Les images du style Harajuku les plus célèbres de tous les temps
Shoichi Aoki, fondateur et photographe du magazine «FRUiTS», nous parle de l’âge d’or de la mode Harajuku et de sa renaissance à l’ère numérique.
- Texte: Reiko Suga

Le célèbre quartier Harajuku de Tokyo grouille de touristes, si bien qu’il faut se frayer un chemin parmi la cohue pour avancer. Des sons de consonances diverses s’élèvent de la multitude, contribuant au bruit ambiant. Au milieu du chaos, un homme aux cheveux gris déambule tranquillement, iPhone en main, à la recherche d’un sujet. Il s’agit de Shoichi Aoki, pionnier de la photographie de rue qui immortalise les courants vestimentaires populaires de Paris et de Londres depuis les années 80. «Il y a encore des jeunes qui ont du style, observe-t-il en regardant la foule, mais on les perd parmi les touristes.»
Pendant des années, Harajuku a représenté un lieu sacré en matière de mode de rue. À partir de la fin des années 90, Aoki s’est affairé à consigner le style propre à ce quartier – audacieux, excentrique, unique – dans le magazine qu’il avait fondé à cet effet: FRUiTS. On voit aujourd’hui beaucoup moins de ces tenues qui ont naguère marqué les esprits, mais les innovations vestimentaires issues de cette époque font encore des vagues, influençant jusqu’aux designers les plus célèbres du monde. «J’aimerais redonner vie à FRUiTS», songe Aoki tout haut.
Au début des années 80, Aoki entreprend un voyage en solitaire à travers l’Europe. À Paris, il est frappé par la créativité vestimentaire désinvolte des jeunes femmes – leur style est sophistiqué, expressif, différent de tout ce qu’il a vu auparavant. Il n’a jusque-là jamais envisagé de devenir photographe, mais a soudain la piqure pour la mode de rue. Déterminé à transposer l’énergie parisienne dans son pays natal, Aoki lance en 1985 son premier magazine (il en fondera trois autres), STREET, pour donner une vitrine aux styles marginaux découverts dans la ville.

Ici et sur l’image du haut: photos prises par Shoichi Aoki, tirées des archives numériques du magazine FRUiTS.
Puis vient Harajuku, haut lieu d’une mode audacieuse propulsée par la jeunesse. Émerge de ce quartier une contreculture vestimentaire en réaction à l’essor de la mode DC (les marques de mode japonaises sont collectivement appelées les «DC», abréviation de «Designer & Character»). Le district cultive autrement dit une esthétique bien à lui. Aoki s’y rend, appareil photo en main. En 1997, il fonde FRUiTS, magazine entièrement consacré aux looks candides et intrépides des jeunes de Harajuku. À peu près à la même époque, de grands noms comme Hiroshi Fujiwara et NIGO alimentent la montée en popularité du mouvement de mode masculine Ura-Harajuku.
Caractérisé par une utilisation radicale des couleurs et un stylisme hors norme, FRUiTS devient plus qu’un magazine – il se transforme en archives culturelles. Les images qui peuplent ses pages voyagent bien au-delà du Japon, attirant l’attention de designers du monde entier. Mais à la fin des années 2000, la mode éphémère domine, éclipsant les marques indépendantes de Harajuku. «Il ne restait plus assez de jeunes gens au style intéressant à photographier», se rappelle Aoki. FRUiTS publie donc son ultime numéro en 2017.
L’interruption de la publication ébranle les adeptes de mode de partout dans le monde, d’importants organes médiatiques internationaux comme la BBC et CNN dépêchant même des reporters sur le terrain pour couvrir la nouvelle. Après une courte pause, Aoki non seulement redonne vie au magazine, mais collabore avec des marques comme Vivienne Westwood, PALACE et BEAMS, prouvant par l’entremise de sa lentille que la jeunesse et la mode de rue n’ont rien perdu de leur vigueur. Aoki, aujourd’hui âgé de 70 ans, discute ici de l’âge d’or de Harajuku, du présent, ainsi que de ses plans d’avenir.

Photos prises par Shoichi Aoki, tirées des archives numériques du magazine FRUiTS.
Reiko Suga
Shoichi Aoki
Vous photographiez la mode de rue à l’étranger depuis un moment quand vous avez lancé FRUiTS. Quelle était la motivation derrière le magazine?
À peu près à la même époque où Comme des Garçons et Yohji Yamamoto commençaient à perdre de leur puissance commerciale, quelque chose d’intéressant se produisait à Harajuku. Le district avait toujours été un centre névralgique de la mode, mais tout à coup, un nouveau style émergeait, quelque chose de complètement différent de ce que j’avais vu à Paris ou à Londres. Et la qualité n’était pas mauvaise du tout. J’ai eu le sentiment que quelque chose de gros se préparait, alors j’ai commencé à prendre des photos. Après avoir photographié les jeunes du quartier pendant environ six mois, j’ai décidé de faire un magazine à partir de mes images. C’est ainsi que FRUiTS a vu le jour.
Quel genre d’émotions ou de changements culturels le style Harajuku reflétait-il?
C’était en partie une réaction à la domination de la mode DC, qui était sombre et minimaliste. Les jeunes avaient soif de fraicheur. À l’époque, beaucoup de coiffeurs et coiffeuses du quartier Harajuku commençaient à faire des formations à Londres, et rapportaient d’Angleterre non seulement des teintures aux couleurs vives, mais une toute nouvelle perspective culturelle – des vêtements nouveaux, une attitude nouvelle, tout était différent. Des marques comme Vivienne Westwood, qui usait de la couleur de manière subversive, et Christopher Nemeth ont ainsi fait leur chemin jusqu’au Japon. On constatait leur influence partout dans le quartier.
Le style Harajuku semble libre de toute contrainte – est-il régi par certaines règles?
Au départ, on percevait clairement l’influence de Vivienne Westwood dans le style de tout le monde ou presque. Puis, des marques comme 20471120 et BEAUTY:BEAST sont arrivées d’Osaka, et les gens ont commencé à se créer des looks à partir de leurs collections. Mais après quelques mois, l’idée de porter des vêtements griffés de la tête aux pieds a perdu de son lustre. Les mélanges sont devenus la norme: il fallait agencer des pièces de luxe avec des vêtements chinés, mêler le cher et le bon marché d’une manière qui défiait toute logique, mais qui donnait des looks épatants. Les étudiant·es d’écoles de design comme Bunka, Vantan et Nichibi menaient la charge, façonnaient l’esthétique Harajuku en temps réel.
«Les mélanges sont devenus la norme: il fallait agencer des pièces de luxe avec des vêtements chinés, mêler le cher et le bon marché d’une manière qui défiait toute logique, mais qui donnait des looks épatants.»
Où ces jeunes puisaient-ils leur inspiration?
C’était avant l’internet, ce qui fait que les jeunes avaient l’habitude de glaner toutes sortes d’informations visuelles un peu partout, en grande quantité. Comme il n’existait pas beaucoup de marques, ils et elles n’avaient d’autre choix que d’inventer leur propre façon de s’habiller. Après son lancement, le magazine FRUiTS est devenu lui-même un catalyseur. Plus les gens le consultaient, plus ils constataient à quel point cette scène était cool. Petit à petit, on a vu apparaitre du personnel de boutique charismatique qui façonnait et influençait le style de la jeunesse.
Quels genres de sous-cultures étaient populaires à l’époque? Et qu’est-ce qui vous attirait?
Honnêtement, l’idée de «sous-cultures» n’existait pas vraiment à l’époque – je m’intéressais à la mode, tout simplement. La musique représentait le seul autre mouvement d’importance. Je suppose que Namie Amuro a influencé le style personnel de beaucoup de jeunes, mais c’est à peu près tout. À Akihabara, l’anime était roi, complètement à l’écart de la mode. S’il y a un lien à faire entre les deux, c’est que le secteur de l’anime s’est probablement inspiré de la mode Harajuku, et non l’inverse. C’est le contraire aujourd’hui: les gens s’habillent comme des personnages d’anime.
Quelle était l’ambiance à Harajuku au plus fort du courant vestimentaire?
C’était intimidant comme endroit – si on ne s’habillait pas selon l’esthétique du coin, on ne se sentait pas à notre place. Les gens ordinaires avaient probablement l’impression de ne pas être les bienvenus. Le district en entier était rempli de jeunes gens désireux de repousser les limites de leur style personnel. À l’époque, Harajuku était le seul quartier de Tokyo où l’on pouvait vraiment prendre des photos de style de rue, mais j’avais entendu parler d’une mode underground à Osaka. C’est ce qui m’a conduit à Triangle Park, où j’ai commencé à prendre des photos aussi. Les tendances ne s’échangeaient pas librement entre Tokyo et Osaka à ce moment-là – chaque ville avait développé son style de façon indépendante. À Osaka, c’était le maximalisme à fond, l’idée d’ajouter toujours plus d’éléments pour sortir du lot. À Tokyo par contre, tout était une question de raffinement, on dépouillait les choses pour leur donner un air sophistiqué.

Photos prises par Shoichi Aoki, tirées des archives numériques du magazine FRUiTS.
Comment définissez-vous la mode de rue?
C’est une forme d’expression personnelle. Une façon de dire: «Voici comment j’ai décidé de porter ceci. Qu’en pensez-vous?» C’est un message qu’envoie la personne qui porte les vêtements. Quand j’ai photographié Akichan [Aki Kobayashi] pour la couverture du tout premier numéro de FRUiTS, je lui ai d’abord demandé la permission. Iel a simplement attendu que j’appuie sur le déclencheur – sans changer d’expression, sans prendre la pose. Iel m’a demandé: «Qu’est-ce que je devrais faire?» Ce à quoi j’ai répondu: «Ne bouge pas, c’est bien comme ça.» Cette photo a défini le style de FRUiTS. À partir de ce moment-là, aucun des sujets ne prenait la pose ou ne changeait son expression – c’est devenu le style emblématique du magazine. Je vois les photos de rue comme des documentaires. Je n’ai pas besoin que les sujets prennent la pose comme des mannequins. C’est comme récolter des spécimens – il suffit que le sujet déploie ses ailes naturellement.
Comment le reste du monde a-t-il réagi au style Harajuku, au tout début?
Cinq ans après le lancement de FRUiTS, une maison d’édition du Royaume-Uni a publié deux livres de photos mettant en vedette mes images. Environ 200000 exemplaires ont été vendus, ce qui a contribué à faire connaitre le style au reste du monde. Avant ça, l’idée qu’on se faisait de la mode japonaise ailleurs dans le monde se limitait surtout à des images d’employés de bureau et d’écolières en uniformes. La presse étrangère a été surprise de découvrir ces styles hautement individualistes, ce qui l’a incité à venir sur place pour couvrir le sujet. Il y a aussi le fait que les librairies Kinokuniya situées outremer stockaient des exemplaires de FRUiTS, ce qui a contribué à la notoriété du style à l’international.
Avez-vous remarqué à ce moment-là que la mode Harajuku commençait à influencer les gens à Paris et à Londres?
À un certain moment, on a commencé à voir à l’étranger des tenues entièrement inspirées du style Harajuku. Fashion Tsushin [une chaine de télévision japonaise axée sur la mode] a même fait un topo sur la popularité mondiale du style Harajuku. Karl Lagerfeld et d’autres designers à Paris ont commencé à incorporer des éléments typiques du style sous forme de références. Les designers en Occident trouvaient ça fascinant, parce que ça suivait une logique vestimentaire complètement différente de la leur.
L’influence de la mode Ura-Harajuku [ruelles de Harajuku] est encore perceptible aujourd’hui dans le streetwear de luxe, qui connait actuellement un essor. Le voyez-vous comme un prolongement naturel du mouvement initial?
D’une certaine manière, oui. Les marques de luxe se sont retrouvées à court d’idées après un certain temps, alors elles se sont tournées vers la culture de la rue, qui était un mouvement antimode. À l’origine, le streetwear ne s’adressait pas à la tranche la plus nantie de la population, mais on a transformé son image pour en faire un concept de luxe. Quand on a lancé TUNE en 2004, l’engouement pour le style Ura-Harajuku commençait déjà à s’essouffler. Des marques comme A BATHING APE battaient de l’aile, et peu après, NIGO a vendu la marque. Mais au-delà du style vestimentaire, Ura-Harajuku a donné naissance à une nouvelle démarche commerciale – des stylistes devenus entrepreneurs, comme Hiroshi Fujiwara et NIGO, mélangeaient la mode de luxe avec du streetwear, créaient des collections capsules composées de pièces produites en série limitée, et suscitaient un engouement basé sur la rareté de l’offre. Plus d’une décennie plus tard, Kim Jones, un bon ami à eux, s’est mis à fusionner le streetwear avec le luxe chez Dior. C’est à ce moment-là que le mouvement du streetwear de luxe a vraiment pris son envol.

Photos prises par Shoichi Aoki, tirées des archives numériques du magazine FRUiTS.
Vous, qui avez suivi et aidé à faire connaitre la mode Harajuku depuis ses débuts, comment voyez-vous cette évolution?
Au début des années 2010, la mode éphémère dominait le marché – H&M et Forever 21 étaient partout. Les designers indépendant·es avaient du mal à garder la tête hors de l’eau. Puis, Virgil Abloh et Demna Gvasalia ont débarqué et, grâce à leurs perspectives rafraichissantes, ont donné un nouvel élan à l’industrie de la mode, qui était sur le point de s’effondrer.
Pourquoi avoir décidé d’arrêter la publication de FRUiTS?
On devait publier un numéro chaque mois, mais on ne trouvait plus assez de gens au look intéressant dans les rues. Avec la montée de la mode éphémère, la créativité propre à Harajuku s’était érodée, nous laissant avec des tenues pour le moins banales. Les gens qu’on voyait avaient simplement l’air… normal. On ne voyait pas l’intérêt de publier des photos de looks qui ne nous plaisaient pas. On n’a eu d’autre choix que d’arrêter la publication.
Comment vous sentiez-vous quand vous avez pris la décision de cesser la publication?
Je voulais que ça se fasse sans que personne ne le remarque. Je détestais me faire dire «t’abandonnes?». Alors je voulais que ça se termine sans un bruit. On a glissé un petit avis dans le dernier numéro qui disait: «Ceci est notre dernier numéro.» Mais quelqu’un chez fashionsnap.com l’a vu, et tout à coup la nouvelle s’est répandue partout dans le monde – la BBC et CNN voulaient couvrir la fermeture, et Opening Ceremony a communiqué avec nous pour une collaboration. C’est à ce moment-là que j’ai pris vraiment conscience de l’ampleur de la popularité de FRUiTS.
Y a-t-il eu du nouveau pour FRUiTS depuis?
Pendant la pandémie, j’ai eu le temps de numériser le magazine STREET. On a réussi à numériser les 100 premiers numéros, et commencé à vendre ces versions numérisées – ç’a été un franc succès. À vrai dire, je pense que presque chaque personne qui travaille dans le secteur de la mode de luxe à l’étranger possède un exemplaire numérisé. À part le magazine, je participe à des projets de photo quand je reçois des offres.
«FRUiTS est devenu légendaire précisément parce que c’était un magazine imprimé – si ç’avait été une plateforme numérique, l’effet n’aurait pas été le même.»

À gauche: Aoki photographie Lotta Volkova à l’extérieur du défilé Mikio Sakabe & Jenny Fax, le 18 octobre 2019. (Photo: Matthew Sperzel/Getty Images.) À droite: le bureau d’Aoki à Tokyo est en cours de construction. Les locaux hébergent pour le moment d’innombrables boites remplies de magazines papier et de fichiers numériques produits au cours des 20 dernières années.
Qu’est-ce qui rend l’imprimé si spécial?
L’imprimé est un domaine difficile: ça demande du temps, de l’argent, des efforts. On prend des photos sur pellicule, on les scanne, on fait la mise en page sur un moniteur, puis on imprime. Les gens regardent le résultat final et se disent, «c’est génial», mais pour moi, la version originale, sur pellicule, demeure la meilleure version. Tout le processus d’impression ne fait que détériorer l’image, à mon avis. Mais FRUiTS est devenu légendaire précisément parce que c’était un magazine imprimé – si ç’avait été une plateforme numérique, l’effet n’aurait pas été le même.
Le fait de conserver des magazines physiques implique un désir de prendre soin de ces objets?
Absolument. Dès que c’est numérisé, ce sentiment d’appartenance disparait. J’ai conservé chacun des 670 numéros de STREET, FRUiTS et TUNE. La numérisation de FRUiTS n’est pas encore terminée, il faut que je m’y remette.
À quoi ressemble l’avenir de FRUiTS?
Depuis que la publication a pris fin, on n’a publié aucun autre numéro. Mais j’ai encore des centaines de photos inédites que j’ai prises au fil des ans et que je songe à compiler sous forme de livre. Je souhaite aussi faire un livre de photos à partir de nos archives. Les années 2000 et le début des années 2010 ont été particulièrement fertiles – plusieurs jeunes gens sont devenus des icônes de mode grâce à FRUiTS. La créativité connaissait des sommets. Ça me parait évident aujourd’hui qu’il faut que je redonne vie à FRUiTS.

Photos prises par Shoichi Aoki, tirées des archives numériques du magazine FRUiTS.
- Texte: Reiko Suga
- Photos: Shoichi Aoki
- Production: Hawk Kim / WCS.inc
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 17 février 2025

