Trouver la beauté dans le bruit
Une conversation avec Heartgaze, le producteur futuriste recherché par tout le monde, d'Akriila à Easykid.
- Par: Richard Villegas
- Photographie: Lucas Moreno

En une année où les plus grandes stars de la pop d’Amérique latine exploraient leurs racines culturelles — Bad Bunny, Milo J ou encore Karol G — Heartgaze, lui, gardait les yeux rivés vers le futur. À 24 ans, le chanteur et producteur né Clemente Calandra a affiné un son signature qui mélange le trap et le reggaeton courants avec des rythmes glitchés façon SoundCloud, entre jerk et digicore. Cette approche a fait de lui une force créative très demandée, avec des crédits pour des artistes comme Akriila, Young Cister, Princesa Alba ou Odd Mami : des phénomènes sud-américains qui imposent rapidement leur règne générationnel. Mais la magie de Heartgaze ne réside pas seulement dans ses hits. Elle tient à sa rare capacité à dénicher la beauté dans le bruit.


Originaire de Buenos Aires, en Argentine, Heartgaze a absorbé le bruit, la mode et le rythme effréné de l’une des métropoles les plus vibrantes et cinématographiques du continent. Le flux ne définirait pas seulement son son, mais aussi sa façon de vivre. À l’adolescence, il traverse les Andes avec sa mère, atterrit à Santiago du Chili et se plonge dans de nouvelles vagues emo et trap viscérales. Plus tard, il part étudier à Chicago, où il s’imprègne de la scène électronique toujours en renouvellement de la ville et commence à développer ses sensibilités de producteur.
« On reconnaît une maison de Frank Lloyd Wright quand on en voit une », me confie-t-il. « Je veux que tu reconnaisses une chanson de Heartgaze quand tu l’entends. »
Le goût du voyage et l’éphémère fenêtre d’opportunité ont appris à Heartgaze à faire confiance à son art, convaincu qu’il le mènerait là où il était nécessaire. Ce sentiment de foi, du moins dans une expression plus laïque, est au cœur de son très attendu premier album, tutorial de como creer, une ode à la musique internet déformée, contre-intuitivement traversée par une vulnérabilité émotionnelle. Sorti quelques semaines après Lux de Rosalía, qui pourrait bien être l'album de foi définitif de l'année, Heartgaze redéfinit la croyance comme principe guide pour soi-même, mettant en avant l’inspiration, l’espoir et l’amélioration constante.
Le premier extrait, « rezo por vos », est une prière mélancolique pour un être cher coincé dans un cycle toxique, où la bachata dominicaine et le garage britannique se rencontrent pour exorciser son désespoir impuissant. Sur le titre frénétique « FATAL », en collaboration avec la superstar chilienne du reggaeton Easykid, il tente de convaincre un·e partenaire de rester en arguant que leur amour est aussi réel que ses Prada. La liste des artistes qui figurent sur l’album est aussi impressionnante que sa liberté de genre, faisant appel à ses collaborateurs de longue date Akriila et Idea Blanco, ainsi qu’à de nouvelles figures prometteuses comme EthanUno et fufibunni.
Heartgaze est sur mon radar depuis 2019, lorsqu’il a commencé à m’envoyer les collages sonores qui allaient finalement faire de lui le producteur préféré des artistes que tu adores. On peut dire que j’étais un des premiers·ères convaincu·es. À l’occasion de ce nouvel album, j’ai parlé avec Heartgaze de la définition changeante de la foi, de son rêve un peu fou de transformer la musique latine et du rôle central de la mode à chaque ère créative.

Richard Villegas
Heartgaze
On échange depuis avant la pandémie, et ta musique était déjà excellente à l’époque. Je suis curieux : comment ta perspective créative a-t-elle évolué ?
Oui, ça devait être vers 2019. Je t’envoyais de la musique quand j’avais 18 ans. Ma philosophie a toujours été de mobiliser chaque fibre de mon être pour exprimer qui je suis. À ce moment-là, j’essayais de comprendre la culture nord-américaine et la production électronique, en suivant les tendances via internet. M’installer aux États-Unis a remis cette influence en perspective, ainsi que la force de ma propre culture sud-américaine. Les années suivantes, je les ai consacrées à m’assurer de raconter les histoires comme elles doivent être racontées, et de créer les sons qui doivent exister, que ce soit dans ma musique ou en produisant pour d’autres.
Comment t’es-tu retrouvé avec le bruit comme signature ?
Mon son est défini par ce chaos. J’ai grandi en écoutant Loveless de My Bloody Valentine, avec ce mur de son saturé, mêlant bruit et shoegaze — une musique maximaliste, mais incroyablement douce et belle. J’aime retrouver cet équilibre dans ma propre musique, comme dans « RUN THE CITY », où une mélodie R&B hyper jolie est déformée par des ruptures de musique électronique dance. Ou dans « online », avec Akriila, où après un pont ultra doux arrive un énorme grondement dubstep. C’est un combat permanent entre le chaos et la beauté, qui finissent, au fond, par se confondre.
Comment le fait d’avoir grandi en Argentine a-t-il façonné ta musique ?
J’ai grandi au cœur de Buenos Aires, entouré du bruit des gens et des bus. J’aimais cette énergie chaotique de la ville, et mon oreille s’est habituée au bruit. Mon père m’a fait découvrir des groupes des années 60 comme The Kinks, The Beatles et The Byrds, pendant que mon frère me plongeait dans le nü-metal avec Incubus et Audioslave. Ayant grandi dans les années 2000 avec le dubstep et l'EDM, je me suis tourné vers la musique électronique. À la croisée de tous ces genres, il y avait Skrillex et Linkin Park, puis je me suis intéressé au rap alternatif comme Tyler the Creator et Yung Lean, qui m'ont ouvert les portes de la musique Internet décalée.
Comment le fait de déménager au Chili a-t-il influencé ta musique ?
Le Chili était très différent, car j'ai déménagé avec ma mère, et nous n'étions que nous deux. J’étais libre de rencontrer du monde et de traîner avec qui je voulais. Les quatre années que j’ai passées là-bas m’ont plongé dans la musique et l’art, et m’ont mis en contact avec des gens issus de milieux très variés. Quand j’ai commencé à performer en 2018, Benje du groupe midwest emo Estoy Bien était là. Il y avait aussi Fco. Chandia et Martín Berríos, des artistes alt-pop qui sont toujours actifs et font de la super musique.
Qu’est-ce qui t’a poussé à partir aux États-Unis ?
J’adorais déjà la musique, l’art et la culture de Chicago avant même d'y aller. Quand je suis entré à l'université pour étudier la musique et la mode, j'ai commencé à rencontrer des potes qui m'ont fait découvrir la scène hyperpop et digicore. La production maximaliste me parlait vraiment, mais il me manquait cette connexion latine. Elle existe aujourd’hui, mais au début je me sentais un peu à côté en chantant en espagnol. Des artistes comme umru, Jane Remover ou d0llywood1 m’ont beaucoup inspiré. Je me sentais proche de cette scène, et en même temps très loin, et ça va. Ça fait partie du fait d’être immigrant.


Tu as mentionné plusieurs fois la musique née d’internet, et je me demande en quoi la culture en ligne en Amérique du Sud est différente du reste du monde ?
Quand on grandit en Amérique latine, on apprend que la musique latine a de nombreuses racines, et quand on crée cette musique glitchy sur Internet, on puise dans toutes ces influences. Par exemple, je ne suis pas seulement fan d’hyperpop, je suis aussi obsédé par [Gustavo] Cerati. Le contexte et l'histoire comptent énormément. Sur l’album, « rezo por vos » est une bachata non seulement parce que j’aime la bachata, mais parce que c’est un peu le R&B de l’Amérique latine, plein de nostalgie et de mélancolie, ce qui correspond bien à l'ambiance de cette chanson.
Qu’est-ce qui t’a ramené en Amérique du Sud ?
Je travaillais à distance sur Epistolares [d'Akriila] et je savais que ça allait être important, alors j’ai décidé de revenir au Chili pour vivre pleinement ma musique. Je voulais changer la culture dans laquelle j'avais grandi plutôt que d'essayer de percer aux États-Unis, et heureusement que je l’ai fait.
Parle-moi de ton processus créatif avec Akriila.
On a appris à se faire confiance sur le plan musical, artistique et à tous les niveaux. On s’admirait de loin avant de se rencontrer et de commencer à construire cette collaboration. En ajoutant les producteurs Ego Bloy et Vinco au mix, on a obtenu Epistolares. On s’est inspirés de musique arabe, de J-pop et de sons venus des États-Unis, en mélangeant tout ça pour faire évoluer ce que la pop latino-américaine pouvait être. Epistolares m’a confirmé que je pouvais faire confiance à mes idées sans validation extérieure.
Après avoir travaillé sur autant de projets majeurs, comment as-tu abordé la création de ton premier album, tutorial de como creer ?
[Ma mixtape de 2023] CASI ÁNGELES <3 était légère et jolie, je savais donc que mon prochain projet serait sombre, lourd et maximaliste. Cet album parle de la recherche de la foi en moi-même à travers différents vecteurs, ce qui est intéressant car beaucoup de personnes autour de moi sont aux prises avec ces notions de croyance. Idea Blanco, dont j’ai travaillé sur l’album Catedral, explore les mêmes thèmes. Ma chanson « emoji de cruz » parle d’avoir foi en soi, mais aussi d’envoyer valser les haters. Du genre : « Je suis le meilleur. J'ai changé la donne. Je fais bouger les choses. » Cet équilibre entre foi et arrogance introduit un personnage vantard, qui révèle peu à peu tous ses travers. Mon travail me consume et c'est ainsi qu’est né « crisis » avec Lara91k, qui parle d'épuisement professionnel et reprend même des éléments de « Work » de Rihanna.

Que signifie la foi pour toi ?
L'album s'intitule tutorial de como creer (ou tutoriel sur la façon de croire), car il traite de la foi dans différents aspects de notre vie afin de mieux nous comprendre nous-mêmes. J'ai connu beaucoup de changements, j'ai déménagé dans différents pays et villes, j'ai découvert différentes facettes de ma personnalité à chaque endroit et j'ai essayé de vivre de ma musique. Bien que l'album comporte quelques phrases et motifs religieux, ce n'est pas un album religieux. La foi n'est qu'un vecteur, tout comme l'amour, l'amitié et le travail. À la fin de la dernière chanson, « speedrun », l'histoire parle davantage de la mort de l'ego et de la recherche de la paix intérieure.
La liste des collaborations sur l’album est impressionnante, mais travailler avec une star comme Easykid a dû être particulièrement excitant.
On s’est rencontrés assez récemment, mais on parle beaucoup de musique et de mode, et nos goûts sont très similaires. Ça a été un vrai cadeau de le découvrir pendant les sessions de son album [I’m Part], et lors de l’une d’elles, on a enregistré la première version de « FATAL », qu’on a ensuite terminée dans un petit studio qu’on avait installé au Sheraton [Hotel]. C’est quelqu’un de très spontané, donc c’est super de se retrouver pour créer de la musique. Tous les artistes présent·es sur l’album sont extrêmement généreux·ses. Iels savent que je cherche à produire quelque chose de vraiment spécial.
Tu as mentionné que la mode était une grande source d’inspiration. Comment ça se traduit ?
Il y a quelque chose dans la façon dont la mode raconte une histoire et révèle le goût d’un·e créateur·rice ou de la personne qui porte le vêtement qui ressemble à de la musique. J’ai grandi en admirant le travail d’Yves Saint Laurent et de Rick Owens ; pas seulement culturellement, mais pour la manière dont ils racontent des histoires à travers leurs collections. Comme Riot! Riot! Riot! de Raf Simons. La mode définit une époque. Je ne sortirais pas cet album en portant n’importe quoi. Même dans les morceaux, je fais référence à Raf et je parle de Chanel. J’ai un chandail NUMBER (N)INE que j’ai porté dans quelques clips [et qui apparaîtra aussi dans le film qui accompagne l’album]. Il vient d’une collection de 2001, l’année de ma naissance. Tout ça dégage une énergie. Tout est connecté.

Baskets de Rick Owens, sac de Balenciaga.
Richard Villegas est un journaliste musical basé en République dominicaine.
- Par: Richard Villegas
- Direction créative: Jaime Salgado and Marjorie Matamoros
- Photographie: Lucas Moreno
- Styliste: Cindy Wen
- Assistant photographe: Camila Florez and Sebas Alvarez

