L’évolution de la tendance gorp

On se penche sur le look gorpcore et sur le travail des designers qui le font évoluer depuis maintenant sept ans.

  • Texte: Romany Williams
  • Illustrations: Gavin Park

Vieille d’il y a environ 450 millions d’années, la mousse est généralement considérée comme la première espèce végétale à être apparue sur Terre. On la trouve dans tous les écosystèmes non marins et elle survit et évolue depuis des millénaires malgré les nombreux défis auxquelles elle est confrontée, entre extinctions massives et changements climatiques. Bien que le cycle des tendances de la mode s’effectue aujourd’hui largement sur la Toile, l’industrie n’est pas à l’abri d’intempéries aussi rudes que celles qui s’abattent sur la nature. Un style prouve sa force lorsqu’il parvient à perdurer et à se transformer.

Entre en scène la tendance gorpcore – parfois simplement appelée gorp –, un terme inventé en 2017 dans la rubrique «The Cut» du New York Magazine. Cette expression sert en fait à identifier les gens de la ville qui se soucient de leur style et portent des vêtements de plein air offerts par des marques comme Patagonia, Montbell et Arc’teryx. Sept ans plus tard, le monde entier connaît bien les avantages – et les inconvénients – des blousons en Gore-Tex® et des pulls molletonnés à glissière. Même des griffes de haute couture comme Off-White, Jil Sander, Jacquemus et Loewe tentent de reproduire cette esthétique un brin grano.

Tout comme le terme «influenceur·euse», l’expression «gorp» peut sembler galvaudée, imprécise et peu pratique. Son caractère fourre-tout, bien que commode, occulte souvent l’inventivité et l’innovation qui se cachent derrière le style auquel il réfère. En effet, on l’utilise désormais à toutes les sauces, pour définir les créations de certaines marques simplement parce qu’elles comportent certains aspects techniques. La tendance, d’abord axée sur une approche «normcore», recherche maintenant l’hyperperformance et surfe aujourd’hui sur sa propre vague d’excentricité sympathique. Est-ce que les designers modernes qui ont à cœur l’environnement peuvent repousser les limites de ce style, le faire évoluer et, ce faisant, présenter des arguments inédits et convaincants en sa faveur?

Biomimétisme

On a déjà parlé de la singularité, de l’attrait et du caractère dérivatif de l’art généré par l’intelligence artificielle (IA). Elmo Mistiaen, un artiste bruxellois qui utilise l’IA, s’intéresse d’ailleurs tout particulièrement aux concepts de la «mode extérieure biomorphique». Cette dernière donne lieu à des passe-montagnes en forme de calmar et couverts de tentacules typiquement lovecraftiennes ou à des tricots inspirés par les papillons qui semblent sortir d’un film de science-fiction à gros budget. Autrement dit, le biomimétisme consiste à proposer des solutions naturelles à des problèmes humains. Du côté de la mode, donc de créations que l’on peut regarder et toucher, les innovations textiles évoquant la faune et la flore suscitent enfin un plus grand intérêt auprès du public. Le célèbre designer de vêtements masculins Massimo Osti, fondateur de C.P. Company et de Stone Island, a contribué à ce phénomène en expérimentant ingénieusement avec les étoffes et les différentes manières de les traiter. Son blouson Ice thermosensible conçu pour Stone Island témoigne à merveille de son inventivité, tout comme le délavage à la pierre et autres techniques qu’il utilise, lesquelles sont vraiment d’actualité aujourd’hui.

La nature, telle que représentée par des formes géométriques fractales sur les artéfacts anciens, inspire d’ailleurs le designer londonien Charlie Constantinou, finaliste au prix LVMH. Ses créations arborent souvent des silhouettes spiralées et des couleurs naturelles. «Je considère les artéfacts comme des composantes de la nature, car ils existent depuis des milliers d’années, explique-t-il. Je préfère de loin concevoir mes propres nuances et utiliser des colorants biologiques pour les étoffes quand j’en ai l’occasion. J’ai même envisagé de les teindre avec des bactéries, ce qui pourrait être très intéressant. On doit continuer à essayer jusqu’à ce que soit développée la formule idéale.» La marque EDEN Power Corp, qui se réclame d’une approche soucieuse de l’environnement, se tourne vers la nature pour trouver de nouveaux matériaux. Dans le cadre de sa collection printemps-été 2022, elle a créé un chapeau en amadou, une substance spongieuse dérivée des champignons qui poussent sur l’écorce des conifères et des angiospermes. «La première chose qu’on a faite avec EDEN a été d’éliminer le maximum de plastiques et de matériaux synthétiques, explique Isaac Larose, cofondateur de la griffe. On utilise autant que possible le chanvre pour nos vêtements. Je conserve aussi beaucoup de coprins noirs d’encre [une espèce de champignons] dans mon réfrigérateur. En matière de graphisme, on doit explorer davantage leurs propriétés semblables à celles de l’encre. Je pense que Jason White, de Silent Labs, fait des trucs très intéressants, et on travaille également sur un projet lié aux bactéries et aux algues.»

Vêtements anthropomorphiques

Aujourd’hui, le style gorp s’est diversifié. Les coquilles en Gore-Tex®, les pantalons cargos et les chaussures de randonnée cèdent leur place à des concepts plus sophistiqués et à une approche plus littérale qu’auparavant. Pourquoi se contenterait-on de s’habiller comme si on se trouvait en forêt alors qu’on peut devenir des arbres? Évidemment, ce ne sont pas tous les gens qui donneront suite aux idées générées par l’intelligence artificielle et oseront se transformer en amphibiens comme Collina Strada. Or, porter des vêtements aux textures naturelles réalistes qui rappellent les tenues de camouflage s’avère tout à fait possible aujourd’hui. On pense en outre aux sacs cool de Charlie Constantinou, qui ressemblent à du lichen, ou à ceux de Solitude Studios, une entreprise basée à Copenhague, qui évoquent les algues. À ce sujet, le rapport des designers aux proportions et aux conceptions étagées évolue de manière intéressante, comme en témoignent certains pantalons amples inspirés de l’alpinisme et des sacs surdimensionnés pareils à des créatures marines informes et capables de se métamorphoser. Sinon, les manteaux de Kiko Kostadinov, qui arborent des coutures exposées d’où émergent des mailles de tricot usées semblables à la mousse espagnole, conviendront parfaitement aux adeptes de randonnées en forêt. Vous pouvez d’ailleurs compléter ce look avec des lunettes de soleil sportives d’Oakley et vous transformer en mouche.

En vedette sur cette image: sac Solitude Studios et lunettes de soleil Oakley.

Tout le monde aime Kiko

Le designer bulgare Kiko Kostadinov, établi à Londres, a fondé sa marque homonyme de vêtements masculins en 2016 après avoir terminé sa maîtrise à Central Saint Martins. Même si le créateur travaille dans l’industrie depuis seulement sept ans, son esthétique exerce désormais une influence indéniable dans le milieu de la mode masculine technique. Grâce à sa griffe, à ses collections féminines conçues par Laura et Deanna Fanning et à ses projets parallèles AFFXWRKS et Mackintosh, Kostadinov compte maintenant sur une clientèle loyale, ce à quoi la plupart des marques met des décennies à arriver.

Kiko Kostadinov printemps-été 2023.

Certaines collections de marques établies ou émergentes rendent d’ailleurs hommage aux techniques du designer – à son sens du détail dont témoignent par exemple ses pantalons à plis géométriques, ses coutures à glissière et ses effets contrastés. «Il a utilisé des chaussures Hoka pour présenter sa collection de maîtrise en 2016. Il les a ainsi fait découvrir à un nouveau public et a probablement lancé du même coup la tendance technique-gorp en matière de chaussures. Depuis, il a continué à parfaire ce look par l’entremise de ses partenariats avec ASICS, explique Calvin Holmes, acheteur de vêtements masculins pour SSENSE. Son approche des étoffes techniques a toujours été axée sur le luxe et la mode. Dans ses premières collections, il a proposé quelques pièces fabriquées à partir du tissu Storm System® de Loro Piana, selon des styles qui faisaient apparemment référence aux pantalons de randonnée et aux manteaux de pluie. À la même époque, il a collaboré avec Mackintosh et combiné l’utilisation inventive des matériaux de cette dernière à son esthétique unique, renforçant ainsi l’idée que l’on peut se servir d’étoffes techniques de manière créative en mode.»

Basée à Shanghai, la griffe émergente pet-tree-kor – dont le nom s’inspire du mot «pétrichor», utilisé pour décrire l’odeur terreuse qu’on associe à la pluie – s’inscrit dans la même lignée que Kiko Kostadinov. Sa collection printemps-été 2023 comprend des styles influencés par le jardinage, des pantalons amples et étagés à plis géométriques et les bottes arctiques W-DX 2 créées en collaboration avec ASICS. Dans la même veine, FFFPOSTALSERVICE offre de fascinantes gammes; la marque coréenne a proposé son catalogue printemps-été 2023 intitulé Covenant, qui nous a fait découvrir des pantalons techniques et des blousons écourtés assortis arborant des nuances de bleu façon Kiko. Les griffes PM Projects et Strongthe exploitent également cet éthos grâce à des jeux de contrastes inventifs et à des coupes non conventionnelles.

«À une époque où les références sont nombreuses, les techniques de conception audacieuses de Kiko donnent toujours lieu à des tendances de premier plan dans l’industrie, souligne Mark Pourshafiey, directeur des achats de vêtements masculins à SSENSE. Son travail innovant permet aux designers d’aborder leur processus créatif de manière différente et selon des perspectives inédites, à partir des bases qu’il continue de construire.»

Passe-temps stylés

La course à pied a connu un engouement monstre au milieu des années 2000, lequel s’est ensuite tourné vers la randonnée en montagne. La plupart des gens cherchent maintenant des paysages pour leurs photos plutôt que des champignons, et souhaitent immortaliser leur promenade ou le moment qu’ils passent à l’extérieur. Que ce soit pour se ressourcer, faire de l’exercice ou produire du contenu, sortir en plein air demeure profondément bénéfique. Comme l’industrie de la mode a la réputation d’être un univers professionnel très stressant et à haut risque, il n’est pas étonnant que les jeunes stylistes et artistes qui travaillent aujourd’hui dans ce secteur gravitent autour de la nature pour se reposer et trouver de l’inspiration.

«Je pense que les gens ont vraiment eu besoin de s’évader en plein air pendant la pandémie; pour leur santé mentale, mais aussi simplement parce qu’ils n’avaient rien de mieux à faire, a déclaré Isaac Larose. C’est si agréable d’être dehors. Plusieurs de mes proches ont commencé à renouer avec la nature et n’envisagent plus de revenir à leur ancien mode de vie. Sur le plan esthétique, cette tendance finira par s’estomper, comme c’est toujours le cas, mais les personnes qui ont adopté cette façon de vivre y resteront fidèles. Ça nous permet d’apprécier davantage la vie.»

La tendance gorp provient de la culture du plein air, qui repose sur l’expérience active et le respect du monde naturel. Peu importe la place que vous occupez dans son spectre, que vous collectionniez encore les coquilles en Gore-Tex® d’Arc’teryx ou que vous vous tourniez vers les morceaux rares de Kiko, les tricots suprarecyclés de Vitelli et la nouvelle esthétique hippie de Story mfg., vous devez toujours faire preuve de vigilance et essayer de prendre soin de la Terre.

  • Texte: Romany Williams
  • Illustrations: Gavin Park
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 21 avril 2023