De quoi discutait-on durant la semaine de la mode masculine AH24?

Aux défilés, durant les repas, dans les cafés entre deux verres de vin, tout le monde parlait de fonctionnalité à l’occasion des présentations de l’automne-hiver 2024… Mais en matière de vêtements, où trace-t-on la ligne entre la banalité et la praticité?

  • Texte: Steff Yotka
  • Images gracieusement fournies par: Eva Losada

«Je préfère voir sur la passerelle des vêtements qui se portent bien.»

Il y a à peine trois ans, une telle déclaration aurait pu choquer le milieu de la mode au point de vous en faire exclure. Pourtant, lorsqu’un proche me l’a dit sans ambages, juste avant un défilé de la Semaine de la mode à Paris, personne à portée de voix n’a sourcillé, et encore moins tourné la tête pour savoir qui avait émis une opinion aussi vulgaire.

C’était le onzième jour des défilés de mode masculine à Florence, Milan et Paris. Près de deux semaines durant lesquelles on a pu découvrir d’élégants vestons (Dior Men, AMIRI, Dries Van Noten), de superbes palettes de couleurs (Magliano, AURALEE, JW Anderson) et la résurgence de la cravate (Botter et même Kiko Kostadinov, qui en a intégré la forme à un pull). On commençait à avoir l’impression que les vêtements raisonnables, fonctionnels et portables constituaient la grande – voire la seule – tendance de la saison automne-hiver 2024 en mode masculine.

Même les marques privilégiant la théâtralité, comme exprimée par Louis Vuitton et son défilé sous le signe du rodéo, ont mis l’accent sur la fonctionnalité et insisté sur le denim, les vêtements de travail et les accessoires en cuir attrayants. Peu importe où l’on regardait sur les passerelles et dans les salles d’exposition, on y découvrait des styles étonnants, jolis et faciles à porter, conçus avec juste la bonne dose d’élégance.

Revenons un instant en arrière. J’ai rédigé en 2020 un rapport sur les tendances automnales de la mode masculine pour le compte du magazine Vogue et je l’ai intitulé No Normal Clothes (Pas de vêtements normaux). Ce dernier couvrait la saison pendant laquelle Virgil Abloh créa un blouson aviateur dont la forme rappelait un paysage urbain parisien, Demna habilla Eliza Douglas en chevalier médiéval et Pigalle superposa des dizaines de pulls à capuche sur un seul modèle. Une saison plus tard, les jupes pour homme et la nudité quasi totale constituaient l’essentiel des grandes tendances et la subversion était en voie de devenir la norme: en 2022, un gars en corset chez Palomo Spain ou Thom Browne faisait ainsi à peine tourner les têtes. L’industrie a toutefois effectué un virage si draconien au cours des deux dernières semaines que l’on pourrait en perdre nos repères. Après quelques verres de vin et un plat de pâtes à Milan, une de mes connaissances a d’ailleurs plaisanté à demi-mot à ce sujet: «La binarité est de retour!» Les idées passionnantes et l’ouverture d’esprit qui se manifestaient alors sur les passerelles en matière d’exploration des genres et des identités – nous offrant ainsi un contrepoids bienvenu aux jours les plus sombres de la pandémie et de la présidence Trump – nous manquaient sans doute lors des défilés de la présente saison. On les a plutôt remplacées par des marques subtiles de pouvoir et d’intention.

Cette situation ne décourage toutefois par forcément l’intérêt des adeptes de mode masculine. En me promenant à Rivoli, j’ai croisé Alexander Roth, un stratège artistique et une vedette des médias sociaux. Il m’a expliqué que ce retour à la «normalité» reflète en fait la réalité de notre époque. «J’ai l’impression que ce que nous avons vu sur les passerelles renvoie directement, et de manière positive, au climat économique et politique actuel, a-t-il déclaré. Au lieu de les prendre comme des costumes, on doit réfléchir davantage aux vêtements, penser au mystère qui les entoure et à la raison pour laquelle on nous les présente de cette manière.»

En vedette sur cette image: Winnie New York. En vedette sur l’image du haut: AMIRI.

En vedette sur cette image: Junya Watanabe.

Depuis 2020, on fait effectivement face à un climat mondial de plus en plus glauque; au lieu d’évoquer l’évasion et l’espoir, les magnifiques collections masculines de l’automne-hiver 2024 nous poussent donc à entrer en relation avec nous-mêmes de façon plus intime que jamais. L’excentricité, la vraie, se trouve à l’intérieur de soi. Même Rick Owens, le roi de la grandiloquence, a opté pour plus de sobriété cette saison, en présentant sa resplendissante gamme de combinaisons moulantes et de manteaux de fourrure enveloppants et surdimensionnés depuis son propre domicile. Le designer a qualifié cette modeste présentation, qui mettait l’accent sur les variantes d’un nombre restreint de morceaux, de «geste respectueux en regard des temps barbares que nous traversons actuellement».

«Ce qui est réjouissant à l’heure actuelle en mode masculine, et que nous avons pu constater à Milan et à Paris, c’est que les vêtements “faciles à porter” deviennent de plus en plus intéressants.»

Plutôt que de nous lamenter sur ce qui nous manque, nous devrions considérer ces tricots duveteux, ces manteaux à ceinture et ces blousons écourtés comme autant d’articles qui nous permettent de nous mettre en valeur. «Ce qui est réjouissant à l’heure actuelle en mode masculine, et que nous avons pu constater à Milan et à Paris, c’est que les vêtements “faciles à porter” deviennent de plus en plus intéressants», explique Sam Hine, rédacteur pour le magazine GQ et auteur de l’infolettre Show Notes, qui s’intéresse à la mode masculine. «On recherche beaucoup moins les tendances et l’on met davantage l’accent sur les étoffes, l’artisanat et les manières surprenantes dont on peut agencer et combiner les vêtements classiques par l’entremise du stylisme.» M. Hine a d’ailleurs mentionné LOEWE et Rick Owens comme des marques créant des collections qui atteignent le parfait équilibre entre le caractère spectaculaire d’un défilé et la subtilité d’un morceau bien confectionné.

Matthieu Morge Zucconi, critique au journal français Le Figaro, partage d’ailleurs ce point de vue. «Je crois que les vêtements “normaux” ont bel et bien leur place sur les passerelles, mais la ligne demeure mince entre les propositions très intéressantes vues chez AURALEE, LEMAIRE ou Dries – des griffes qui revisitent les classiques d’une manière séduisante et rafraîchissante – et les styles davantage banals et ordinaires», me précise M. Zucconi par texto. «La Semaine de la mode masculine doit trouver le bon équilibre entre la commodité et l’inventivité pour maintenir l’engouement. Voilà ce qui explique pourquoi LOEWE, par exemple, jouit d’un succès critique auprès de mes collègues. En ce moment, la force de la Semaine de la mode réside justement dans ce mélange des marques: Paris mise à la fois sur les articles faciles à porter et la créativité incomparable d’artistes comme Rick. Ça n’existe nulle part ailleurs.»

En vedette sur cette image: AURALEE.

En vedette sur cette image: Feng Chen Wang.

Les collections de Prada, Botter, Kiko Kostadinov, ERL, JW Anderson, Comme des Garçons et Magliano se situent à mi-chemin entre l’inventivité débridée et cette banalité tant redoutée; ces griffes ont défié toutes les attentes. Rushemy Botter, Lisi Herrebrugh et Rei Kawakubo ont radicalement transformé l’éternel veston – possiblement l’article le plus ennuyeux de la mode masculine. Botter et Herrebrugh en ont présenté un dont l’arrière est en fait un pantalon à l’envers et Kawakubo en a proposé plusieurs versions originales, certaines affichant des découpes à la hauteur de la poitrine, d’autres étant recouverts de boutons en nacre, sans compter les chemises à paillettes que les modèles du designer japonais arboraient dessous. Kostadinov et Anderson ont cherché à attirer les regards ailleurs que sur le col ou la poitrine – ce qui est bien pour les gens qui, à force de se pencher sur leur téléphone, ne se tiennent pas assez droit – en intégrant des drapés et des pinces au niveau des épaules de leurs vestons. «J’ai dit à Kiko, après le défilé, que son prochain objectif devrait consister à faire porter ce type de morceaux aux hommes de Wall Street et de Midtown», a déclaré Blake Abbie, rédacteur en chef. «À des personnes qui ne sont pas férues de mode; ces gens-là pourraient ainsi mettre des vêtements d’extérieur ou des complets différents de temps à autre tout en conservant leur sentiment de puissance.»

Pour la marque Prada, le meilleur moyen d’exprimer cette idée de pouvoir et de concevoir des vêtements évocateurs reste de raconter une histoire. Miuccia Prada et Raf Simons ont eu l’excellente intuition de fusionner pantalons et ceintures, créant dès lors des morceaux à la taille très basse et des silhouettes aguichantes qui laissent supposer que sous chaque homme d’affaires se cache un coquin excentrique. (On a d’ailleurs pu constater la même intention lors du défilé Eyes Wide Shut d’Anderson.)

Les collections qui m’ont le plus marquée sont celles d’ERL et de Magliano, tous deux de jeunes designers débordants d’énergie et dotés d’un certain sens de la rébellion. Eli Russell Linnetz a transformé Venice Beach en un paradis de l’Americana, version érotique, imaginant pour la présente saison une esthétique de bancs d’école où se côtoient les preppies, les punks et les parias. Ses vêtements s’avèrent si illusoirement fabuleux; on dirait que le t-shirt ou le jean le plus ordinaire devient ipso facto, sous sa main, une œuvre d’art magique. Même chose pour Magliano, un Bolonais insoumis qui fume à la chaîne, à l’âme taillée dans le même matériau que celle de Martine Rose. Ses défilés se distinguent par leur panache et leur esthétique parfaitement espiègle; le designer y a mis en valeur ses magnifiques complets créés en collaboration avec Kiton et ses petits pulls arborant des images de chat. (Les hommes contiennent des multitudes, pour paraphraser le poète Walt Whitman.)

En vedette sur cette image: JW Anderson.

En vedette sur cette image: Kiko Kostadinov.

Et puis arrive Martine Rose, qui a si habilement changé la donne cette saison qu’elle n’a même pas pris la peine d’annoncer qu’elle organisait un défilé. En lorgnant le dévoilement de sa collection sur Instagram, je me suis mise à envier maladivement les gens qui ont pu assister à l’événement, les modèles qui portaient les complets cobalt diaboliques, exotiques et cool ainsi que les hauts à épaulettes audacieux de la designer, mais aussi Martine elle-même: elle possède une telle maîtrise de notre langage esthétique contemporain que toutes les autres manières de l’utiliser paraissent archaïques en comparaison. La créatrice sait que ce ne sont pas les vêtements qui font l’individu, mais bien la personne elle-même, et que les hommes devraient aspirer au même degré de panache qu’affichait Chuck Rabb durant sa présentation. (J’oserais même comparer sa flamboyance à celle de Colin Jones lors du défilé de Maison Margiela, à l’occasion de la précédente saison.)

Alors, en guise de conclusion, les vêtements faciles à porter comptent-ils? Ont-ils leur place sur les passerelles? Je répondrais, après des semaines de défilés, que la mode ne peut que vous aider à faire un bout de chemin dans l’expression de votre individualité. Habillez-vous en cachemire double face. Faites preuve d’élégance, de sophistication et d’assurance… Mais pour commencer, changez drastiquement votre vie.

  • Texte: Steff Yotka
  • Images gracieusement fournies par: Eva Losada
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 25 janvier 2024