LA BEAUTÉ DU MAUVAIS GOÛT
Conversation avec Jonas Nyffenegger et Sébastien Mathys, les créateurs d’Ugly Design, le compte Instagram le plus déjanté du moment.
- Texte: Amanda Breeze
- Images gracieusement fournies par: Ugly Design

Si, il y a plus de dix ans, vous aviez annoncé à Jonas Nyffenegger et Sébastien Mathys que le projet Blogspot qu’ils avaient lancé en tant qu’étudiants en design deviendrait une référence mondiale du design absurde, ils ne vous auraient jamais cru. Ils se sont rencontrés en 2008 lors d'un programme artistique d'un an et passaient leurs dimanches après-midi dans la cuisine de la mère de Nyffenegger à s’échanger les trouvailles les plus improbables dénichées en ligne : une baignoire transformée en canapé, un sofa en forme de tigre, une table perchée sur un pied agrippant. Au fil du temps, ce projet parallèle a grandi et mûri avec eux, devenant ce qu’ils appellent aujourd’hui un « projet d’amitié ». Ces premières sessions ont jeté les bases de ce qui est aujourd’hui une archive Instagram suivie par des centaines de milliers de personnes — l’évolution naturelle de deux designers suisses ayant passé plus d’une décennie à graviter dans les recoins les plus étranges du design, collectionnant des objets oscillant entre maladresse et génie.
Le compte est passé de Blogspot à Tumblr avant de trouver son rythme sur Instagram, où il est devenu un véritable carrefour du design absurde et excentrique. Même lorsque Nyffenegger s’est installé à Stockholm et Mathys à Genève, le rythme de publication est resté synchronisé, comme s'ils « organisaient leur collection depuis la même pièce ». Au fil des années, Ugly Design s’est imposé comme une ambassade mondiale du beau malavisé, un refuge inattendu pour des objets qui refusent de se conformer. Le timing y était pour beaucoup : à mesure que la mode et le design commençaient à célébrer l’idiosyncrasie et à remettre en question les idées conventionnelles de la beauté, Ugly Design s’est retrouvé idéalement placé pour en capter l’énergie.
En s’installant dans ce paysage, le duo a toujours abordé la notion de la « laideur » comme un « concept fluide », explique Mathys. « Elle est façonnée par notre histoire, notre éducation, notre regard. Un objet qui semble grotesque sur une étagère chez soi peut devenir captivant une fois placé dans une galerie. » En douze ans, ils ont exploré les nuances entre les objets qui choquent, amusent ou dérangent, montrant que ce que nous qualifions de laid en dit souvent davantage sur le contexte que sur l’objet lui-même. Ce qui continue de les étonner, c’est à quel point cette catégorie reste inépuisable. « On pense avoir atteint la limite, puis quelque chose d’encore plus étrange surgit », confie Nyffenegger. « Au début, j’avais peur de manquer de contenu, et pourtant nous voilà. »
Aujourd’hui, avec 789 000 abonné·es, Ugly Design est devenu bien plus qu’un simple fil Instagram. C’est une archive vivante de l’imagination, une réflexion sur la manière dont le goût évolue et circule. Il n’a jamais été question d’établir une hiérarchie : simplement de partager ces objets qui font sourire, hésiter, ou repenser ce que le design peut être.
À mesure que l’archive s’est étoffée, Nyffenegger et Mathys ont assemblé une collection à la fois absurde, saisissante et étrangement magnétique. Ils imaginent désormais faire vivre le projet hors ligne — via des ateliers ou un livre — pour offrir un aperçu tangible du monde merveilleusement déformé qu’ils cultivent depuis plus d’une décennie. Leur succès prouve que l’appétit pour ce qui bouscule le bon goût n’a jamais été aussi vif.

Amanda Breeze
Jonas Nyffenegger et Sébastien Mathys
Comment Ugly Design a-t-il vu le jour, et qu’espériez-vous accomplir lorsque vous avez commencé à collectionner ces images ?
SM : Nous avions une amitié très fusionnelle à l’école. Jonas était designer, et moi graphiste. On était plutôt geeks, on passait énormément de temps ensemble à étudier, et c’est comme ça qu’on a lancé ce projet sur Blogspot au début.
JN : On se retrouvait chaque dimanche dans la cuisine de ma mère pour rassembler des images. On avait tout le concept… et zéro abonné·e. Puis un jour, on était à la Semaine du design de Milan et on est tombés sur une baignoire transformée en canapé. C’était hilarant pour nous, en tant qu’étudiants en design, parce que c’était l’exact opposé de tout ce qu’on nous enseignait. C’est là qu’on a trouvé le nom Ugly Design et créé un compte Tumblr, qui a été un échec total. Les choses ont commencé à évoluer sur Instagram quand on s’est mis à utiliser des hashtags et à sélectionner des images provenant d'autres personnes au lieu d'utiliser uniquement les nôtres. On a commencé par publier des trucs qu’on détestait, mais à force, on a vu les nuances dans la laideur et on a fini par tout classer presque comme une échelle allant de « moche moche » à « moche cool » en passant par « moche drôle », etc.
SM : Le projet a grandi au même rythme que notre amitié. On était de jeunes étudiants avec une vision très manichéenne de ce qui était laid. Puis Jonas et moi avons déménagé dans des villes différentes alors que Ugly Design continuait de gagner en popularité sur Instagram, si bien qu’on ne se parlait plus beaucoup et on ne se disait pas vraiment ce qu’on allait publier. On le vivait un peu comme un jeu : celui qui avait le plus de likes gagnait. Mais, pour une raison quelconque, la sélection semblait toujours juste, presque comme si on sélectionnait nos publications depuis la même pièce.
Je suis curieuse de savoir quelle publication a donné le ton à ce que deviendrait Ugly Design.
SM : [rires] On avait un très bon ami à l’époque qui avait pris en photo un meuble de rangement qu’il détestait vraiment au Salone del Mobile — ça nous avait fait hurler de rire. On l’a finalement retiré, malheureusement.
JN : Il y avait aussi une image que j’avais trouvée d’une table dont le pied était constitué de doigts agrippant le plateau en verre. Et puis un canapé en forme de tigre que Sébastien avait déniché, complètement hilarant. Ces images nous ont donné envie de rechercher les choses les plus folles en ligne, et c’est vite devenu une sorte de compétition pour savoir qui trouverait l’objet le plus extravagant. Ce qui est drôle, c’est que beaucoup de design qui m’obsède aujourd’hui, je l’aurais détesté à l’époque — comme ce talon avec une cuvette de toilettes sur le dessus, que je viens de modéliser en 3D. Un jour, j’aimerais créer une série de toilettes et de chaises en 3D.
Avez-vous déjà pensé à vendre des objets ? Il y a clairement un marché pour ça.
SM: Oui, mais c’est un peu risqué. En tant que designers, on est confronté à cette grande contradiction : on aime à la fois les belles choses et les objets ultra excentriques. On culpabilise à l’idée de vendre des pièces cheap, et pour nous, ce serait soit quelque chose d’hyper niche pour un public très limité, soit des objets grand public qui ne seraient pas de la meilleure qualité. On n’a jamais vraiment été convaincus par cette voie-là.


Comment définissez-vous le « laid » aujourd’hui ? Je suis curieuse de savoir comment cette définition a évolué depuis les débuts du compte.
JN: C’est impossible à définir. C’est très personnel, cela dépend de votre parcours.
SM: Et du contexte. Vous pouvez voir un objet chez quelqu’un et le détester, puis le retrouver dans un musée et changer d’avis instantanément. Notre regard a évolué, et celui de notre communauté aussi. Mais au début, notre audience nous poussait toujours vers du contenu plus fou, plus laid — ce qui, à un moment, devenait vraiment difficile. Parce que, franchement, jusqu’où peut-on aller dans la laideur ?
JN: J’ai toujours eu peur de manquer de contenu. Et nous voilà, douze ans plus tard, à trouver encore les trucs les plus fous sur Internet.
Si le contexte change notre regard, qu’est-ce qui sépare vraiment le laid du mal conçu ?
JN: Quand j’étais étudiant, on m’a appris que le beau devait être minimaliste. À l’époque, on utilisait beaucoup moins le terme « maximaliste ». Mais honnêtement, quelque chose peut être minimaliste et beau tout en n’ayant aucune fonction, alors qu’un objet maximaliste et laid peut être ultra fonctionnel.
SM: Il y a mille façons de répondre à cette question. Mais pour moi, si l’objet n’a aucune utilité, c’est un mauvais design. Et en même temps, on peut avoir quelque chose de magnifiquement conçu, agréable à regarder, mais qui ne fonctionne pas.
À quel moment le laid a-t-il commencé à devenir désirable ? Y a-t-il eu un tournant culturel, ou est-ce quelque chose que l'internet a accéléré ?
SM: Tout est cyclique. Je pense que beaucoup de gens en ont eu assez du style ultra-minimaliste, qu’on voyait partout — dans la mode, le mobilier, et dans bien d’autres domaines. À l’époque, les gens avaient plus d’argent à dépenser et l’économie était florissante. Il y avait un lien clair entre la prospérité et cette impression que tout allait pour le mieux, ce qui nous permettait de jouer avec différents codes, comme dépenser pour créer quelque chose de complètement absurde. Alors qu’aujourd’hui, le contexte est plus complexe, et on revient à une approche beaucoup plus conservatrice, surtout en design et en mode. Je pense qu’on a vraiment testé les limites esthétiques ces dernières années. Peut-être qu’on est allé trop loin ?
JN: Oui. Pour nous, Ugly Design est né à un moment où les gens n'exploraient pas beaucoup ces domaines, c'est pourquoi je pense que cela les a rendus très enthousiastes. On est simplement arrivés au bon moment, avec le bon nom et la bonne idée.


Aujourd'hui, on est dans un paysage complètement différent, avec des outils d'IA qui poussent tout vers un raffinement et une perfection extrêmes. Pensez-vous que l'IA comprendra un jour ce qui rend quelque chose laid ?
SM: Oui, l’IA a vraiment changé la donne, parce que maintenant tout peut être généré. Avant, tout avait l’air super propre et sophistiqué — c’est aussi pour ça qu’on se démarquait. Aujourd’hui, les gens peuvent avoir une idée stupide sans jamais avoir à la fabriquer. Et c’est ça, la beauté d’Ugly Design : la plupart de notre contenu vient de vrais objets créés par de vraies personnes qui ont été assez folles pour y penser et les réaliser.
L'IA rend définitivement les choses moins amusantes. Mais ce serait génial de créer un algorithme vraiment laid. Tu sais quoi ? Ce sera peut-être notre prochain atelier !
Compte tenu de tout cela, que signifie pour vous le « goût » aujourd'hui ?
SM: Hmmm. C'est très personnel. Je pense que cela dépend de vos origines, de votre milieu social, de votre éducation, etc. Pour moi, le goût, c'est avant tout créer des liens avec des personnes qui ont les mêmes goûts que vous.
JN: Je dirais que, vivant à Stockholm, je me rends compte que le goût est quelque chose qui déteint vraiment sur les gens. Littéralement ! Tout le monde commence à posséder et à aimer les mêmes choses. Je pense donc que pour éviter cela, il faut vraiment avoir une conviction profonde de ce que l'on aime et rester fidèle à soi-même.
SM: C’est tellement vrai. Bien sûr, on est tous influencés par celles et ceux qui nous entourent, par Internet, par le marché commercial, etc. Donc c’est assez difficile d’avoir un goût vraiment personnel aujourd’hui. La plupart des gens qui ne suivent pas les tendances sont, à mon sens, des excentriques. Les bon·nes excentriques ! On en a besoin : ce sont ces personnes qui remettent en question l'esthétique.
En parlant de bizarrerie, je dois demander : quel est l’objet le plus étrange que vous possédez ?
JN: Eh bien, il y a cette… [rires] cette petite voiture-jouet vraiment moche que je viens d’acheter et qui est actuellement ma préférée. C’est la Fiat Multipla dans le jaune le plus laid qui soit. Qui sait, peut-être que je la transformerai en lampe un jour._ [rires]_
SM: J’ai certainement quelques trucs moches aussi, mais celui qui me vient à l’esprit maintenant vient d’un vrai excentrique. C’est la bougie champagne de PZtoday. Ce n’est pas moche, mais c’est un objet étrange, et je l’adore. Ou encore les sandales laitue de Rombaut ! On a chacun une paire.


Qu'est-ce qui fait que Ugly Design continue après toutes ces années ? L’humour, ou est-ce devenu autre chose, comme une sorte d’étude continue du goût et de la culture ?
SM: C’est tout ça à la fois. Mais on adorerait publier un livre. Ça a toujours été un de nos rêves : créer quelque chose de physique, qui existe au-delà d’Internet. Je veux dire, Ugly Design, c’est un peu comme un musée… alors pourquoi pas ?
JN: Une galerie Ugly !

Amanda Breeze est rédactrice chez SSENSE. Ses articles ont été publiés dans Schön!, METAL et SICKY.
- Texte: Amanda Breeze
- Images gracieusement fournies par: Ugly Design
- Date: 26 Novembre, 2025

