Le son
de la mode

De Chanel à JW Anderson en passant par Raf Simons, Michel Gaubert élabore les bandes sonores des plus grands défilés depuis des décennies. Incursion dans l’esprit du légendaire DJ.

  • Texte: Alec Leach
  • Photos: Tyrell Hampton

Pendant 30 ans, Karl Lagerfeld n’a voulu qu’une seule personne pour la musique de ses défilés: Michel Gaubert.

Le légendaire concepteur sonore et DJ parisien a fait ses premières armes dans l’industrie musicale comme vendeur chez Champs Disques, un disquaire culte autrefois dissimulé dans une galerie marchande des Champs-Élysées, et comme DJ lors de fêtes au Palace, un club que fréquentaient de grands noms de la mode comme Thierry Mugler, Claude Montana et Kenzō Takada. C’est d’ailleurs là que Gaubert a fait la connaissance de Lagerfeld, avec qui il a commencé à collaborer en 1989. Parmi les moments forts de leur partenariat figurent le défilé Fendi de 2007 sur la Grande Muraille de Chine et le défilé Chanel printemps-été 2011 avec orchestre de 80 musicien·nes.

Au fil de son parcours, Gaubert a créé des bandes-son pour certaines des plus grandes maisons de l’industrie – Dior, Fendi et Balmain – ainsi que pour des griffes plus avant-gardistes, comme Raf Simons, sacai et JW Anderson. On dit qu’à l’ère des médias sociaux, la culture n’est plus qu’un grand remix, mais Gaubert fait du remixage depuis ses débuts: dans l’un de ses premiers mix pour Lagerfeld, la voix de ténor opératique de Luciano Pavarotti s’entrechoquait à un rythme house de Frankie Knuckles; il a un jour échantillonné une autopsie, et a même réalisé des compilations pour Colette, autre légende de la scène parisienne. Il parle avec tendresse de la scène musicale de la capitale française, mais aussi de celles de Berlin, de Londres et de Los Angeles, et affectionne particulièrement la pop italienne.

Je me suis entretenu avec Gaubert sur Zoom à propos de sa carrière, de la façon dont les industries de la mode et de la musique ont changé au fil des ans, ainsi que de la dynamique changeante entre ces deux piliers de notre culture.

Alec Leach

Michel Gaubert

L’industrie a dû changer énormément au cours de votre carrière.

Oui, oui, oui. En ce moment, c’est à la fois enthousiasmant et très bizarre. Beaucoup de changements sont en train de se produire.

Il y a seulement 10 ans, on se demandait si les défilés étaient encore nécessaires, étant donné la vitesse à laquelle les choses se passaient sur Instagram. Mais les semaines de la mode semblent plus importantes que jamais.

Oui. Pendant la pandémie, tout le monde faisait des films, mais ce n’est pas pareil. Un film est un bon complément à un défilé parce qu’il permet d’aller plus loin. Mais honnêtement, rien ne peut remplacer un défilé. Il faut trois dimensions pour vraiment voir les vêtements.

Et la plupart des designers préfèrent les défilés en personne aux films. Le défilé représente un happening, le point culminant de six mois de création. Les designers le voient comme un aboutissement de leur travail. Vous voyez ce que je veux dire?

Il faut voir les vêtements bouger.

Oui, exactement. Et il faut les sentir dans l’espace. Et la musique est importante. Quand on l’entend en personne, ça lui donne une dimension différente. On a fait de la musique pour certains films de défilés, ce qui était génial. C’est une autre façon de travailler. Dans le cas d’un défilé, on ne peut pas vraiment répéter, parce que les modèles ne sont pas disponibles, alors c’est plus délicat. Dans le cas d’un film, tout est déjà filmé et on a entre cinq et six jours pour faire la musique. Alors tout est parfait, tout est synchro, et on peut y revenir pour changer un truc. Mais durant un défilé, tout se passe en temps réel. Ça procure un sentiment vraiment merveilleux.

La façon dont la musique remplit une pièce ajoute aussi quelque chose qui est perdu quand on regarde le défilé sur un téléphone.

Exactement. Le son n’est pas super, et si tu es dans un taxi, tu ne peux pas l’écouter trop fort. Et tu reçois des notifications qui cachent le haut de la vidéo, alors ça te distrait constamment. Ce n’est pas idéal.

Les gens s’ennuient aussi du bruit des pas sur la passerelle, tout spécialement dans le cas des défilés féminins. Ce son très net qu’on n’entend pas dans une diffusion en direct.

Même quand ce sont des chaussures plates, on entend le frottement du tissu. On ressent le défilé différemment, tout simplement. C’est plus vivant, plus sensible.

Comment votre processus a-t-il évolué au fil des années, à travers ces transitions?

L’une des choses qui ont changé, c’est que la musique doit être prête beaucoup plus tôt aujourd’hui, en raison des droits d’auteur. Il nous faut du temps pour négocier les droits. Tout doit être approuvé par Instagram. Et il faut que ce soit fait 48 heures avant un défilé. C’est assez dictatorial et un peu angoissant.

La Silicon Valley dicte sa loi.

Oui, exactement. Pour le meilleur et pour le pire.

L’époque où l’industrie paraissait plus petite vous manque-t-elle?

D’une certaine manière, parce que tout était plus spontané. De nos jours, être spontané est beaucoup plus difficile. Et pas seulement pour la musique, parce que beaucoup de gens sont conscients que les collections seront diffusées au monde entier cinq minutes après la fin du défilé. Ce qui fait que beaucoup de gens s’inquiètent de ce dont ça aura l’air sur un écran.

C’était plus intime à l’époque, aussi.

La mode est devenue aussi populaire que la musique pop. Tout le monde connait Chanel, tout le monde connait les designers. C’est comme le soccer – Beckham s’en va dans telle équipe et Ronaldo dans telle équipe, et Matthieu Blazy va chez Chanel. Et c’est plus industriel maintenant, peut-être moins candide. Mais c’est intéressant. La donne a changé.

Quand je pense au passé, je m’imagine des marques qui auraient toujours besoin de musicien·nes pour présenter leurs créations. Ces jours-ci, avec ce que l’industrie de la musique a subi, il semble parfois que les musicien·nes dépendent des maisons de mode alors que les maisons de mode n’ont pas vraiment besoin de la musique.

En fait, c’est une lame à double tranchant. Dans le cas de beaucoup de musicien·nes, la réaction est «oh mon dieu, elle porte telle ou telle pièce». Dans les années 80, on ne savait pas que Frankie Goes to Hollywood portait du Gaultier à moins de l’avoir lu quelque part dans un article. Maintenant, quand on regarde les tapis rouges, on voit les noms des marques partout. Alors oui, l’industrie de la musique et l’industrie du cinéma dépendent davantage de la mode, mais la mode aime aussi jouer le jeu.

Vu l’envergure qu’a prise l’industrie, la mode rejoint aujourd’hui beaucoup plus de gens qu’il y a 15 ou 20 ans. Tenez-vous compte de la taille du public quand vous réalisez une bande-son?

D’une certaine façon, oui. Le public est beaucoup plus nombreux. Et il y a le public dans l’espace, dans la pièce, qu’on tend tous et toutes à prioriser. On veut s’assurer que tout se passe bien dans la pièce. Mais il faut aussi penser aux gens qui vont regarder ça sur internet. Et comme on disait plus tôt, il faut garder en tête que certaines musiques ne sortiront pas aussi bien sur un téléphone. Alors il faut prendre une décision: est-ce qu’on s’en fout ou non?

Le défilé Chanel qu’on a fait à Hangzhou se déroulait à l’extérieur, sur un lac magnifique. Le décor était époustouflant. On avait des tambours en direct mélangés à des cordes. Toutes les personnes présentes en ont été émues. Je ne sais pas si ça s’est traduit dans la diffusion, mais il faut parfois tenir compte de cette réalité. Je pense que l’on continue de privilégier l’expérience en personne.

Cet aspect n’est jamais disparu de la semaine de la mode. Il y a toujours cette tension entre la clientèle et les personnes qui assistent au défilé.

Oui. Mais ç’a beaucoup changé. Il y a toujours eu des célébrités, d’aussi loin que je me souvienne, mais pas autant qu’aujourd’hui. C’est fou, maintenant. Vraiment fou.

Ressentez-vous le besoin de surprendre le public avec vos choix musicaux?

Évidemment, évidemment. J’aime dire aux gens de s’attendre à l’inattendu.

Y a-t-il une pression pour que la musique soit actuelle? Y a-t-il une tension entre le désir d’utiliser un son contemporain et le désir de puiser dans le passé?

Le résultat devrait donner l’impression que la musique ressemble à ce que vous écoutez maintenant. Vous voyez ce que je veux dire? Qu’on utilise de la musique contemporaine ou des pistes d’une autre époque ou de la musique classique ou une bande-son bizarre qu’on n’avait pas entendue depuis longtemps, il faut que ça nous parle. Ça ne devrait pas donner l’impression d’être vieux. C’est la même chose quand on regarde la télé. Il arrive qu’on entende de vieilles chansons, et ça nous fait dire, «oh mon dieu, trop cool». Dans Stranger Things par exemple, la chanson de Kate Bush date d’une quarantaine d’années, mais les gens ont adoré. Même chose pour Milli Vanilli et la série sur les frères Menendez. La musique ne vieillit pas de la même façon que les images.

Tout est si fluide aujourd’hui. Quelle différence y a-t-il entre ajouter The Weeknd ou bien Led Zeppelin à une bande-son? Tout semble possible maintenant.

Ouais, absolument. Il faut simplement que ça concorde avec ce qu’on voit. Rick Owens a opté pour du classique lors de ses derniers défilés. Il en est là dans sa démarche, et ça cadre avec sa vision. C’est la base de la musique hollywoodienne. Mais quand on l’entend, on n’a pas l’impression d’écouter quelque chose de vieux, ça tombe sous le sens.

Vivaldi aura un effet tout autre selon qu’on l’entend à un défilé Rick Owens ou à un défilé Chanel.

Absolument, absolument, absolument. En outre, c’est la même chose avec les vêtements maintenant. La silhouette peut être tirée des années 30, mais être agencée à une paire de chaussures des années 80. Et les tissus sont très différents parce qu’on peut faire des choses qui étaient impossibles avant. C’est la même chose avec la musique. On peut mixer Vivaldi avec ce qu’on veut.

C’est l’ère du remix.

C’est l’ère du remix depuis toujours. Au départ, je mixais des tambours africains avec du Brahms. Pour l’un des premiers mix que j’ai faits pour Karl Lagerfeld, on avait superposé des échantillons de Pavarotti sur du Frankie Knuckles.

Complètement fou. Il faut que je retrouve ça. C’est sur YouTube?

Je pense que oui. Je n’ai plus l’enregistrement physique de ce défilé, ça me rend malade d’y penser.

C’est drôle, vous avez votre propre relation avec la musique, et le client ou la cliente avec qui vous collaborez a sa propre relation avec la musique, et vous devez tenter de faire une synthèse, puis jouer ça à plein volume pour 10 millions de personnes.

Et c’est drôle parce qu’avec des gens comme Jonathan Anderson, par exemple, c’est comme une bataille d’iPhone. Je lui fais entendre quelque chose, il me fait entendre quelque chose, je lui fais entendre autre chose, il me fait entendre autre chose. Et on finit toujours par trouver ce qu’on cherche.

Ça parait amusant.

Ouais, c’est un jeu amusant. Et même avec Karl, quand il était encore là, il me disait: «J’aime ça et ça et ça.» Et je comprenais ce qu’il voulait dire. Mais je lui présentais d’autres idées qui cadraient avec ce qu’il voulait; c’était différent et peut-être plus adéquat. C’est ma façon de travailler. J’ai besoin de l’image de quelqu’un et du point de vue de quelqu’un.

À quoi carburez-vous? Qu’est-ce qui vous motive?

J’adore la musique et j’adore la mode. Et j’aime l’évolution de la société. Ça m’intéresse. Je n’aime pas toujours tout, mais c’est intéressant de voir ce qui se passe.

Êtes-vous un grand utilisateur de Shazam?

Ça m’arrive. Quand je regarde la télé, oui. Autrement, c’est surtout quand je connais l’air, mais que je n’arrive pas à me souvenir du titre. En êtes-vous un vous-même?

Je l’utilise aussi quand je regarde la télé, ou si je suis dans un bar. Si un son me rappelle The Stooges mais que ce n’est pas The Stooges, il faut que j’ouvre Shazam. Y a-t-il des designers avec qui vous avez toujours voulu travailler, sans l’avoir encore fait?

Miuccia Prada me fascine, mais je ne l’ai jamais rencontrée. Je n’ai jamais collaboré avec elle. Ce n’est pas que je souhaite voler la place de quelqu’un d’autre, mais j’aimerais faire la musique pour un ou deux de ses défilés, simplement pour voir ça de l’intérieur. Son univers me fascine. J’aimerais aussi faire la musique pour Marc Jacobs. On se connait socialement, et j’aime beaucoup son travail, et je l’aime beaucoup en tant que personne. Si ça doit arriver, ça arrivera. Sinon, tant pis.

Y a-t-il eu des moments où vous vous êtes dit, «je me suis surpassé».

Oh oui. Plusieurs.

Donnez-moi des exemples.

Un défilé que je mentionne souvent est celui de Chanel à Cuba en 2016, parce que c’était une expérience très humaine. J’y suis allé pendant une semaine pour recruter les musicien·nes. On allait chaque jour à des concerts. On a eu droit à un concert de tamtams privé dans le jardin chez quelqu’un. Et puis je me suis rendu dans une église et j’ai vu une cheffe d’orchestre qui dirigeait son orchestre dans l’église. C’était incroyable. En fin de compte, on a fait appel aux services d’environ 120 musicien·nes pour le défilé et la fête, tous et toutes de Cuba. Tout le monde était tellement content d’y participer, et tellement fier. À la fin du défilé, on a demandé aux percussionnistes de marcher sur la passerelle pour la finale, et il y avait quelque chose comme 400 invité·es de chaque côté qui se sont levé·es et mis·es à danser avec le groupe. C’était une réaction sincère. Personne ne leur avait demandé de faire ça.

Alec Leach est l’auteur de The World Is on Fire But We’re Still Buying Shoes, ainsi que d’une infolettre publiée sur Substack.

  • Texte: Alec Leach
  • Photos: Tyrell Hampton
  • Mettant en vedette: Michel Gaubert
  • Direction créative: Samantha Adler
  • Production: The Avenue Production
  • Casting: Papergirl
  • Assistance photo: Elliott Gunn
  • Retouche: picturehouse + thesmalldarkroom
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 13 février 2025