Janie Korn: le secret de la chandelle

L’artiste nous parle de cire, d’impermanence et du couteau idéal.

  • Photographie: Molly Matalon / Jones MGMT

Les bougies peuvent nous en apprendre beaucoup sur l’impermanence. Elles se consument pour nous éclairer, disparaissent presque totalement avant que leurs restes ne soient fondus pour créer quelque chose de nouveau, comme de petites martyres de cire…

L’artiste et créatrice de bougies Janie Korn, qui connaît bien le cycle de vie de ses confections, régit son univers de cire comme une divinité. Dans son appartement aménagé en studio, elle crée des chandelles détaillées, sculptées, façonnées, trempées et peinturées à la main. L’œuvre de Korn, qui constitue en soi un véritable empire de figurines fantaisistes, comprend des pièces en forme d’olives, de maison de poupée et de chaussures Charles IX, et d’autres à l’effigie de Paul Smith, d’Evan Mock et même de Chucky. Toutes ses créations, qu’elles représentent de moelleux gâteaux décorés, des fleurs épanouies ou des personnages de dessins animés, sont conçues à partir de multiples couches de cire délicatement peintes. «J’essuie constamment mes pinceaux sales sur ma poitrine et mes manches, si bien que mes vêtements de travail finissent par ressembler à des cartes topographiques.»

Ainsi, chaque tache de couleur, chaque trace de cire, témoigne de l’achèvement et du commencement d’une bougie, faisant à la fois figure d’éloges funèbres et de célébrations de naissance. Les chandelles nous montrent ce qui advient lorsqu’on se prend pour Icare; leur flamme constitue leur raison d’être. Faut-il toujours craindre le feu? Elles semblent affirmer le contraire. Ci-dessous, Korn nous fait part de sa recette pour fabriquer la parfaite bougie.

Comment fabriquer une bougie

1.

Utilisez la méthode du bain-marie pour fondre la cire de votre choix dans un récipient avec un bec verseur. Elle peut être à base de soja, de paraffine, de cire d’abeille, etc. Il existe des centaines de sortes de cires, alors optez pour celle qui vous convient le mieux. Cela dit, la cire d’abeille remplira votre atelier d’un parfum exquis.

2.

Laissez la cire refroidir et façonnez-la sur la mèche.

3.

Sculptez-la de haut en bas, puis de bas en haut, et répétez le processus jusqu’à l’obtention de la forme parfaite. Cette démarche peut sembler sisyphéenne, mais on finit par y arriver.

4.

Peignez la chandelle avec des colorants à bougies. N’employez jamais, au grand jamais, de la peinture acrylique. Elle contient du plastique et s’avère toxique lorsqu’enflammée!

5.

Si vous n’aimez pas le résultat, grattez la couche de cire colorée et recommencez l’étape 4. C’est une forme d’art très indulgente.

6.

Allumez votre bougie. Faites-la brûler lors d’une cérémonie, utilisez-la pour vous éclairer, offrez-la en cadeau ou exposez-la comme une sculpture.

1. Sur cette photo, on peut voir mon outil le plus important pour mon travail: le couteau X-Acto que j’ai volé à un de mes ex il y a cinq ans. C’est la seule lame que j’emploie pour sculpter mes pièces. Mes mains se sont adaptées à ses courbes et son tranchant est parfaitement émoussé. Je l’ai apporté en voyage partout à travers le pays. S’il y avait une inondation, c’est l’objet que je sauverais en premier. J’y suis désespérément dévouée.
2. Ma partie préférée du processus, c’est lorsque le résultat final commence à se concrétiser malgré une forme et des couleurs encore approximatives. À ce stade, mon instinct prend le dessus et je peux arrêter de penser. Je suis devenue incroyablement habile avec la cire. Je sais comment il faut la traiter, à quelles températures elle se déforme, se casse ou caille. Je réussirai toujours à lui donner l’aspect désiré avec mes mains, de manière très naturelle.
3. Travailler la cire est un art indulgent, mais pas très propre. Habituellement, à la fin d’une journée d’ouvrage, je dois éplucher mon tablier, m’ébrouer comme un chien pour me débarrasser des débris, puis gratter les morceaux durcis collés sur ma table et sur le plancher.
4. Ici, je colore un lapin et lui confère ainsi un peu de vie! Mon sarrau est neuf et donc relativement propre (selon mes standards).
5. J’ai aménagé mon studio dans mon appartement juste avant la pandémie; je vis donc au beau milieu de mon aire de travail depuis presque trois ans. Ça finit par s’immiscer dans mes rêves, mais j’adore ça. Parfois, je me réveille et je me dirige vers mon présentoir pour apposer de petites vignettes sur mes œuvres; ça me permet de mieux comprendre les différentes composantes de ma démarche artistique, la façon dont elles interagissent et les thèmes qui en résultent.
6. Ce lapin sera produit en plusieurs exemplaires pour la collection, ils seront tous confectionnés à la main.
7. Cette pièce fait partie de ma nouvelle gamme inspirée des dessins animés américains des années 30. J’ai regardé beaucoup de compilations des studios Fleischer durant mon enfance, ces films ont joué un rôle déterminant dans mon parcours et influencé mon esthétique.
8. Voici des amas de cire sur mon récipient de coulée.
9. J’aime les petites créatures étranges. Je pense qu’elles rendent la vie magique.
10. J’aborde souvent des thèmes modestes et naïfs dans mon œuvre, comme les dessins animés, les souvenirs d’enfance, les jouets, et ici, les chaussures Charles IX. Lorsque ces bougies brûlent, je réfléchis à la fragilité de leurs concepts et aux idées qu’ils pourraient sous-entendre. La parfumeuse Marissa Zappas a parfumé ces chaussures: des notes de cuir et de poudre en émanent.
11. La plupart de ces objets font partie de ma collection permanente, c’est-à-dire des pièces dont je ne veux pas me séparer. Parmi mes préférées, je pense aux chandelles suivantes: la maison de poupée grandeur nature, le bol à pain rempli de soupe au cheddar et au brocoli, et mon portrait des frères Safdie.
12. Je rêve d’exposer un jour tous mes articles dans une galerie et de mettre en scène l’immolation massive de mon œuvre, peut-être sur un autel. Les bougies sont impermanentes et ça leur confère une certaine beauté. Elles demeurent éphémères, à l’instar de la vie. Je les crée pour qu’elles existent un temps, jusqu’à ce qu’elles disparaissent.
  • Photographie: Molly Matalon / Jones MGMT
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 18 août 2022