Le nouveau chic radical de
Marie Adam-Leenaerdt
Finaliste pour le Prix LVMH, elle a fait ses premières armes chez Balenciaga et Givenchy. La designer belge de 29 ans s’impose aujourd’hui comme l’une des jeunes créatrices les plus prometteuses de la sphère mode.
- Texte: Eileen Cartter
- Photos: Eva Losada

D’aussi loin qu’elle se souvienne, les femmes de sa famille – sa mère, la mère de sa mère – portaient toutes des talons. La grand-mère maternelle de Marie Adam-Leenaerdt, «une femme hyper forte», possédait en effet une collection de chaussures qui faisait l’envie de la designer belge dans son enfance, et qu’elle a cessé de porter seulement quand son grand âge l’en a empêché. Elle a vécu jusqu’à 100 ans.
«Elle avait beaucoup d’humour», raconte Adam-Leenaerdt lors de notre entretien, qu’elle m’accorde via Zoom depuis sa demeure à Bruxelles. «Elle était hyper chic, mais avait toujours un chapeau bizarre ou un truc du genre. Je l’adorais. Elle était une très bonne source d’inspiration.» Ce qui explique peut-être qu’aujourd’hui dans sa pratique de designer, les accessoires soient cruciaux: «Je ne peux pas créer un look sans chaussures ni sacs.»
Adam-Leenaerdt avait elle aussi l’habitude de porter des talons – jusqu’à ce qu’elle lance sa marque homonyme en 2023.


«Plus maintenant, admet-elle en riant. Maintenant, je suis toujours en Birkenstock.»
Aujourd’hui, la designer de 29 ans porte un grand chandail à capuche noir décontracté, et sa chevelure d’un brun doré est coupée au carré. Au moment où l’entrevue se déroule, elle parachève la préparation de son cinquième défilé dans le cadre de la semaine de la mode de Paris, qu’elle présentera dans une galerie de mobilier – un emplacement digne de sa fascination pour le quotidien. (La saison dernière, elle avait mis en scène son défilé au Terminus Nord, une brasserie située près de la gare du Nord.) La planification d’un défilé s’apparente parfois à la création d’une pièce de théâtre ou à la réalisation d’un film, selon elle. «Tous les six mois, c’est fou, mais ça reste la meilleure partie du boulot.»
Une semaine plus tard, le défilé, qui aurait pour trame sonore une version haut perchée de la chanson Wuthering Heights de Kate Bush, s’ouvrirait sur des modèles à la coiffure ébouriffée et une série de pièces féminines – manteaux, vestons, robes aux épaules arrondies – coupées dans une épaisse laine grise semblable au feutre de ces robustes couvertures utilisées pour les déménagements. Il y aurait aussi des robes comme en flottaison ornées d’imprimés floraux aux allures de papier peint et équipées de cerceaux de type crinolines; une longue robe grise façon anorak, tout en mouvements fluides, avec un capuchon bien serré sous le menton; un chandail surdimensionné ayant l’air d’un petit blouson de tweed guindé grâce à un effet trompe-l’œil, agencé à un collier de perles bien dodues. Les vêtements d’Adam-Leenaerdt se nourrissent de la garde-robe quotidienne des femmes du passé et du présent, qu’ils déforment et réforment pour répondre aux contorsions inévitables d’une féminité ancrée dans la vie réelle.
«C’est très important pour moi de remettre en question les normes établies, affirme Adam-Leenaerdt. J’aime les complets, mais j’aime aussi les robes. J’aime la combinaison entre la structure d’un complet et la fluidité d’une robe. J’essaie de mélanger tous ces éléments de façon à conserver les archétypes que l’on connait tout en modifiant quelque chose pour qu’ils nous apparaissent différemment.»
Elle s’intéresse d’ailleurs à la multifonctionnalité depuis qu’elle s’intéresse à la conception de vêtements. À 18 ans, alors qu’elle était inscrite à un cours de flamand à Anvers, elle a visité le musée qu’a consacré cette ville à la mode, soit le MoMu (le musée de la mode d’Anvers), où elle a découvert les œuvres de ses compatriotes Martin Margiela et Ann Demeulemeester. «C’est à ce moment-là que j’ai décidé de devenir designer, dit-elle. J’hésitais entre des études en commerce et des études en design, et maintenant j’ai l’impression de faire un peu de ces deux métiers.»

Après des études à La Cambre à Bruxelles, elle a travaillé brièvement chez Givenchy et Balenciaga, deux expériences qui lui ont servi de classes de maitres sur le fonctionnement des grandes maisons. Chez Balenciaga, Adam-Leenaerdt a travaillé sous Demna – l’énigmatique et très influent directeur artistique géorgien diplômé de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers –, chez qui elle a retrouvé une certaine démarche conceptuelle qui cadrait avec son «ADN belge».
«Il a aussi étudié dans une école belge, alors on avait la même façon de voir les choses et de créer, explique-t-elle. De commencer par quelque chose qui existe déjà et de créer quelque chose de nouveau.»
Cette sensibilité, explique-t-elle, ne consiste pas à «faire de la mode seulement pour le milieu de la mode». «C’est davantage un processus intellectuel. On part d’une idée avant d’avoir une image, ou de quelque chose de vraiment esthétique, et on cherche comment cette idée peut devenir un vêtement. Tout part vraiment d’une idée, de l’idée derrière le vêtement.»
Transformer le banal en surréel, pour le résumer ainsi, est l’une des marques de commerce du Balenciaga de Demna, une propension qui se manifeste aussi dans le travail d’Adam-Leenaerdt. Certaines idées sont exagérées, comme la robe colonne couleur chartreuse pliée dans une forme rectangulaire rappelant un emballage cadeau, tandis que d’autres sont délicieusement abstraites. Une tenue à la fois captivante et facile à porter appartenant à sa dernière collection est en fait simplissime: un chandail cobalt qui semble être la fusion d’un chandail à col en V et d’un chandail à col avec glissière un quart, agencé lors du défilé à un sac porté à l’épaule que l’on pourrait décrire comme un sac à dos dont la fermeture à enroulement aurait été laissée déroulée – une version de l’uniforme quotidien d’une banlieusarde qui prendrait le métro pour se rendre au bureau dans une ville européenne ayant optimisé sa consommation en énergie.

Cette sensibilité est présente depuis sa toute première collection, qu’elle avait dévoilée devant une sculpture de chaises municipales à l’intérieur d’une salle de conférence à l’éclairage cru d’un hôtel parisien, s’inspirant des tables de cocktail louées que l’on retrouve typiquement dans les activités d’entreprise en région. Elle avait alors agencé des minirobes et des jupes asymétriques avec ce qui semblait être des nappes de traiteur.

La designer salue le public après son défilé automne-hiver 2023-2024. (Photo: Antoine Flament/Getty Images.)
En tant que designer, elle concentre sa démarche créative sur l’environnement de tous les jours, s’efforçant de bousculer ces choses ordinaires du quotidien, de remettre leur rôle en question. Pas étonnant, donc, qu’entre les saisons, pour autant que la mode permette de prendre des congés, elle se repose chez elle à Bruxelles.


À la maison, elle entretient des passions sans prétention: la cuisine, le jardinage, son chien. Elle fait pousser une dizaine de variétés de tomates dans sa cour, avec lesquelles elle fait des pizzas et des plats de pâtes. Là-bas, elle peut vivre et s’adonner aisément à l’observation, comme elle l’a toujours fait.
«J’aime quand on voit un vêtement et qu’on saisit la référence, mais qu’on ne sait pas si ça vient de l’objet ou du vêtement, explique-t-elle. La ligne est très mince entre les deux.»
Eileen Cartter est rédactrice chez GQ, où elle couvre le style, les tendances, la célébrité et autres phénomènes culturels. Elle vit à Brooklyn.
- Texte: Eileen Cartter
- Photos: Eva Losada
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 12 mars 2025

