Luca Magliano brûle le passé pour découvrir l’avenir

En direct de Pitti Uomo, le designer italien se livre sur sa dernière collection, qu’il décrit comme «un type de sabotage».

  • Photographie: Eva Losada
  • Texte: Robby Kelly

Des rééditions d’albums aux remakes de franchises cinématographiques en passant par le retour de vieux jeux vidéo, l’attrait indéniable de la nostalgie se manifeste partout dans la culture actuelle. Aussi satisfaisant ce désir de revivre ce qui a été soit-il sur le plan émotionnel (comme du côté pécuniaire), il existe certes également un envers à cette volonté de faire renaître ce qui est révolu. Est-ce que notre appétit pour le réconfort du passé nous empêche de faire de vraies avancées artistiques? Sommes-nous condamné·es à un futur composé de projets réchauffés ad nauseam?

Par un frais mercredi matin, en périphérie de Florence, Luca Magliano médite sur ces questions, tenant un briquet Bic dans une main, faisant compulsivement claquer un élastique de l’autre.

Cette saison, on lui a décerné le titre de designer invité à Pitti Uomo, un rôle clé récemment offert à Eli Russell Linnetz, Martine Rose et Grace Wales Bonner, entre autres. En 2017, peu de temps après avoir obtenu son diplôme de la Libera Università delle Arti de Bologne, Magliano se fait remarquer grâce au concours «Who Is on Next? Uomo» de Vogue Italia. L’année suivante, il fait sa première apparition à Pitti Uomo, qui propulse son ascension fulgurante – laquelle est récompensée en 2023 par le prix Karl Lagerfeld de LVMH. Ce nouveau défilé au réputé salon de la mode masculine cette saison agit en quelque sorte comme un retour aux sources pour sa griffe homonyme – un retour qui incite le jeune créateur à la réflexion.

Connues pour unir savante confection italienne et vêtements de travail stylés (un hommage à ses racines ouvrières), ses collections ont jusqu’ici exploré un vaste éventail de thèmes, des paninari de l’Italie des années 80 au classisme et à la sexualité, analysés avec fraîcheur.

Dans une salle de concert vide dans laquelle se répercute le son de la musique rave, des modèles vêtu·es de la plus récente collection défilent en descendant pas à pas un escalier colossal. Le décor fait référence à Nostalghia d’Andreï Tarkovski, sorti en 1983 et dont l’une des scènes les plus marquantes exhibe un imposant escalier en marbre romain.

«J’adore les films populaires», dit Magliano au sujet de l’avant-dernier long-métrage du célèbre réalisateur russe, comme pour se dissocier des snobs présent·es sur Letterboxd. «Mais Tarkovski…» Son regard se perd au loin alors qu’il commence à remplacer les mots par des gestes de la main passionnés.

«Pour corrompre une idée, il faut tout d’abord la comprendre.»

Que répond donc Magliano à cette question portant sur la relation d’amour-haine avec la nostalgie? Comme tout artiste qui se respecte, il ne se justifie pas explicitement, mais les nouveaux thèmes qu’aborde cette collection suggèrent que les antidotes pourraient être l’amour et le romantisme – non pas ceux que l’on s’imagine, mais bien leur forme tangible, réelle et palpable.

Pour l’automne-hiver 2024, la griffe propose ses silhouettes les plus androgynes jamais vues, les entrelaçant d’interprétations plus classiques de la masculinité, celles-là mêmes qui ont fait la renommée de Magliano.

«Nous évoquons différentes périodes à l’aide de la fluidité, explique-t-il. Il existe une connexion érotique entre les vêtements. Être fluide, c’est aussi intrinsèquement un geste politique. C’est impossible de penser un défilé en mettant de côté ce qui se passe [dans le monde].»

Aux côtés de bottes à bout carré et de chaussures chics, le clou de la collection en matière de chaussures est ce soulier de travail de tous les jours, conçu en collaboration avec la marque italienne de vêtements de travail U-Power.

«C’est en quelque sorte un sabotage», confie Magliano, à propos de ces chaussures et de la manière dont il cherche constamment à intégrer des éléments externes à son univers créatif, les réinventant en cours de route.

Cette juxtaposition de la haute couture et des vêtements de travail constitue le point commun de toutes les collections de la griffe. Cette année, des t-shirts à image et des tricots surdimensionnés sont portés par-dessus des complets et vestons, et vice-versa – un chassé-croisé entre les carapaces extérieures des mannequins. Des accessoires en forme de sac de plastique à graffiti étaient accompagnés de cabas en cuir typiquement italiens.

Les modèles étaient également coiffé·es de couvre-chefs de toutes sortes, des casquettes de style béret aux chapeaux d’anniversaire pointus déséquilibrés, tous conçus en collaboration avec le chapelier italien Borsalino.

«Ils sont évidemment ironiques, dit le designer au sujet des chapeaux de fête (un autre exemple de sabotage collaboratif). Mais ils sont quand même confectionnés avec soin à partir des meilleures matières. Pour corrompre une idée, il faut tout d’abord la comprendre.»

Après les interprétations plus survoltées des coupes classiques, un trio de complets coupés de manière exquise – des ensembles noir et blanc créés en collaboration avec Kiton, un partenariat décrit par Magliano comme un de ses rêves de longue date – clôt le spectacle.

La troisième tenue, qui comprenait aussi une chemise rouge vif, a été aperçue portée par un modèle descendant l’imposant escalier. L’ensemble était peut-être un autre hommage à Nostalghia, et en particulier, à une scène où le protagoniste, un fanatique incompris, prononce un discours sur la fraternité juché sur une statue de Marc-Aurèle au pied de l’escalier de la place du Capitole, avant de s’arroser de kérosène et de s’immoler.

«La nostalgie n’est pas un sentiment passif», formule Magliano, dans ce qui se rapproche le plus d’une révélation sur la vraie nature de la thèse proposée par son défilé. «C’est un processus, quelque chose qui nous encourage à choisir des solutions radicales, et à agir, quelles qu’en soient les conséquences.»

  • Photographie: Eva Losada
  • Texte: Robby Kelly
  • Traduction: Sophie Boily Thériault
  • Date: 12 janvier 2024