Eli Russell Linnetz passe des tournées aux défilés

«J’ai l’impression que ce n’est que le début pour moi», révèle l’artiste multidisciplinaire de 32 ans, alors qu’il s’apprête à entreprendre son projet le plus ambitieux jusqu’à présent.

  • Texte: Steff Yotka
  • Photographie: Lukas Wassmann

«Je lui avais donné un nom de scène.»

Dans un coin caché du festival de mode masculine Pitti Uomo de Florence, la mère d’Eli Russell Linnetz évoque quelques souvenirs liés à son fils. Il y a de ça 32 ans, avant même d’accoucher, elle avait la certitude que le garçon était destiné à briller.

Environ cinq mètres plus loin, le charisme du principal intéressé resplendit au centre d’une constellation de modèles, de stylistes, de photographes et de cool kids californiens qui s’affairent à draper une redingote en brocard rosé sur un mannequin aux blondes tresses rasta. Devrait-on l’ajuster à la taille à l’aide d’une obi d’époque? Non. On remonte la ceinture en la pliant à l’arrière, en formant presque une boucle. Non plus. Est-ce qu’on peut prendre une photo de l’ensemble? Non, ce n’est pas encore prêt. On m’assure que je vais mieux aimer la tenue une fois que je l’aurai vue dans le défilé. Lorsque j’y assiste enfin, deux jours plus tard, le blouson, porté par un autre modèle, se dévoile sans artifices – nul besoin de boucles ou de rubans.

Toutefois, n’allez pas croire que Linnetz est soudainement devenu minimaliste. Depuis son lancement il y a maintenant presque cinq ans, sa marque ERL se consacre méticuleusement à la recherche de ce qui rend les choses spéciales. Ça explique pourquoi le studio tout comme le défilé contiennent une myriade d’objets: des supports à roulettes où trônent encore plus de vêtements, des habits d’époque, des affiches, des guirlandes argentées tricotées par Oliver Herring, des accessoires de l’Opéra de Los Angeles, comme des casques de football et des pommes en résine, des perles, des franges, des foulards, des châles, bref, une pléthore de choses. Tout ce bric-à-brac a été accumulé dans le but précis de transmettre à l’auditoire l’histoire de la collection: en 2176, dans une Florence engloutie, des surfeurs postapocalyptiques prennent d’assaut une plage. C’est la première fois que ce concept sera transposé de manière tangible, plutôt qu’entre les pages contrôlées et hermétiques d’un carnet de mode synthétisant un style. Le rêve ERL se joue dans la vraie vie, grâce aux efforts en temps réel d’une douzaine de personnes.

La collection de Linnetz a initialement rayonné grâce aux pages visuelles vaporeuses et nostalgiques créés dans son studio de Venice Beach en Californie. Ensuite se succédèrent les célébrités: le créateur est à l’origine de la robe de mariage portée par Kid Cudi sur le tapis rouge de la cérémonie des prix CFDA en 2021, de la courtepointe rétro arborée par A$AP Rocky au Met Gala de 2022, et des uniformes ordinairement enfilés par Justin Bieber et Jaden Smith, entre autres. Sous la direction de Kim Jones, Dior Homme a choisi de collaborer avec ERL pour sa collection croisière 2023, allant même jusqu’à organiser le défilé sur le territoire même de Linnetz, Los Angeles.

«C’est incroyablement stressant de savoir que les gens vont regarder le défilé en temps réel», révèle Linnetz, interrogé au sujet du format plus traditionnel de ce projet. La tension est palpable.

Est-ce que tu vois un autre défilé de mode dans ton avenir?

«Euh, peut-être. Je ne sais pas. Je suis plutôt ébranlé par tout ça. On peut dire que je suis ébranlé», affirme-t-il avec un sourire.

Mais le défilé n’a même pas encore eu lieu!

«Oui, je sais…», admet-il avant de s’interroger sur la façon dont chaque ensemble apparaitra sur Vogue Runway, révélant qu’il aurait préféré photographier le catalogue lui-même.

«Il a toujours été question pour moi d’un processus à 360 degrés, dit-il. Quand j’ai décidé de commencer à faire des vêtements, ça a pris toute la place pour moi, mais c’est un peu étrange d’avoir accès à tous ces outils et de n’en utiliser qu’un seul.»

Il prononce ce discours vêtu d’un pull à capuche et d’un pantalon cargo, à quelques mètres seulement de la bibliothèque Léonard de Vinci et du David de Michel-Ange. L’image est frappante: Linnetz est un homme de la Renaissance des temps modernes. Il a réalisé des clips pour Ye et Lady Gaga. Enfant, il faisait du doublage. Il a réimaginé et rénové l’excentrique maison brutaliste de Dennis Hopper. Il a produit des tournées pour des vedettes pop. Il a photographié des couvertures de magazines. Il adore texter et envoyer des messages directs, et interrompt des essayages pour prendre en photo la couverture d’un récent numéro de WWD mettant en vedette sa collection, et la publier sur les réseaux sociaux. Il a rédigé l’histoire accompagnant cette même collection et a fait appel à l’agitatrice en chef des médias new-yorkais, Gutes (anciennement coéditrice du défunt magazine de Dimes Square, _ The Drunken Canal_), pour cocréer un faux journal faisant la chronique d’une Florence en mode post-apocalypse climatique envahie par des surfeurs. «J’ai rencontré Eli par l’entremise d’un ami commun, Elon Rutberg. Quand ils m’ont contactée, ils avaient une vision véritablement authentique dans laquelle l’histoire était aussi importante que les vêtements, écrit Gutes par message texte. C’est fantastique de voir les deux éléments coexister à parts égales.»

Linnetz veut être le directeur créatif de votre réalité: ses complets miroitants et hallucinatoires, portés «à l’envers» avec des chemises rembourrées d’épaulettes leur conférant une allure de vestons, et des vestons ajustés ou sans manches qui à leur tour imitent les chemises, et des pantalons qui ondulent et scintillent telle la lune reflétée sur l’océan, tout ça incarne parfaitement la désinvolture optimiste que le designer veut communiquer. Il veut que vous la ressentiez. Que vous la viviez.

Le 15 juin, le spectacle commence avec quelques notes de When You Wish Upon a Star, suivie d’une interprétation psychédélique de Boys of Summer, puis d’un mannequin déguisé en statue de la Liberté toute d’argent vêtue. Viennent ensuite une douzaine d’autres rutilants garçons drapés de toutes les non-couleurs étincelantes possibles. Chaque habit est fabriqué en Italie et accessoirisé de chaussures surdimensionnées à l’esprit planche à roulettes et à lacets sublimés de cristaux. Linnetz se précipite pour saluer le public et est immédiatement assailli par la foule voulant le féliciter. Une demi-heure plus tard, il est entouré de ses proches, assis à même le plancher où quelques instants plus tôt avait lieu le défilé, grignotant de la pizza, prenant des photos, comme pour immortaliser chaque moment de ce moment. Son moment.

«J’ai l’impression que ce n’est que le début pour moi.»

  • Texte: Steff Yotka
  • Photographie: Lukas Wassmann
  • Assistance photo: Giacomo Casani
  • Traduction: Sophie Boily Thériault
  • Date: 20 juin 2023