Brutalismus 3000 a rêvé en américain
Le nouvel album abrasif du duo, « Harmony », transforme l’anxiété, la contradiction et la libération collective en un espoir d’une fraîcheur inattendue.
- Par: Amanda Breeze
- Photographie: Tom Funk

Pour un groupe dont la musique est souvent décrite comme agressive, Brutalismus 3000 revient souvent à l’idée de protection. Pas la protection au sens conventionnel, comme les systèmes de sécurité, les mantras de développement personnel ou l’illusion de contrôle qui caractérisent une grande partie de la vie contemporaine. Pour le duo berlinois Victoria Vassiliki Daldas et Theo Zeitner, l’idée de protection apparaît dans la façon dont ils parlent de l’amitié, de faire de la musique ensemble et des gens qui traversent des pays pour venir les voir en spectacle. Elle apparaît dans Harmony, leur deuxième album studio, où l’anxiété, l’amour, la paranoïa, l’optimisme et la destruction occupent le même espace sans s’y faire concurrence.
Au cours des dernières années, Brutalismus 3000 est devenu l’un des groupes les plus reconnaissables de la musique électronique. Leurs foules s’étendent bien au-delà des scènes qui les ont d’abord accueillis, se rassemblant dans des champs de festivals, des entrepôts et des clubs, de Los Angeles à Tokyo. À n’importe quel spectacle, les gens sont tout aussi susceptibles de mosher, de faire du headbanging et de pratiquer le hakken que de rester complètement immobiles en attendant le prochain drop. Les uniformes varient selon la ville, mais l’intensité reste la même.
Harmony est le fruit de deux années de travail obsessionnel, ce qui a donné naissance à un album marqué par ce que Théo qualifie de « souffle angoissant de l’époque dans laquelle nous vivons ». L’instabilité politique est devenue routinière. Internet a évolué vers une boucle de rétroaction permanente mêlant indignation, distraction et performance. La technologie continue d’évoluer plus rapidement que la capacité de la société à la comprendre. Pour les jeunes générations en particulier, cette instabilité est moins perçue comme une source de crainte. Comme le dit Victoria, « Iels sont né·es avec. Iels n’ont jamais eu la possibilité d’y échapper, parce qu’iels y ont été plongé·es dès le départ. »
Plutôt que d’essayer de résoudre ces tensions, Harmony s’y installe. L’album passe par la techno, le punk, le trap, le dubstep, le nu-metal et l’hyperpop sans s’installer trop longtemps dans un seul langage. « C’est la première fois qu’on n’essaie pas de ramener le tout à la musique de club », explique Theo. Tout comme son public, l’album refuse d’appartenir à une seule scène. La contradiction est traitée moins comme un problème que comme une réalité, permettant à l’agressivité et à la tendresse, à l’humour et à la terreur, de cohabiter dans un même espace. L’idée d’harmonie elle-même a suivi une trajectoire similaire, commençant comme un geste ironique, semblable aux affirmations de « positivité toxique » qui ouvraient autrefois leurs concerts, avant de devenir progressivement quelque chose de sincère à mesure que l’album prenait forme. À la fin du processus, l’album englobait tout, de la liberté artistique à la collaboration, en passant par l’amitié et « un amour et une harmonie incroyables ».

Amanda Breeze
Victoria Vassiliki Daldas, Theo Zeitner
Parlons de Harmony. Comment vous sentez-vous ?
VVD: Nous avons travaillé sur l’album pendant deux ans. Nous attendions donc sa sortie depuis très longtemps.
TZ: M’endormir sans que l’album soit sorti était horrible, je voulais juste qu’il soit là. Les gens n’ont aucune idée du travail qui nous a fait perdre la tête ces dernières années.
Surtout avec toutes ces soirées d’écoute que vous avez organisées avant la sortie. Quelle suspense !
TZ: Exactement. On l’a présenté pour la première fois lors de notre soirée d’écoute à Tokyo, qui était vraiment dingue. Le public a réagi de manière incroyable, c’était génial.
VVD: Ça a un peu dissipé l’anxiété. [rires]
J’ai déjà beaucoup écouté l’album et j’ai l’impression qu’il essaie de donner un sens à beaucoup de forces antagonistes en même temps. Y avait-il une idée vers laquelle vous reveniez sans cesse pendant sa création ?
TZ: Pas vraiment. C’était la première fois qu’on n’essayait pas de ramener ça à la musique de club. Il n’y a donc jamais eu de moment où on s’est dit : « Oh merde, il y a un passage en quatre temps. » C’est la première fois qu’on a vraiment osé se libérer complètement de toute contrainte.
VVD: On n’avait aucune ligne rouge à respecter. On a d’abord lancé toutes nos idées en l’air, puis on a trouvé notre direction par la suite. C’était ça, le processus : un processus très chaotique, mais agréable.
Votre musique est intrinsèquement politique. Je voulais aborder la période d’instabilité que nous vivons tous·tes. Pensez-vous que nous nous adaptons au chaos, ou que nous faisons juste semblant de l’accepter ?
TZ: Nous sommes définitivement en train de nous adapter au chaos. Harmony me semble être un album qui est vraiment de son époque. Ses thèmes sont très américains, d’autant plus que nous y avons passé beaucoup de temps. J’irais jusqu’à dire que nous avons un peu rêvé en américain.
VVD: Certaines des références que nous faisons sont plus nord-américaines, c’est certain. Mais ça s’applique aussi partout en général.
TZ: Il y a toujours eu ce sentiment d’anxiété générale, mais je dirais que ça empire avec le temps. Avant, notre musique avait un message politique, mais il était plus direct, alors que cet album a un côté plus chaotique et anxieux qui représente l’époque dans laquelle nous vivons.
VVD: Mais on voit aussi un peu d’optimisme revenir dans la deuxième moitié de l’album.

Beaucoup de gens des jeunes générations vous admirent. Que pensez-vous qu’iels comprennent de la période actuelle que les générations plus âgées refusent encore de voir ?
TZ: J’aimerais parfois voir l’intérieur du cerveau de quelqu’un qui a 16 ans en ce moment. Ça doit être fou de ne pas connaître un monde différent. Mais, je ne sais pas, c’était peut-être la même chose pour d’autres générations, quand nos parents grandissaient.
VVD: Nous parlions justement de l’optimisme des années 90 que les gens avaient encore. Il y a eu un moment où nous avons tous·tes eu l’impression que le monde s’améliorait. Bien sûr, beaucoup de choses se passaient encore, mais il y avait cet optimisme.
Oui, on a vraiment l’impression de se battre pour survivre.
TZ: Mais on essaie d’en tirer quelque chose. J’ai l’impression que l’art et la musique sont la meilleure chose que l’on puisse faire en ce moment. Nous essayons encore de donner un sens aux choses, je dirais, mais c’est sûr que ça devient accablant.
Quand Brutalismus 3000 a commencé, il y avait un sentiment de rejet dans la musique. Un rejet des scènes, des règles, des attentes, des gardiens. À quoi résistez-vous le plus maintenant ?
TZ: Le plus important pour cet album était de résister à l’IA. Je trouve vraiment que c’est la pire chose au monde. C’est vraiment le truc apocalyptique dont on a toujours entendu parler et qu’on a vu dans les films. Elle nous enlève tellement de choses, même l’art, qui est la seule chose que les humains ont encore après tout ce non-sens. C’est la seule chose que les humains peuvent faire sur cette planète.
VVD: Exactement, comme on a fait la pochette de l’album de nos propres mains.
TZ: Oui, la pochette de l’album a été construite très intentionnellement par nous. Nous avons construit le lit, l’avons rempli de sang de porc du boucher. [rires]
La pochette de l’album m’a un peu rappelé cette scène de A Nightmare on Elm Street de 1984 où Johnny Depp est aspiré dans le lit et où le sang monte jusqu’au plafond. Mais moins macabre, évidemment.
TZ: En fait, j’ai eu l’idée de la pochette en regardant un truc vraiment stupide qui était aussi un film d’horreur des années 80 intitulé Slumber Party Massacre II. Il y avait une séquence de rêve avec un lit vu d’en haut avec la forme d’une personne dessus, mais personne n’y était allongé. J’ai trouvé que c’était une idée tellement cool et je voulais la montrer à Vicky, alors j’ai passé en revue chaque image du film et… j’ai remarqué que la scène n’avait jamais eu lieu. [rires] Je pense que je me suis endormi pendant le film et que je l’ai rêvée moi-même. Mais oui, tout a été fait à la main. De plus, la scène techno est la pire en ce qui concerne l’utilisation de l’IA, c’est horrible.
VVD: Comme tous ces trucs de DJ humanoïdes.
TZ: Anti-humain, en fait.

Harmony est un titre intéressant pour un album qui regorge de tensions. Y a-t-il eu un moment où le titre a cessé d’être ironique et a commencé à ressembler à quelque chose que vous recherchiez réellement ?
TZ: C’est exactement ce qui s’est passé. Au début, c’était un titre plus ironique, un peu comme la façon dont nous utilisions des affirmations au début de nos spectacles. C’était la même idée, mais nous voulions en faire un album haineux, comme un vrai morceau de merde toxique, et nous voulions donc l’appeler Harmony et faire l’album le plus inharmonieux du monde. Mais comme vous l’avez dit, un an après le début de la production, il y a eu tellement de moments de lumière et de belles expériences, comme les sessions que nous avons eues avec Underworld, qui sont devenus de bons amis tout au long de ce processus.
VVD: Le processus d’enregistrement en général a été super harmonieux, d’autant plus que nous avons pu faire de la musique avec des ami·es. Bien sûr, nous nous inspirons de mauvais souvenirs ou de choses politiques qui se passent dans le monde, mais tout ce que nous faisons vient toujours d’un bon endroit.
Et vous avez toujours un message fort. Je peux vous dire d’expérience que vous êtes les humains les plus adorables. Mais qu’est-ce qui fait que l’agressivité communique des choses que la tendresse ne peut parfois pas communiquer ?
VVD: Je pense que pour moi, il y a toujours eu un côté amusant. Quand j’étais enfant, j’allais toujours à des concerts punk et j’écoutais beaucoup Limp Bizkit et The Prodigy. Et maintenant, nous assurons la première partie de The Prodigy. Pour moi, cette agressivité a toujours été la plus amusante.
TZ: Bien sûr, vous pouvez faire de la belle musique tendre, mais cela ne nous est jamais venu à l’esprit. Nous avons ce réflexe émotionnel et viscéral d’être agressifs dans notre musique, c’est toujours venu naturellement. De plus, les films que nous regardons et auxquels nous faisons référence sont toujours de nature assez chaotique et agressive. La surstimulation est très agréable pour moi, comme un massage de la tête.
En parlant de choses qui façonnent la façon dont les gens pensent et créent, avez-vous vu l’interdiction des médias sociaux pour les enfants de moins de 16 ans ?
VVD: Ah, oui, j’ai vu ça. C’est un peu comme avant, comme si j’avais un Nokia où je ne pouvais jouer qu’au jeu du serpent, appeler et envoyer un SMS pour 19 cents.
TZ: Et on s’en est très bien sortis.

Quelque chose que j’aime beaucoup dans cet album, c’est qu’il embrasse la contradiction plutôt que de la résoudre. Chaos et harmonie, violence et amour. Ces choses peuvent exister en même temps. Les gens sont-ils devenus trop obsédés par la cohérence des artistes ?
VVD: Absolument. Nous le ressentons même lors de nos spectacles, surtout avec le nouvel album, car il y a beaucoup de croisements de genres maintenant. Je pense que la réaction dépend vraiment du pays où nous nous trouvons. Peut-être que certaines personnes ne comprennent tout simplement pas ou ne savent pas encore comment bouger là-dessus. Parce que dans certaines parties, elles font du headbanging, mais ensuite il y a un drop et ça change.
Diriez-vous que c’est la fois où vous vous êtes sentis le plus libres de faire de la musique ?
TZ: Tout le processus a été si différent. Comme si je devais apprendre à produire à nouveau, parce que si vous apprenez comme moi, vous apprenez un genre et c’est ce que vous faites. Je ne suis pas musicien de formation classique, j’ai donc dû apprendre le dubstep, le trap et même les éléments punk que l’on entend au début de l’album avec la batterie. C’est la première fois que nous nous sommes vraiment rapprochés de ce que nous voulons être en tant qu’artistes.
VVD: Et avec tous ces croisements de genres que nous faisons, nous nous sommes éloignés de tous les festivals et clubs techno classiques. Je pense que nous nous sentons plus libérés maintenant.
« I Bring My Gun to the Function » est un morceau qui navigue entre innocence et menace. Dans le clip, on voit des enfants courir librement, jouer avec des pistolets jouets, mais il y a aussi cette connotation sombre de devoir se protéger. Parlez-moi du message derrière ça.
TZ: L’ambiance du morceau est d’avoir cette innocence gardée contre la guerre à côté. « I bring my gun to the function » est une métaphore pour apporter son bouclier partout. Genre, soyez prêts à agir, soyez prêts à vous défendre, il y a un programme de guerre à chaque fête. Il s’agit de nous protéger les uns les autres du monde.

Nous avons abordé la pochette de l’album plus tôt, mais je suis curieuse de savoir pourquoi vous l’avez choisie pour Harmony ? On dirait deux personnes en train de prier.
TZ: J’adore le fait que ça ressemble à une prière, mais j’aime aussi que ce soit un peu ambigu. L’atmosphère qui s’en dégage correspond vraiment à l’album, ça donne l’impression que c’est tout ce qui reste de soi-même.
VVD: Oui, et le fait de se sentir en sécurité dans son lit, dans son propre environnement. Nous pensions à la structure d’une maison et nous nous interrogions sur le sentiment que chaque pièce donne, la façon dont vous vous en souvenez, la façon dont vous y attachez des souvenirs. Comme votre chambre d’enfant, vous savez, cela ne signifie pas nécessairement que les souvenirs étaient justes, mais elle a toujours servi d’espace sûr.
Oui, on pouvait s’y réfugier pour échapper à toute cette folie.
TZ: Mais la folie finit par vous atteindre. Remettez le sang dans la chambre !
À quoi vous fait penser l'harmonie en ce moment ?
TZ: Je viens d’acheter une PlayStation 2 et quelques vieux jeux. Nous avons enfin eu un peu de temps libre, alors nous avons joué à Jackass: The Game sur une petite télé. C’était ça l’harmonie pour moi.
VVD: On s’est vraiment éclatés, à détruire des clôtures, à conduire des voiturettes de golf jusqu’à deux heures du matin. On a enchaîné les blessures !
Si vous deviez mettre une phrase sur un panneau d’affichage pour la prochaine génération, quelle serait-elle ?
TZ: Ça a l’air super cliché, mais je déteste quand les gens se prennent trop au sérieux. Les artistes qui ne sont qu’artistes et non des êtres humains sont les types de personnes les plus ennuyeux que vous puissiez rencontrer. Genre, je sais que vous faites semblant, je sais que vous pouvez aimer, même juste une seconde.
VVD: Je dirais « Shoutout to my gang, we could never get enough, so fucking tense, but never not in love. » Parce que tout est tellement tendu et fou, mais nous sommes toujours amoureux, et n’oubliez jamais de vous amuser.
Amanda Breeze est écrivaine basée à Londres. Ses textes sont parus dans SSENSE, Schön!, METAL et SICKY.
- Par: Amanda Breeze
- Photographie: Tom Funk
- Date: 29 juin 2026

