Bienvenue aux Jeux olympiques
de la mode: qui remportera
cette saison où rien n’est joué?
Les postes vacants à la tête des grandes maisons, les entreprises en difficulté et le dernier défilé de Dries Van Noten vont continuer de faire jaser à la Semaine de la mode de Paris.
- Par: Steff Yotka

«Il n’y a pas de victoire possible», disait l’un des directeurs créatifs les plus influents de l’industrie de la mode, affaissé dans son siège au premier rang d’un défilé. Ce jour de mars, l’avant-dernier de la saison automne-hiver 2024 de la mode féminine, l’espace d’exposition était ensoleillé mais bondé, une lumière verte scintillant à travers la foule.
La saison n’a pas été joyeuse. Remémorez-vous le début de l’année: Sabato De Sarno a instauré le look épuré chez Gucci avec son deuxième défilé et Sean McGirr a tracé une nouvelle voie, plus sobre, chez Alexander McQueen. Ces deux collections, perçues comme un avant-goût de ce qui attend les hautes sphères de la mode de luxe, ont contribué à renforcer le luxe discret en tant que tendance dominante. Les déploiements de créativité débridée sur les passerelles de prêt-à-porter semblaient gauches, même après – ou surtout après – le tour de force de John Galliano au défilé haute couture de Maison Margiela. «Je préfère voir sur la passerelle des vêtements qui se portent bien», m’a dit un rédacteur en chef lors des défilés de mode masculine, et la semaine de la mode féminine, quant à elle, foisonnait de tons neutres, de fonctionnalité et de trenchs.
J’ai passé la majeure partie des mois de janvier à mars à voyager pour assister à des défilés de mode et à demander aux rédacteur·rices, aux stylistes, aux publicistes et aux autres spécialistes quels sentiments cette saison leur suscitait. Cette impression que le luxe discret a étouffé les passions de la mode a été la dernière d’une série de déclarations déprimantes:

Défilé Rick Owens photographié par Eva Losada. Sur l’image du haut: défilé Thom Browne photographié par Eva Losada.

Défilé Comme des Garçons photographié par Eva Losada.
«Les designers sont paralysé·es par la peur.»
«La mode se nourrit des erreurs.»
«Les idées indépendantes ne bénéficient d’aucun soutien.»
«Cette saison, on a l’impression de rester sur notre faim.»
L’une des questions que j’ai posées était la suivante: «Quelle est la chose que vous aimeriez changer dans la mode?» Une personne d’expérience issue du milieu des relations publiques m’a répondu, impassiblement: «Que les gens arrêtent de se plaindre.»
Improbable!
Trois mois plus tard, les sujets d’insatisfaction ne font que se multiplier. Dries Van Noten a annoncé sa retraite. Valentino n’a pas renouvelé son contrat avec Pierpaolo Piccioli et a embauché Alessandro Michele comme nouveau directeur créatif. Celui-ci s’est vite vengé de Gucci en dévoilant une précollection de 171 looks à peine quelques instants avant le début du défilé de mode masculine de la maison qu’il a laissée après y avoir travaillé pendant 20 ans.
L’annonce choc du départ de Virginie Viard chez Chanel a enflammé de nombreuses rumeurs, qui laissaient présager que Hedi Slimane prendrait sa place et que Michael Rider, anciennement chez Polo Ralph Lauren, succéderait à Slimane chez CELINE. Les marques indépendantes Mara Hoffman et The Vampire’s Wife ont fermé leurs portes, tandis que Dion Lee a déclaré faillite. Les détaillants ont eux aussi enregistré des faillites et admis leurs difficultés financières. La talentueuse équipe du magazine i-D a quitté ses fonctions dans le cadre d’un rachat par Bedford Media. Le Vogue chinois est sans rédacteur·rice en chef. LANVIN et Givenchy sont toujours sans directeur·rice artistique.

Défilé Junya Watanabe photographié par Eva Losada.
Les plaintes discrètes et anonymes ont culminé en un véritable tollé au mois de juin, alors que l’anxiété des Parisien·nes face à l’imminence des Jeux olympiques commençait à atteindre son paroxysme. La semaine de la mode ressemble déjà aux Jeux olympiques, avec des délégations de créateur·rices, de rédacteur·rices, de stylistes et d’acheteur·ses qui se réunissent pour faire 20000 pas par jour, voir 200 collections par semaine et essayer de résumer tout cela au public, comme les télédiffuseurs qui vont distiller les Jeux de 2024 en un récit cohérent d’accomplissement et de grâce. La mode devrait aller plus loin et s’inspirer des Jeux olympiques en particulier, en embrassant la compétition et la dignité de simplement participer à cette foire mondiale plutôt que de gagner à tout prix. À l’instar des athlètes, les marques devraient tester les limites du possible, agir sans crainte et considérer les défis comme une occasion au lieu de les redouter. Autrement, nous nous retrouvons devant l’imminente domination d’une mode banale et timorée.

Collection Kiko Kostadinov photographiée par Eva Losada.

Collection Auralee photographiée par Eva Losada.
Il y a trois ans, Dries Van Noten lui-même m’a dit que c’était «toujours un peu ridicule que tout le monde se considère comme des adversaires. C’est intéressant de voir cette mentalité évoluer de manière aussi positive». À l’époque, Van Noten avait participé à la création d’un comité de designers chargé de trouver des solutions aux démarques, à la surproduction et aux saisons de défilés trop programmées. La réforme du calendrier de la mode, l’émission de mandats plus stricts en matière de soldes et le recours accru aux solutions numériques ont été les principales mesures prises par le comité, mais des années plus tard, ses réunions Zoom mensuelles ont pratiquement cessé.
La quête d’un modèle d’affaires unique qui fonctionne sur un marché international disparate et en constante évolution entrave le développement de l’industrie et, par conséquent, de la semaine de la mode. Tout comme en athlétisme, des épreuves différentes exigent des talents différents; aucun·e directeur·rice artistique ne peut garantir le succès d’une marque. «En ce moment, les PDG embauchent exclusivement les gars des studios parce qu’ils veulent quelqu’un qu’ils pourront gérer», m’a dit un designer indépendant basé à Paris. «On ne voit plus de créativité à cette échelle, parce que les créateur·rices subissent la pression de plaire à leur supérieur·e.»

Défilé Dries Van Noten. (Photo: Francois Durand/Getty Images.)
Tout le monde ne peut pas courir le marathon pour gagner le plus d’argent au cours d’une année. Si la semaine de la mode est comme les Jeux olympiques, où sont les athlètes des disciplines comme le plongeon, le skate, le breakdance, la gymnastique, qui représentent des compétences, des forces et des publics différents? Les espoirs qui conquièrent le cœur des gens? Il est possible de briller dans un petit domaine et de bâtir une entreprise rentable à petite échelle: cette option doit rester saine et viable pour les designers indépendant·es.
Une autre leçon, qui s’adresse aux PDG et aux actionnaires: les deuxième et troisième places valent aussi des médailles. Des gains records comme la récente croissance de 89% de Miu Miu sur un an ne sont pas durables. Le déclin n’est pas une raison pour abandonner le navire, pas plus qu’une hausse rapide n’est une raison pour maintenir le cap. L’industrie de la mode a besoin d’un juste milieu, d’une croissance lente et stable, pour satisfaire la clientèle qui sait qu’il vaut mieux ne pas acheter une robe à 10$, mais qui ne peut pas se permettre d’en acheter une à 10000$.

Collection Undercover photographiée par Eva Losada.

Collection Hed Mayner photographiée par Eva Losada.
Par-dessus tout, la victoire n’est pas éternelle. Et cela peut être un avantage. Van Noten se retire pour passer plus de temps dans son jardin, avec son conjoint et sa propre personne. Dans une scène du documentaire Dries, sorti en 2017, le créateur belge passe plusieurs minutes en silence dans sa salle de dessin à disposer des fleurs de son jardin dans des vases. Il s’agit de l’un des seuls moments que j’ai vus dans un documentaire de mode composé d’autant de silence et de calme. C’est peut-être la dernière leçon que la mode doit apprendre cette saison: ne parlez que lorsque vous avez quelque chose à dire.
- Par: Steff Yotka
- Traduction: Liliane Daoust
- Date: 26 juin 2024

