L’essor des vêtements anti-surveillance
Flock cameras, Ring doorbells, a new generation of wearables—the surveillance state is here. Can clothes designed to obscure our identities and scramble algorithms help?
- Par: P.E. Moskowitz
- Date: 5 Novembre 2026

Une pensée m’a traversé l’esprit hier, alors que je promenais mon chien dans les rues de la petite ville de l’État de New York où j’habite : nous étions observés. C’est pourtant un endroit bucolique, le genre d’endroit où les gens se vantent de ne pas avoir besoin de verrouiller leurs portes. Mais un sentiment de malaise m’a envahi. Sans avoir rien à me reprocher, l’idée que des dizaines de personnes, d’agences ou d’entités enregistrent mes faits et gestes — et que notre promenade puisse être consultée par la police — m’a laissé un goût amer.
Je ne suis pas schizophrène, et ce n’est pas un délire paranoïaque. C’est simplement la réalité de la vie en Amérique, et dans une bonne partie du monde, en 2026.
J’étais bel et bien sous surveillance. Des dizaines de caméras tapissent les rues de ma banale petite ville : sur les devants de magasins, à l’entrée des maisons, dans l’espace public. Partout.
Dès 2019, on comptait déjà 70 millions de caméras de surveillance installées aux États-Unis, soit une pour cinq Américains. Ce chiffre s’est sans aucun doute envolé depuis. La société privée Flock Safety s’est associée à des milliers de services de police depuis sa création en 2017, et on estime qu’il y a aujourd’hui au moins 170 000 caméras Flock à travers le pays. La plupart sont reliées aux forces de l’ordre locales et capables de lire les plaques d'immatriculation comme de tracer les véhicules. Et ces statistiques ne prennent même pas en compte les 74,9 millions de caméras installées sur les propriétés privées, principalement des sonnettes Ring signées Amazon, dont beaucoup sont directement accessibles par la police. Sans oublier le fait que chacun transporte un dispositif d’espionnage dans sa poche, prêt à filmer n’importe qui à tout moment, sans parler de la nouvelle vague de lunettes connectées signées Meta ou Snapchat.
Pourtant, cette prolifération fulgurante des technologies de surveillance est loin de faire l’unanimité : le déploiement des caméras Flock a provoqué des vagues de protestation à travers le pays. Sur TikTok, les vidéos expliquant comment les neutraliser ou les saboter deviennent régulièrement virales. Et 62 % des Américains se disent préoccupés par ces installations. Fait intéressant, le sentiment anti-surveillance franchit les clivages politiques : démocrates et républicains s’y opposent dans des proportions quasi identiques.
Mais nos inquiétudes face à ce regard omniprésent n’ont, pour l’instant, rien changé. Les caméras continuent de pousser comme des champignons. Les services de police multiplient leurs partenariats avec Flock et d’autres géants de la tech. Des centres de données gérés par des entreprises comme Axon (qui fabrique également des caméras corporelles pour la police) entreposent nos données biométriques — structure faciale, traits physiques distinctifs — peut-être à perpétuité. L’État-surveillance semble bien parti pour s’installer durablement.
Face à ce constat, une alternative s'impose à l'imaginaire collectif : et si l’on pouvait tout simplement disparaître ? Puisque nous sommes observés en permanence, que se passerait-il si nous devenions invisibles — du moins aux yeux des objectifs ?
Depuis une quinzaine d’années, artistes, designers de mode et activistes imaginent des vêtements, du maquillage et des accessoires destinés à leurrer les objectifs, à masquer les traits du visage et à faire dérailler les technologies de reconnaissance faciale.
Cette mode dite « adversariale » peut prendre la forme d’un simple motif peint sur le visage, ou s’avérer nettement plus sophistiquée. Certains vêtements anti-surveillance cherchent à injecter de fausses données dans les objectifs et les algorithmes sous-jacents pour empêcher l’identification du corps humain ; d’autres intègrent des patchs thermiques conçus pour leurrer les systèmes infrarouges.
Adam Harvey, technologue engagé dans le droit à la vie privée, a été le premier à populariser le concept de « vêtements adversariaux » dans le cadre de sa thèse de maîtrise à l’Université de New York (NYU) en 2010, intitulé CV Dazzle. Il y présentait une série de motifs faciles à reproduire chez soi à l’aide de coiffures, d’accessoires ou de maquillage. L’idée ? Inverser ou brouiller les zones d'ombre et de lumière interprétées par les caméras : l’arête du nez, habituellement perçue comme lumineuse, devenait sombre, tandis que le dessous des yeux, généralement sombre, était éclairci.
Le projet a largement fonctionné. CV Dazzle a réussi à brouiller l’algorithme de reconnaissance faciale le plus populaire de l’époque, appelé l’algorithme de détection Viola-Jones. Harvey a ensuite créé plusieurs outils de détection anti-surveillance, et son travail est souvent cité par les personnes qui promeuvent et étudient la mode adversariale. Une grande marque de mode a même consulté Harvey pour créer des vêtements anti-surveillance.
Il y a cependant un problème : Harvey pense que rien de tout cela ne fonctionne vraiment.
« Sans vous rendre invisible avec une cape d’invisibilité à la Harry Potter, la réalité est un peu différente — plus nuancée, plus technique, et parfois pas aussi amusante à communiquer », m’a-t-il confié.
Le problème de la mode adversariale réside moins dans le côté adversarial que dans le côté mode : à l’ère de l’IA, les algorithmes de détection évoluent constamment, et chaque motif adversarial ne peut être testé que sur un nombre limité de modèles — et seulement ceux qui sont accessibles au public pour quiconque recherche ou fabrique des vêtements.
« C’est une atteinte à la beauté de quelqu’un que de se couvrir à ce point, de porter tellement de masquage qu’on n’a plus l’air d’exister. »
Harvey a expliqué qu’il sait pertinemment que plusieurs marques et individus créant des vêtements anti-surveillance basent leurs conceptions sur des modèles de vision par ordinateur qui ne sont que des démos (ce que Harvey appelle des « algorithme- jouets »), et non sur ce qui est réellement utilisé dans le monde réel. La plupart des consommateurs de ces vêtements n’en sont pas conscients lorsqu’ils les achètent, a précisé Harvey. Et il n’y a aucune raison pour qu’une entreprise de surveillance divulgue les modèles réels qu’elle utilise pour détecter les traits des personnes ; de plus, ces algorithmes sont constamment mis à jour.
« Il existe de nombreuses façons de déjouer, de subvertir ou de bloquer la détection ou la reconnaissance faciale, la reconnaissance des personnes… mais se couvrir entièrement n’est pas très esthétique », explique Harvey. « C’est une atteinte à la beauté de quelqu’un que de se couvrir à ce point, de porter tellement de masquage qu’on n’a plus l’air d’exister. »
Actuellement, le public est peut-être convaincu à tort des capacités de la mode adversariale. Si ces entreprises voulaient prendre l’anti-détection au sérieux, Harvey estime qu’il faudrait consacrer beaucoup plus de temps et de recherches aux tests de ces vêtements en conditions réelles, et pas seulement avec des démos, avant de les vendre aux consommateurs.
« Il y a beaucoup d'arnaques dans ce domaine en ce moment », m’a dit Harvey. « Et je pense que cela va nuire à la perception qu’ont les gens de ce type de mode, qui a pourtant un vrai potentiel. »
Au-delà de l’achat d’articles inefficaces, la mode adversariale pose peut-être un problème plus fondamental : comme tant de choses dans le monde capitaliste, elle risque de convaincre les gens de chercher des solutions individuelles et consuméristes à ce qui est en réalité un problème systémique et politique.
« C’est l’idée que l’on peut acheter une forme de résistance à la surveillance », m’a expliqué Simone Browne, professeure d’études sur la surveillance à l’Université du Texas à Austin et autrice de Dark Matters: On the Surveillance of Blackness. « Pour l’essentiel, cela ne change rien au refus collectif ni aux différentes institutions et lois qui régissent nos déplacements dans l’espace public et notre conception de la vie privée. »
Browne a également souligné que ces vêtements répondent mal aux disparités raciales et de genre dans la façon dont les personnes sont surveillées.
Les personnes noires en particulier font l’objet d’un sur-contrôle policier aux États-Unis — elles sont surveillées de manière disproportionnée, avec un nombre plus élevé de caméras déployées dans les quartiers à majorité noire. Et la façon de s’habiller des personnes noires est elle aussi fortement fliquée — l’idée que quelqu’un puisse porter un vêtement aux motifs psychédéliques et vifs pour échapper à la détection révèle tout un ensemble de présupposés sur qui est surveillé et de quelle manière.
Il a également été prouvé à maintes reprises que les algorithmes des caméras eux-mêmes intègrent des biais raciaux : une étude de 2018 a par exemple révélé que les femmes noires étaient mal identifiées près de 35 % du temps par les caméras de surveillance, alors que les hommes blancs étaient presque toujours correctement identifiés.

Browne n’est pas totalement opposée à l’idée de la mode adversariale, mais elle estime qu’elle s’apparente davantage à des projets d’art de la mode visant à attirer l’attention sur diverses questions sociales qu’à une solution pratique à un problème sociétal grandissant. Elle a cité en exemple le projet Unstoppable de l’artiste micha cárdenas, qui tentait de répondre à la question « à quoi ressemblerait une technologie au service des vies noires ? » en proposant des vêtements pare-balles à fabriquer soi-même, comme exemple d’une utilisation réussie de la mode à des fins de critique et de sensibilisation.
L’une des entreprises qui vend activement des vêtements anti-surveillance est CAP_ABLE, une marque italienne proposant une gamme de t-shirts, pulls, robes et pantalons aux motifs complexes, dont les prix varient d’environ 150 $ à près de 800 $. Ces vêtements ne sont pas conçus pour vous cacher dans le monde réel — on est moins dans le style braqueur de banque que dans un mélange de tie-dye hippie et de Collina Strada. Mais l’objectif n’est pas de vous faire disparaître aux yeux des autres, mais de vous rendre illisible par les caméras de haute technologie : les vêtements sont réversibles, avec un côté conçu pour apparaître normal sur les caméras de surveillance dotées d’IA, et l’autre destiné à confondre la technologie et à entraver sa capacité à reconnaître qu’elle voit une personne.
La designer Rachele Didero a fondé l’entreprise alors qu’elle vivait à New York en 2019. À l’époque, la prise de conscience du public quant à l’ampleur de notre surveillance et à l’avènement d’une détection par IA ultra-précise grandissait. Mais lorsque Didero a commencé à parler de son idée de vêtements anti-surveillance, beaucoup de ses proches ont émis des réserves, affirmant qu’elle concevait des habits pour terroristes ou braqueurs de banque. Didero a indiqué que la plupart de ces personnes ont aujourd’hui changé d’avis.
Pour Didero, CAP_ABLE est à la fois un projet pratique d’anti-surveillance et un outil de sensibilisation.
« Il est très important d’utiliser un projet tangible pour parler de quelque chose qui semble très intangible pour les gens », dit-elle. « Bien sûr, nous ne créons pas une cape d’invisibilité, car c’est impossible aujourd’hui, et nous avons conscience de la difficulté d’avoir une longueur d’avance sur les technologies de reconnaissance. Mais il est tout de même très important que nous menions ces recherches et que nous donnions aux gens la possibilité de réduire le pourcentage de chances d’être reconnus. Et nous donnons au moins aux gens le pouvoir de comprendre comment ils souhaitent être reconnus par la technologie. »
Au fil de mes recherches pour cet article, ma conscience de l’ampleur de la surveillance dont je faisais l’objet s’est développée. J’habite dans une zone assez rurale, mais j’ai consulté une carte des caméras Flock (une carte que Flock tente actuellement de faire supprimer) et j’ai réalisé qu’il y en avait deux en bas de chez moi.
« C’est peut-être cela, le fantasme des vêtements anti-surveillance — non pas qu’ils nous feront réellement disparaître, mais qu’ils nous offrent la possibilité de payer pour nous sortir d’un problème que la plupart d’entre nous contribuent activement à alimenter. »
Mes promenades avec mon chien ont pris une tournure plus inquiétante une fois que j’ai réalisé à quel point j’étais surveillé. Mais j’ai aussi dû commencer à affronter ma propre complicité dans ce système. Même si je me rendais invisible aux caméras qui m’entouraient, je ferais toujours partie du problème : j’ai en permanence un dispositif de surveillance dans ma poche sous la forme d’un téléphone, et j’ai une sonnette Ring avec caméra, que j’utilise en apparence juste pour voir quand je reçois des colis, mais qui n’en demeure pas moins un appareil de surveillance capable d’observer ceux qui m’entourent.
Cela semble être le plus grand problème ici : que les vêtements adversariaux fonctionnent ou non, nous devrions probablement d’abord déterminer en tant que société ce que nous voulons réellement. Nous semblons piégés dans un dilemme consistant à souscrire sans cesse à plus de surveillance tout en y étant opposés.
C’est une pensée étrange : nous nous surveillons régulièrement les uns les autres et nous-mêmes, nous enregistrons chaque interaction à nos portes, nous diffusons des inconnus sur Internet pour obtenir des clics, puis nous protestons et tentons de fuir cette surveillance par tous les moyens possibles.
C’est peut-être cela, le fantasme des vêtements anti-surveillance — non pas qu’ils nous feront réellement disparaître, mais qu’ils nous offrent la possibilité de payer pour nous sortir d’un problème que la plupart d’entre nous contribuent activement à alimenter. Et c’est ce que les États-Unis font toujours de mieux, n’est-ce pas ? Créer un problème, puis monétiser la solution. Le système alimentaire est empoisonné ? Achetez bio. Accro aux réseaux sociaux ? Achetez un Brick. Vous vous surveillez constamment et êtes surveillés par les autres ? Achetez simplement de nouveaux vêtements.
Peut-être qu’avant (ou en plus) d’enfiler un vêtement aux motifs éclatants, nous devrions nous demander pourquoi cela pourrait être nécessaire en premier lieu.
P.E. Moskowitz vit et travaille à New York. Son dernier livre, Breaking Awake: A Reporter's Search for a New Life, and a New World, Through Drugs, est disponible dès maintenant.
- Par: P.E. Moskowitz
- Date: 5 Novembre 2026

