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 7 février 2025